Thomas Jolly répète "Thyeste", l’ouverture du Festival d’Avignon : on y était

Sophie Jouve
Par @sophiejouve1
Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse
Mis à jour le 02/07/2018 à 14H56, publié le 07/06/2018 à 12H37
Thomas Jolly (Atrée) et Damien Avice (Thyeste) en répétition

Thomas Jolly (Atrée) et Damien Avice (Thyeste) en répétition

© Jean-Louis Fernandez

A 36 ans, l’intrépide comédien et metteur en scène Thomas Jolly se prépare à faire l’ouverture du Festival d’Avignon avec "Thyeste", terrible drame de vengeance de Sénèque. Nous l’avons retrouvé en répétition à Avignon avec sa compagnie La Piccola Familia, rejointe depuis quelques jours par des enfants de la Maîtrise de l’Opéra-Comique de Paris. Reportage.

Après 10 jours de pluie, le soleil est revenu à la Fabrica, lieu de résidence avignonnais ultra-confortable, dont la scène offre les mêmes dimensions que la Cour d’honneur. Thomas Jolly, un peu grippé, nous accueille avec cette sérénité et cet enthousiasme qui semblent ne jamais le quitter au fil de ses créations. Loin de se comporter en enfant gâté qui enchaîne les succès, il savoure sa chance, en tant que directeur d’une petite compagnie, de disposer d’un tel lieu de résidence. "Le fait de vivre tous ici, d’y avoir nos ateliers et le studio son, ça me détend. Je peux avoir une idée tard le soir et la réaliser ainsi le lendemain matin".

Des enfants, de la musique…

Pour cette terrible histoire de vengeance qui voit Atrée servir à son frère Thyeste ses enfants à dîner, il était indispensable pour Thomas Jolly d’avoir vraiment des enfants dans la distribution. Alors cette dernière semaine de mai, ce sont trois jeunes de la Maîtrise de l’Opéra- Comique de Paris qui les ont rejoints. Il est 14h lorsqu’ils entament la 3e scène, celle où leur père Thyeste, banni, revient dans sa ville d’Argos à la demande de son frère Atrée. Thyeste incarné par Damien Avice hurle sa joie de revoir sa patrie, à ses côtés ses enfants jouent avec l’écho, répètent ses cris d’allégresse. Thomas Jolly corrige un placement, une intonation. Un moment de joie enfantine dont on pressent qu’il sera de courte durée…
Thomas Jolly et les enfants de la Maîtrise de l'Opéra-Comique

Thomas Jolly et les enfants de la Maîtrise de l'Opéra-Comique

© Sophie Jouve/Culturebox

"On a commencé les répétitions en mars, par petites touches. Après cette scène, on se rapprochera de la scène finale et on travaillera le chœur qui est juste avant, "le chœur de l’humanité toute entière". C’est un grand chœur chanté où nous rassemblerons 50 jeunes de 9 à 20 ans. Il fallait que l’enfance hante ce plateau et hante la Cour d’honneur.

Marius 13 ans : "L’histoire m’a fait un peu froid dans le dos"

Marius Valero Molina, 13 ans à la banane : "C’est génial, c’est énorme ! On a commencé les répétitions directement sur le grand plateau. C’est la première fois que l’on travaille sur une scène de cette dimension. L’histoire m’a fait un peu froid dans le dos. Mais vu qu’on voit ensuite les acteurs dans le patio, à la cantine, on arrive à se détacher des personnages, sinon ça fait vite peur !" Cet élève de 3e en horaires aménagés, partage depuis trois ans son temps entre le collège Couperin et la Maîtrise de l’Opéra-Comique. Une formation très complète qui englobe le théâtre, les claquettes, le solfège et le piano. Cette semaine ils sont accompagnés par Sarah Koné, la directrice de la Maîtrise, et par un accompagnateur de tournée pour faire les devoirs le soir.

"Nous allons incarner les trois fils pendant le festival. Eliot, parce qu’il a déjà 16 ans, pourra lui jouer tous les soirs. Malcolm et moi nous jouerons en alternance le fils cadet et des petits alterneront pour le 3e fils".
Eliot, Marius, Malcom de la Maîtrise de l'Opéra-Comique de Paris

Eliot, Marius, Malcom de la Maîtrise de l'Opéra-Comique de Paris

© Sophie Jouve/Culturebox

Eliot, visage rayonnant, passe son bac S cette année. Il a déjà incarné le rôle-titre de la comédie-musicale "Oliver", et participé à bien d’autres spectacles : "Mary Poppins", "Les Misérables", "Sister Act" et "My Fair lady". "C’est ma 7e année à la Maîtrise. J’adore la danse, le théâtre et les claquettes. J’aimerais continuer cette formation jusqu’à 22/23 ans, en parallèle d’une école d’ingénieur que j’espère intégrer l’année prochaine".

"Sénèque veut de vrais enfants"

"C’est compliqué de travailler avec des enfants, mais Sénèque veut qu’il y a ait de vrais enfant sur le plateau, analyse Tomas Jolly. Il est malin : il nous écrit une scène de papa poule avec ses enfants où ils sont dans l’empathie totale. Pour juste derrière, les zigouiller. C’est un procédé très vicieux de la part de Sénèque, il fallait qu’on le visualise. En montant Fantasio à l’Opéra-Comique, j’ai découvert cette incroyable bande d’enfants qui joue, chante, danse, font de la comédie musicale, et je me suis dit qu’il fallait des jeunes comme eux".

Malcolm, le plus jeune, improvise une chorégraphie à la Mickael Jackson, pendant que Thomas Jolly et l’accessoiriste apportent quelques corrections aux masques que porteront une quinzaine d’enfants au début du spectacle, lorsqu’ils incarneront les Furies qui entourent Tantale, le grand père maudit qui réapparait d’entre les morts.
Thomas Jolly et les accessoiristes

Thomas Jolly et les accessoiristes

© Sophie Jouve/Culturebox

17h les enfants partent faire leurs devoirs. On installe le décor de la dernière scène, celle du banquet. Une scène qui la veille a perturbé le jeune Malcolm, au point de prendre en grippe Thomas Jolly, comme l’aurait fait l’enfant de Thyeste avec son oncle. Thomas Jolly, qui en plus de mettre en scène le spectacle, incarne en effet Atrée, le frère dont la vengeance sera si abominable.

"Un monstre plus froid que Richard III"

"Moi je suis d’abord un acteur. Quand je lis un texte, c’est l’acteur en moi qui est appelé, se justifie Thomas Jolly. J’avais envie après Richard III de poursuivre avec un monstre beaucoup plus froid, moins spectaculaire".

Alors que Thyeste (Damien Avice) est seul attablé. Atrée (Thomas Jolly) dans l’ombre, savoure sa vengeance avec des mots qui sont des couteaux : "Je vais sacrifier aux Dieux les victimes que je lui ai promises", "Je vais bourrer le père de la chair morte de ses fils", "Le père va boire, mêlé au vin, le sang de son fils", "Je veux le voir au moment où il sera frappé par le malheur".  
Thomas Jolly (Atrée) et Damien Avice (Thyeste)

Thomas Jolly (Atrée) et Damien Avice (Thyeste)

© Sophie Jouve/Culturebox

Dans cette scène qui implique les deux frères, Thomas Jolly délègue son rôle de metteur en scène. "C’est grâce au fait qu’on soit une compagnie que je peux jouer et mettre en scène. Cette après-midi c’est Charline, une de nos actrice, qui me remplace et prend des notes. C’est le fruit de toutes ces années passées ensemble".

"Je veux que le théâtre soir une réalité augmentée"

Après cette scène, voyage au bout de l’horreur, Thomas Jolly anticipe notre questionnement sur la fascination qu’il semble entretenir pour les monstres. "Ce n’était pas prémédité mais je dois constater que dans le théâtre que je monte il y a forcément, à un moment donné, un monstre ! Dans Henri VI c’est l’Angleterre qui est monstrueuse, Richard III lui est un monstre authentique, même dans Fantasio d’Offenbach j’ai tiré sur le côté macabre et monstrueux du personnage, plutôt que le côté fantaisiste. Je pense que ça répond à mon envie que le théâtre soit une réalité augmentée, que le théâtre soit une loupe sur le vrai monde… Ça permet de ne pas oublier qu’un être humain peut devenir un monstre, et peut-être cerner les mécanismes à l’œuvre, et du coup mieux comprendre le monde dans lequel on est".

"Un rôle comme Thyeste, c’est vertigineux"

Damien Avice, qui a été de toutes les aventures théâtrales de Thomas Jolly, endosse donc cette fois-ci le rôle-titre : "Avec ce genre de scène irreprésentable, immontrable, il faut aller chercher des choses qu’on ne connait pas forcément, ne pas se caparaçonner de technique. C’est un peu vertigineux, la dimension mythologique, le fait aussi que des acteurs se sont frottés à ce personnage… On a toujours l’impression qu’on ne va pas être à la hauteur. Il faut finalement y aller comme à un concert punk, avec tout son être, en oubliant tout ce qu’il y a autour. Il y a une joie d’essayer, d’imaginer. Une joie du dépassement".

"C’est une double audace d’Olivier Py"

Trois semaines de répétition à Avignon, deux semaines à Saint-Etienne, quelques jours dans le Palais des Papes fin juin et puis ce sera le baptême du feu dans la Cour d'honneur : "C’est surtout un très beau symbole car les metteurs en scène qui y sont passés ne sont pas si nombreux, observe Thomas Jolly, faire partie de cette lignée c’est un honneur, sans faire de mauvais jeux de mots. Et puis c’est une double audace de la part d’Olivier Py : offrir la Cour d’honneur à un metteur en scène jeune, ce n’est pas si courant et puis à une compagnie qui n’a pas de centre dramatique derrière, car nous sommes une petite compagnie installée en région Normandie. Je le prends comme une responsabilité, tout en restant très serein, très flatté, très heureux".

19h, fin des répétitions. Dans le patio on joue aux cartes, les enfants, déjà à table, mordent à belles dents dans leurs hamburgers. Thomas Jolly débriefe avec Damien et les deux comédiens qui l’ont assisté à la mise en scène ce jour-là.

"A la Fabrica on n’a ni vent, ni bruit extérieur… La Cour d’honneur nous attend, elle s’en frotte déjà les mains. On y sera le 29 juin. Et jusqu’au 5 juillet elle va déployer toutes ses contraintes, tous ses secrets que nous ignorons. Il paraît qu’elle a son chat errant", s’amuse Thomas Jolly le regard pétillant d’excitation. Le chat, la réincarnation d’un monstre ?   


DIRECT. Retrouvez "Thyeste" de Sénèque, mis en scène par Thomas Jolly, le 10 juillet 2018 à 22H sur Culturebox (en direct de la Cour d'honneur du palais des Papes).