Avignon : "Certaines n'avaient jamais vu la mer", ou le destin floué des femmes japonaises aux Etats-Unis

Mis à jour le 22/07/2018 à 11H39, publié le 21/07/2018 à 15H15
"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Richard Brunel

"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Richard Brunel

© Jean-Louis Fernandez

Comédien, metteur en scène et directeur du Théâtre de Valence, Richard Brunel adapte dans le In d’Avignon le roman de l’Américaine d’origine japonaise Julie Otsuka "Certaines n'avaient jamais vu la mer". Il y dénonce l’accueil de milliers de femmes japonaises aux Etats-Unis à partir de 1920, après leur avoir fait miroiter un Eldorado, pour les transformer en objets sexuels, ouvrières ou servantes.

La note Culturebox

5
5/5

Invisibles

Le Japon s’est très tardivement tourné vers l’Occident à la fin du XIXe siècle, après des lustres d’ostracisme, imprégnés d'une culture rafinée et d'usages traditionnels très ancrés et codifiés. On imagine le choc vécu par ces milliers de migrantes japonaises vers les Etats-Unis, seulement quelques dizaines d’années plus tard. On leur tendait le miroir aux alouettes d’un mari jeune et riche dans un pays de cocagne en pleine expansion, en fait à la recherche de "reproductrices" et d’une main d’œuvre malléable.
"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Richard Brunel

"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Richard Brunel

© Jean-Louis Fernandez
Après une longue traversée, elles se retrouvaient sous l’emprise de rustres qui ne cherchaient que l’assouvissement de leurs instincts frustrés, faisant de ces femmes  des esclaves destinées aux plus basses besognes. Les plus chanceuses devenaient servantes auprès de la grande bourgeoisie, le métier le plus avilissant, selon la société japonaise. Devenues "invisibles" repliées dans leur communauté, elles n’avaient d’autres choix que de s’intégrer, leurs enfants devenant de "vrais" Américains n’aspirant qu’à couper tout lien avec leurs origines. Jusqu’à ce que l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1941 entraîne la déportation de la communauté japonaise dans des camps, à cause de l’alliance du Japon avec l’Allemagne.

Orage

C’est cet exode qu’évoque le roman de Julie Otsuka à partir de témoignages qu’égraine la pièce de Richard Brunel sur les 22 ans d’une histoire américaine peu connue et culpabilisatrice, comme l’est la fondation du "pays de la liberté" sur le génocide amérindien. Aussi n’y a-t-il pas de premier rôle dans "Certaines n'avaient jamais vu la mer", pièce chorale aux dimensions épiques, au texte puissant, d’une mise en scène ambitieuse et sophistiquée à la très grande beauté visuelle. Les décors changeants, les magnifiques costumes, la chorégraphie des comédiens, même des objets glissant sur le plateau, les atmosphères adaptées aux époques traversées… nourrissent ce drame terrible. Celui des rapports de dominant à dominé entre les Etats-Unis et le Japon, qui aboutiront à un impérialisme revendiqué après la Seconde Guerre mondiale.
"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Richard Brunel

"Certaines n'avaient jamais vu la mer" de Richard Brunel

© Jean-Louis Fernandez
Un bémol : une musique un peu trop présente, même si elle reste atmosphérique. La météo s’est fait de la partie dans le dernier quart de la pièce, quand la tension accrue du drame correspondait à la montée d’un orage au-dessus d’Avignon et du cloître des Carmes où il est donné en plein-air. Ce furent d’abord des lueurs blafardes dans le ciel avignonnais, puis des grondements sourds de plus en plus forts, jusqu’au tonnerre et la tombée des premières gouttes, lors des applaudissements enthousiastes du public, avant son départ sous une pluie diluvienne. Comme si le ciel participait d’un sujet, d’un texte et d’une mise en scène dans un accord parfait. Un grand moment du In.