"Moïse et Aaron" à Bastille : l’austère opéra transcendé par ses musiciens

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 26/10/2015 à 16H01
"Moïse et Aaron" à l'Opéra Bastille

"Moïse et Aaron" à l'Opéra Bastille

© Bernd Uhlig/Opéra national de Paris

"Moïse et Aaron" était annoncé comme le temps fort de la rentrée sur notre scène nationale, qui ne l’avait pas programmé depuis quarante ans. Temps fort, il l’est. Grâce surtout au chef Philippe Jordan, qui s’ébroue dans cette musique comme s’il la respirait depuis l’enfance.

Opéra-Bastille bourré à craquer, applaudissements nourris : le public lyrique, qu’on présente parfois comme frileux, a fait preuve d’une vraie curiosité à l’égard d’une œuvre austère que la mise en scène de Romeo Castellucci ne cherche nullement à rendre souriante. Pouvait-elle l’être? Schönberg avait envisagé au départ un oratorio, qui respecterait strictement les principes dodécaphoniques !

L’ouvrage oppose essentiellement Moïse et son frère Aaron à propos de la parole de Dieu ; au milieu d’eux le peuple d’Israël, hésitant entre les anciennes idoles et ce que Moïse lui propose (d’abord par la voix du Buisson Ardent), ce "Dieu unique, éternel, omniprésent, invisible et irreprésentable" dont, Aaron, par la parole et les images, veut transformer la pure idée en incarnation. Moïse, donc, la pensée, Aaron, la parole et l’action.

Remonter à ces sources-là, c’est, pour Schönberg, acte de foi (les origines du judaïsme mais aussi, pour maints chrétiens, la naissance du monothéisme) et ce sera, pour beaucoup de spectateurs, acte de philosophe. Le compositeur, ne sachant d’ailleurs comment finir son œuvre, la laissera sans conclusion pendant vingt ans avant, l’ayant trouvée, de… mourir sans avoir eu le temps d’en écrire la musique.

Jordan a "trouvé le truc"

Musique que Philippe Jordan mène au triomphe. Chapeau bas ! Mettons les pieds dans le plat : le dodécaphonisme (et son héritier, le sérialisme) peine encore, cent ans après, à séduire un certain nombre de mélomanes sincères. Jordan a "trouvé le truc" (selon le mot un peu trivial de Liszt) et s’en explique très bien : respecter à la lettre la précision, la clarté rythmique et harmonique de l’œuvre mais, pour nous la rendre d’autant plus sensible, travailler sur les racines musicales de Schönberg, Wagner, Brahms ou Schubert comme la sensualité viennoise des valses de Strauss, et même le grand Bach (le beau chœur du début de l’acte II est une superbe fugue) Quelle beauté dans les solos instrumentaux et la précision des silences, qui nous renvoie au « Chant de la Terre », l’ultime chef-d’œuvre de Mahler !  

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Les choeurs de l'Opéra, remarquable de justesse    

Quelle beauté aussi, distillée par un chœur survolté, aux interventions écrasantes puisque... c’est le troisième personnage de l’histoire ! Les chœurs de l’Opéra s’y préparent depuis plus d’un an, ils sont remarquables de justesse, de fondu, de tranchant. Thomas Johannes Mayer est un magnifique Moïse. Son rôle est du "sprechgesang" (parler-chanter) que cet excellent baryton a d’abord appris en musique avant de trouver le ton du comédien qui en justifie le subtil équilibre. John-Graham Hall est un Aaron habité, le timbre est très beau mais le vibrato, dans les aigus, est envahissant.

La mise en scène de Romeo Castellucci recèle de vraies beautés

La mise en scène de Romeo Castellucci a été huée, c’est devenu une habitude. Habitude idiote, cette fois. Elle recèle de vraies beautés, de fortes séquences : tout le 1er acte, saisissant quoiqu’un peu monotone, derrière ce voile blanchâtre qui donne le sentiment que le peuple d’Israël, prisonnier de Pharaon, s’offre à nous en images holographiques venu du fond de la mémoire humaine. La relation Moïse-Aaron, magnifiquement mise en espace. L’image finale de la montagne enneigée, escaladée par des cordiers tout en noir. L’apparition du Veau d’or: un vrai veau de race charolaise, bête somptueuse comme le salon de l’Agriculture nous en propose dans ses concours, seulement un peu surprise quand on le salit de peinture noire. Peinture qui recouvre également Aaron, opposition un peu simplette entre l’obscurantisme des idoles et des rites anciens et la blancheur (très cosmonaute) de la combinaison de Moïse.
"Moïse et Aaron"

© Bernd Uhlig/Opéra national de Paris

Une mise en scène qui s’absente parfois, quand son auteur renonce à prendre son sujet à bras-le-corps : les scènes orgiaques où le peuple se vautre dans l’assouvissement des plaisirs païens sont d’une absence totale de sensualité qui confine à l’ennui. En jouant bien plus sur l’image (suivant en cela Aaron) que sur la pensée (façon Moïse), Castellucci nous déroute plusieurs fois (le serpent transformé en engin spatial !). Il faudrait donc, pour tout comprendre, revoir ce spectacle et surtout le réentendre et c’est la réussite, de Jordan en particulier, de nous donner ce désir-là, qui nous titille après vingt-quatre ou quarante-huit heures, alors que, reconnaissons-le, on était sorti l’autre soir avec d’abord l’envie de se précipiter sur des opéras plus fun, « Carmen » ou « Traviata ».
Moïse et Aaron 5

© Bernd Uhlig/Opéra national de Paris

Mais comme il est inscrit ces jours-ci en grosses lettres noires sur la façade de l’Opéra-Bastille : "Verdi ou Schönberg, pourquoi choisir ?" Oui, pourquoi ?

"Moïse et Aaron" d’Arnold Schönberg à l’Opéra-Bastille
Mise en scène de Romeo Castellucci, direction musicale Philippe Jordan
Jusqu’au 9 novembre
Place de la Bastille, Paris XIIe
0 892 89 90 90