Avignon Off : "Cantate pour Lou von Salomé", une femme d'exception par une exceptionnelle Bérangère Dautun

Publié le 20/07/2018 à 18H10
Sylvia Roux et Bérengère Dautun dans "Cantate pour Lou von Salomé" de Bérengère Dautun

Sylvia Roux et Bérengère Dautun dans "Cantate pour Lou von Salomé" de Bérengère Dautun

© Jean-Philippe Lacan

Lou Andreas Salomé reste une des grandes figures féminines et féministes du XXe siècle. Première femme psychanalyste, amante de Nietzsche, de Rilke, de Freud et de Jung, Liliana Cavani lui a consacré son film "Au-delà du bien et du mal" (1977). C’est désormais la pièce de Bérengère Dautun qui la met sous les feux de la rampe avec "Cantate pour Lou von Salomé", dans le Off d’Avignon.

La note Culturebox

4
4/5

Un texte ciselé

"Cantate pour Lou von Salomé" arrive sur scène dans la foulée de l’affaire Weinstein. Lou Andreas Salomé incarne ce combat, pour la liberté des femmes, leur indépendance et l'émancipation de tout paternalisme, par l’importance qu’elle eut au regard des hommes parmi les plus grands du tournant du XXe siècle. La pièce à deux voix rétablit, par la figure de Lou, la place des femmes dans l’histoire intellectuelle et l’évolution des mœurs en Occident.
"Cantate pour Lou von Salomé" : le trailer
Bérengère Dautun, sociétaire de la Comédie-Française pendant trente ans, écrit avec "Cantate pour Lou von Salomé" sa première pièce. D’une grande exactitude au regard de son sujet, elle est aussi élégante par la beauté de la langue, servie par une mise en scène sobre d’Anne Bouvier. La dramaturge a longtemps mûri sa création, se lançant dans l’écriture après avoir rencontré la comédienne Sylvia Roux en laquelle elle a reconnu "sa" Lou et qui l’accompagne sur scène.

Tournant du XXe siècle

Deux femmes vêtues de noir font face au public, frontales, hiératiques, comme par défiance dans un décor hétéroclite où dominent des livres (l’intellectuelle), une malle (les voyages) et un cheval de bois (la sensualité). Biographique sans être hagiographique, "Cantate pour Lou von Salomé" revisite la vie de la femme depuis sa naissance en 1861 à Saint-Pétersbourg jusqu’à son décès à Göttingen en 1937. Elle aura donc traversé ce tournant du siècle aux côtés des génies qui le forgèrent pour une grande part, en les éblouissant par sa beauté et son intelligence. Plus qu’une inspiratrice, une muse ou une égérie, Lou Andreas Salomé frappe par sa vie propre qui pourrait être une œuvre d’art, sinon un véritable manifeste.

Sylvia Roux et Bérengère Dautun dans "Cantate pour Lou von Salomé" de Bérengère Dautun

Sylvia Roux et Bérengère Dautun dans "Cantate pour Lou von Salomé" de Bérengère Dautun

© Béatrice Landré

Fidélité et poésie

Bérengère Dautun et Sylvia Roux incarnent tour à tour Lou et les hommes qui la vénérèrent. L’on ne s’y perd pas pour autant. Les comédiennes endossent sans ambiguïté les personnalités comme cette maîtresse femme, son père, sa mère, le pasteur Gillot, Paul Rée qui la demandera en vain en mariage, Frida von Bülow, Freud et plus que tout autre Reiner Maria Rilke. Un absent : Carl Jung, mais comment être exhaustif avec une telle héroïne ? Voyageuse impénitente, Lou Andreas Salomé passe par Paris, Zurich, la Russie, l’Allemagne, et traversa l’âge d’or viennois aux côtés de Klimt et Schnitzler, puis subit l’irrésistible ascension d’Hitler.

Le texte de Bérengère Dautun, très documenté, est habité d’une poésie que les comédiennes déclament avec perfection. Un art qui a parfois tendance à se perdre dans le théâtre contemporain. Une très belle pièce, un beau duo de comédiennes, complémentaires, rendent un hommage vibrant à cette grande intellectuelle qui marqua son temps, dont la vie et l’œuvre demeurent plus que jamais d’actualité.
 

"Cantate pour Lou von Salomé" : l'affiche

"Cantate pour Lou von Salomé" : l'affiche

© DR