Avignon Off : "Vertiges", l'immigration au centre d'une pièce ambitieuse de Nasser Djemaï

Mis à jour le 20/07/2018 à 12H16, publié le 18/07/2018 à 17H54
"Vertige" de Nasser Djemaï

"Vertige" de Nasser Djemaï

© DR

Auteur, comédien et metteur en scène, Nasser Djemaï ("Invisibles", "Immortels") présente "Vertiges" dans le Off, sa cinquième pièce. Une famille d’origine algérienne bien assise en France, est confrontée à son identité, ses racines et son intégration. D'abord très réaliste, "Vertige" verse progressivement dans un fantastique métaphorique, par sa mise en scène ambitieuse.

La note Culturebox

4
4/5

Fantômes

Si l’Algérie n’est jamais nommée dans "Vertiges", on la devine. Au sein de l'appartement HLM d’une cité, la mère gère le foyer, le cadet est au chômage, la cadette travaille dans la restauration et le père, atteint d’un cancer, est une figure tutélaire vacillante. Débarque l’aîné, qui a réussi dans les affaires, accueilli comme le fils prodigue. A leur côté, une femme âgée, présentée comme une voisine déboussolée, est comme un chœur muet. Observatrice, elle sera en fait l’annonciatrice du chaos dans lequel va basculer cette famille unie.
"Vertige" : la bande annonce
L’aîné est l’agent par lequel va s’immiscer le désordre, alors que sa profession d’affairiste en fait un représentant de l’ordre. Méticuleux, urbain, vêtu de son complet de ville, cravaté, il ne cesse de stigmatiser le manque de rigueur de sa mère et de sa fratrie dilettante : il veut reprendre les choses en mains. Notamment s’occuper de la santé de ce père fragilisé par le cancer. C’est sans compter sur les traditions ataviques, jusqu’ici garantes de la cohésion familiale. De cette confrontation vont surgir des perturbations telluriques : un mur se déplace réduisant l’espace, bientôt, lors d’une scène de cauchemar, il bascule pour ouvrir des espaces inconnus, où défilent d’étranges pénitents blancs, tels des fantômes, la lumière vacille, l’orage éclate…  
"Vertiges" de Nasser Djemaïl

"Vertiges" de Nasser Djemaïl

© DR

L’Ankou

La santé du père décline. Sentant sa fin proche, il ne pense qu’à faire le voyage annuel au Bled, où il doit finir la construction d’une maison et la plantation d’un verger, alors que son épouse ne désire qu’une chose : rester là où elle est, où elle a construit sa vie et où sont nés ses enfants. La mort rôde, stigmate d’un détachement avec le passé, dont ce père moribond est le représentant. La "voisine" est omniprésente, se glissant entre les protagonistes qui la remarquent à peine. L’on se souvient alors de son étrange rituel en introduction du premier acte, comme si elle jetait un sort sur l’espace familiale. Lors du dénouement, sa présence s'apparente à celle d’une grande prêtresse qui évoque l’Ankou des légendes bretonnes, annonciateur de mort dans les foyers.
"Vertiges" de Nasser Djemaï

"Vertiges" de Nasser Djemaï

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Se joue alors une cérémonie macabre autour du père, acmé d’un processus de décomposition. Ce n’est pas tant par le texte, volontairement prosaïque, que se joue cette métaphysique de l’immigration. C’est la mise en scène, le visuel, la chorégraphie des comédiens, l’occupation de l’espace, les lumières, les projections splendides et le son très travaillés, qui génèrent le sens et l’impact de "Vertiges". Une spirale existentielle, où se condense la mutation d’un monde vers un autre. Une grande pièce incontournable de ce Off 2018, saluée par la standing ovation d’un public enthousiaste.