Un Avignon 2016 plus que jamais à l'écoute de son temps

Par @sophiejouve1 Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 24/07/2016 à 19H42
"Babel 7.16", par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet

"Babel 7.16", par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet

© Marie-Christine Poujoulat/AFP

La plus grand festival de théâtre du monde aurait pu nous faire rêver, nous faire oublier les drames contemporains. Il a creusé au contraire les déviances, les plaies, le mal, interpellant, alertant de manière saisissante. "C'est le devoir de l'artiste de protester, de partager ses intuitions", résume le metteur en scène polonais Krystian Lupa. Et le public était au rendez-vous.

"Les Damnés" dans une mise en scène puissante et dérangeante du belge Ivo van Hove, avec la Comédie-Française, a donné le coup d'envoi et le ton du festival. Le basculement d'une famille de riches industriels dans le nazisme qui se conclut sur l'image du seul survivant, Martin, mitraillant la salle, a glacé d'effroi tout en remportant un succès public et critique. Cette référence au Bataclan, qui résonnera quelques jours plus tard avec une autre forme de barbarie, à Nice. Alors que démarrait à Avignon, la pièce "20 Novembre" de Lars Noren, mis en scène par Sofia Jupiter, sur un jeune tueur de masse qui pourrait être celui de Munich. Terrible balancement de la fiction à la réalité, de la réalité à la fiction, qui a ponctué cet Avignon 2016.
"Les Damnés", mise en scène d'Ivo van Hove

"Les Damnés", mise en scène d'Ivo van Hove

© Anne-Christine Poujoulat/AFP

Autre spectacle marquant sur la notion du bien et du mal : "2666". Une adaptation du roman chilien de Roberto Bolano par Julien Gosselin. Un marathon de 12 heures, exaltant, douloureux parfois, prenant jusqu'au bout, avec en point d'orgue, un autre cimetière. Celui de Ciudad Juarez, petite ville à la frontière nord du Mexique, où des jeunes femmes ont été assassinées par dizaines, dans l'indifférence générale, il y a 20 ans.

Le mal, la naissance des utopies...

La léthargie, l'incompréhension entre la classe politique et les citoyens, mais aussi de manière dérisoire la naissance des utopies, sont les autres thèmes creusés par Maëlle Poésy dans une fable grinçante et burlesque : "Ceux qui errent ne se trompent pas". Ou quand une démocratie, incapable de se remettre en question, sombre dans l'autoritarisme et la répression.
"Ceux qui errent ne se trompent pas" de Maëlle Poésy

"Ceux qui errent ne se trompent pas" de Maëlle Poésy

© Jeff Pachoud/AFP

Le pouvoir de conviction d'un seul sur tous

Cette intoxication des esprits est au coeur de "Place des Héros", mis en scène avec une sobriété et une force remarquable par Kristian Lupa. A travers la dernière pièce de Thomas Bernhard sur le retour des idées nationalistes à Vienne, Lupa fustige la classe politique autrichienne et anticipe les victoires électorales de l'extrême droite, à quelques semaines d'un nouveau vote pour la présidentielle...

L'embrigadement, le pouvoir de conviction d'un seul sur tous, sont décortiqués également de manière implacable par Thomas Jolly dans "Le radeau de la méduse". 13 enfants, rescapés des bombardements allemands, passent d'une utopie collective à la barbarie, de la solidarité à la cruauté.
Le radeau de la méduse 3 © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon
Impossible d'échapper, même dans les spectacles qui ne font pas référence directement à la politique, au questionnement sur l'ambiguité de l'homme, comme dans le "Karamazov" d'après le livre légendaire de Dostoïevski. Jean Bellorini explore de manière obsessionnelle, l'innocence et l'injustice, l'enfance bafouée et la culpabilité de l'homme. Cela à ciel ouvert, dans le cadre magnifique de la Carrière de Boulbon.

Et c'est au carrefour de la responsabilité intime et de la responsabilité publique que s'inscrit les quatre pièces d'Eschyle, par le directeur du festival, Olivier Py. Eschyle, le tout premier dramaturge qui déjà, il y a 2500 ans, interpellait le peuple grec sur la démocratie à Athènes.

L'humour du côté des Belges et du Off   

Deux spectacles, tous deux belges, auront redonné le sourire aux festivaliers : le musée délirant du collectif FC Bergman ("Het Land Nod") où les hommes s'ébattent dans un monde trop grand pour eux sans jamais renoncer… Et la recréation par Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet de leur "Babel 7.16", dans lequel la singularité n'est plus synonyme de rejet.

"Het Land Nod" par le collectif FC Bergman

"Het Land Nod" par le collectif FC Bergman

© Boris Horvat/AFP

Une réconciliation qui pointe aussi dans une pépite du Off, "We love Arabs", dans lequel le chorégraphe israélien Hillel Kogan pulvérise les préjugés et les créateurs qui se la jouent. Ce duo mordant et réjouissant, qui mêle danse et théâtre, est appelé à tourner dans tout le pays. Bien plus efficace qu'un long discours…
We love Arabs 2 © DR



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Une fréquentation en hausse de 6,5%

Le Festival d'Avignon a fait le plein cette année, en dépit de l'attentat du 14 juillet à Nice, avec 95% de fréquentation contre 93% en 2015, ont annoncé dimanche les organisateurs.
"C'est un public engagé qui est devenu un public résistant", a estimé le directeur du festival, Olivier Py, notant une augmentation de la fréquentation de cette 70e édition malgré "l'attentat épouvantable" commis à Nice.
Les 63 spectacles ont attiré 120.000 spectateurs sur 126.000 billets mis en vente, soit 5000 de plus qu'en 2015, a précisé le metteur en scène, au côté de la ministre de la Culture, Audrey Azoulay.
La fréquentation totale du festival, qui comptait pourtant trois jours de moins que l'an dernier, a augmenté de 6,5%.