Avignon 2018. Thomas Jolly : "Dans mon théâtre il y a forcément un monstre !"

Mis à jour le 03/07/2018 à 17H16, publié le 29/06/2018 à 10H15
Thomas Jolly en ouverture du Festival d'Avignon

Thomas Jolly en ouverture du Festival d'Avignon

© Jean-françois Monier/AFP

Thomas Jolly investit la Cour d'honneur du palais des Papes en ouverture de cette 72e édition du Festival d’Avignon : ce sera le 6 juillet, la tragédie de Sénèque "Thyeste". Histoire terrible de vengeance familiale dans laquelle a plongé le metteur en scène d'"Henri VI", de "Richard III", de "Fantasio" et d’"Eliogabalo". Un spectacle à découvrir le 10 juillet en direct sur Culturebox. Interview.

Il aime les défis, embrasser toutes les scènes, du théâtre à l'opéra, en passant par l'opéra-comique. Il n'a peur de rien Thomas Jolly, et surtout pas des monstres qui hantent son théâtre ! Sous des allures d'éternel adolescent le voici prêt à partir à l'assaut de la Cour d'honneur, avec l'assurance et le talent qui le caractérisent, pour mettre en scène et jouer l'immontrable : l'infanticide et le cannibalisme dans "Thyeste" de Sénèque. Thomas Jolly nous parle avec passion de son théâtre et de la responsabilité de se voir confier la Cour d'honneur à 36 ans.

Culturebox : Qu’est-ce qui vous a aimanté chez Sénèque ? 
Thomas Jolly : Quand on répétait "Henri VI" en 2014, à un moment donné, dans mes recherches, je tombe sur la question des meurtres d’enfants, ceux d’Edouard par le futur Richard III. Et là je découvre que Shakespeare s’est beaucoup inspiré de Sénèque. Je vais donc lire Sénèque, et là je tombe sur "Thyeste". Et pas seulement "Thyeste", je découvre toute cette dynastie, celle des Atrides que je connaissais, mais aussi celle des Tantalides qui finalement me plaît encore plus.

Donc juste après "Henri VI", en août 2014, nous démarrons une résidence sur un projet qui à l’époque s’appelait les Tantalides, et qui contenait "Thyeste" de Sénèque mais aussi deux pièces qui retraçaient la généalogie de leur père, Pélops, et de leur grand-père, Tantale. C’est un projet qui m’a tenu longtemps à cœur, jusqu’à ce que je décide de ne me concentrer que sur "Thyeste" pour ne pas repartir dans une nouvelle saga de 12 heures !

Que dit Sénèque ?
Moi ce qui me plaît dans cette pièce c’est d’abord sa dimension fantastique, et le fait qu’elle soit irreprésentable. Florence Dupont, la traductrice, redonne à ce théâtre une vraie vivacité, une vraie verve de la langue et c’est juste un plaisir dingue de la dire et de la faire travailler. Et puis je voulais aller encore plus loin dans la monstruosité, jusqu’à la question de l’immontrable. Bon ! Il va falloir que j’affronte cette question du monstre avec moi-même. Ce n’était pas prémédité, mais force est de constater que dans le théâtre que je monte, il y a forcément à un moment donné un monstre. Dans Henri VI, c’est l’Angleterre qui est un monstre,  Richard III lui est un monstre authentique, même dans Fantasio d’Offenbach j’ai tiré sur le côté macabre et monstrueux du personnage, plutôt que le côté fantaisiste.
Thomas Jolly et les enfants de la Maîtrise de l'Opéra-Comique en répétition pour "Thyeste"

Thomas Jolly et les enfants de la Maîtrise de l'Opéra-Comique en répétition pour "Thyeste"

© Sophie Jouve/Culturebox
C’est aussi le cas d’"Eliogabalo" que vous avez monté à l’Opéra de Paris. Faut-il sauver ces monstres ?
Oui "Eliogabalo" était un autre monstre ! Alors je m’interroge… Je pense que ça répond à mon envie que le théâtre soit une réalité augmentée, que le théâtre soit une loupe sur le vrai monde et puis le monstre n’est pas très loin de l’acteur. D’ailleurs on parlait de monstre sacré à une époque pour parler de certains grands acteurs ou certaines grandes actrices. Le monstre est une sorte d’humanité exacerbée, amplifiée, faite pour la scène. Les monstres que l’on rencontre dans la vie sont fondus parmi nous, on ne les reconnait pas forcément, alors que sur la scène on les repère. Ça permet peut être de comprendre les mécanismes qui peuvent faire basculer de l’humain au monstre, et ainsi mieux appréhender le monde dans lequel nous vivons. Il ne s’agit pas de les sauver, mais de comprendre comment ils fonctionnent.

Etait-il important aussi de remonter avec Sénèque aux sources du théâtre ?
Oui, car ce qui est fascinant c’est que cette histoire nous bouleverse, nous questionne, aujourd’hui encore. C’est la grande force de ces auteurs qui traversent les siècles, Sénèque va tellement au fond de ce qu’est la tragédie, que l’on est forcément démuni face à cette oeuvre et c’est aussi ce qui en fait l’intérêt. Ce n’est pas une œuvre qui a quelque chose à voir avec l’actualité, c’est une pièce qui remet en cause les fondements mêmes des liens entre frères, une tragédie de la fraternité, et même des rapports entre nous.

L’une des répliques les plus questionnantes dans la pièce est celle-ci : "Mets toi bien dans l’esprit que si tu fais du mal à ton frère, même si c’est un mauvais frère, tu as attenté à l’humanité". Et c’est vrai. Revenir aux antiques c’est se dire que les Romains se posaient la même question que nous, que l’humanité se pose les mêmes questions depuis 2500 ans (rires).

Thyeste est-il condamné à devenir un monstre à son tour ?
La pièce ne raconte que ça. Elle s’ouvre par la contamination de l’espace et donc des gens qui habitent le château par le grand père, Tantale, qui est lui-même un damné des enfers puisqu’il a, lui aussi, fait cuire son fils (rire). C’est dans la famille ! C’est d’ailleurs une Furie qui va chercher Tantale aux enfers pour contaminer la maison.

A partir de là les personnages sont condamnés à devenir des monstres mythologiques, et effectivement Atrée met en place son projet. Thyeste est pris au piège de la tragédie et puisqu’il est le jumeau, il a lui aussi sa part de monstre. C’est ce qu’on essaie de montrer : la tragédie n’a pas de fin, elle suspend l’action à un endroit de ténèbres, de désolation absolue, elle laisse le spectateur dans le noir.

Comme Thyeste au début avait usurpé le pouvoir d’Atrée, chacun pense avoir la justice pour lui. Il est donc impossible de dénouer ce conflit, et c’est ce que dit Sénèque. 2000 ans après, on invente des trucs de dingue, on va dans l’espace, on résout plein de problématiques, on est devenus une espèce encore plus inventive, mais il y a une chose que nous générons et que nous ne savons toujours pas résoudre, c’est la tragédie des relations humaines. Poser cette question, c’est une belle façon de renvoyer à ce que le théâtre sait faire. Mon rêve, c’est qu’à la sortie, les gens repartent hagards dans Avignon !

Et en plus c’est vous qui incarnez Atrée, cela vous paraissait évident de faire aussi l’acteur ?
Mais je suis d’abord un acteur. Quand je lis un texte, l’acteur en moi est appelé. J’avais envie après "Richard III" de poursuivre avec un monstre beaucoup plus froid, moins spectaculaire.
 Thomas Jolly (Atrée) et Damien Avice (Thyeste) en répétition

 Thomas Jolly (Atrée) et Damien Avice (Thyeste) en répétition

© Sophie Jouve/Culturebox
Les enfants sont-ils partie intrinsèque du projet ?
C’est compliqué mais c’était indispensable. Pour moi, Sénèque nous le demande qu’il y a ait de vrais enfant sur le plateau. Il est malin, il nous crée une scène de papa avec ses enfants où on est dans l’empathie totale. Pour juste derrière les zigouiller. Ce procédé vicieux de Sénèque il fallait qu’on l’incarne. En montant "Fantasio" à l’Opéra-Comique, j’ai découvert cette incroyable bande d’enfants qui jouent, chantent, dansent, font de la comédie musicale, et je me suis dit qu’il fallait des jeunes comme eux pour incarner le chœur de la fin, le chœur de l’humanité toute entière, où on s’interroge sur le fait de vivre dans un pays sans soleil. 

Mettre en scène dans la Cour d’honneur est toujours un pari, comment l’avez-vous abordée ?
Figurez-vous que la Cour et moi nous avons une relation depuis un an ! J’ai vécu avec la maquette de la Cour d’honneur chez moi et j’ai compris assez vite que c’est elle qui décidait beaucoup de choses, elle était la maîtresse. Elle a rejeté cinq projets de scénographie. Mais on ne s’est pas battus longtemps car je me suis fondu en elle. Il se trouve qu’on a besoin d’un palais, ça tombe très bien. Une maison infecte, on a une. Et j’ai voulu poser dans la Cour, le fond du puits dans lequel seront perdus à jamais les deux frères. L’austérité de la cour va tout à fait avec le projet.

Vous avez reçu ou sollicité les conseils de certains de vos prédécesseurs ?
Beaucoup parlent de la rudesse de la Cour, et j’ai tendance à les croire. C’est là le paradoxe de la Cour d’honneur : on peut y déployer des spectacles avec une jauge immense mais on a très peu de temps pour s’y installer et pour peaufiner. Mais je pense qu’ils sont beaux ces spectacles quand ils vibrent de la fragilité qu’ils ont. Et il faut s’en servir aussi de cette fragilité.

La Cour d’honneur, c’est donc une responsabilité ? 
Ah oui ! C’est surtout un très beau symbole, car les metteurs en scène qui y sont passés ne sont pas si nombreux. Faire partie de cette lignée c’est un honneur, sans faire de mauvais jeux de mots. Et puis c’est une double audace de la part d’Olivier Py : offrir la Cour d’honneur à un metteur en scène jeune c’est pas si courant. Et puis la donner à une compagnie qui n’a pas de Centre dramatique derrière, car nous sommes une petite compagnie installée en région Normandie. Je le prends comme une responsabilité, tout en restant très serein, très flatté, très heureux.


Retrouvez "Thyeste" de Sénèque en direct sur Culturebox le 10 juillet à 22h
Et du 6 au 24 juillet sur France 2, les 19 chroniques de une minute 30 de Thomas Jolly sur le théâtre public