"Les deux frères et les lions" au Poche-Montparnasse : qui dévorera qui ?

Par @Culturebox
Publié le 26/10/2017 à 17H42
Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre Lisa Pajon dans "Deux frères et les lions"

Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre Lisa Pajon dans "Deux frères et les lions"

© DR

"Les deux frères et les lions" d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, qui se joue au Théâtre de Poche-Montparnasse, nous conte l’histoire étrange et véridique des frères Barclay, jumeaux millionnaires, dont le plus haut titre de gloire a été de s’attaquer à une législation plusieurs fois centenaire. Le résultat : un spectacle bourré de charme et un bouche-à-oreille qui fonctionne à plein.

Deux frères qui nous accueillent dès l’entrée de la salle pour nous proposer une "cup of tea", de ce mauvais thé de supermarché qu’ils ont ingurgité tout au long de leur enfance pauvre. L’accompagnant aussi du "vrai scone écossais" couvert de "cette confiture de fraise qu’il faut bien mélanger avec la crème fraiche", même si ensuite l’un des deux jumeaux ajoutera une petite rasade de whisky à son chaud breuvage. On a beau être milliardaire, on garde les coutumes de sa jeunesse. Comme les deux affreux survêtements bleus dans lesquels, pendant une heure, ils vont nous raconter leur histoire.

Une pièce inspirée des frères Barclay (jamais nommés), les deux magnats de la presse anglaise 

Les deux frères, ce sont l’excellente Lisa Pajon et celui qui est aussi l’auteur du texte, Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre, grand garçon brun souriant aussi différent que possible de sa partenaire blonde aux cheveux courts. Tillette de Clermont-Tonnerre, Hédi de son prénom (rien à voir avec l’Heidi suisse), c’est un nom qu’on n’oublie pas. Et qu’on avait donc croisé au cinéma ou à la télévision, sans vraiment l’identifier. C’est que sa passion réelle est sa compagnie de théâtre, fondée avec Lise Pajon, le "Théâtre Irruptionnel" basé à Niort. Heureux Niortais !

Mais ce texte, qui lui fut commandé par la directrice du théâtre de Cherbourg, s’inspirait d’une histoire qui avait agité la Normandie. Histoire prenant cependant sa source en Angleterre, à Londres même, avec des personnages écossais. La première partie des "Deux frères et les lions" met donc en scène l’ascension de ces jumeaux fort pauvres devenant entrepreneurs fort riches et (sans doute) sans scrupule.

Mais cela nous est raconté avec un sens du rythme, une vivacité des échanges, un jeu avec le public (que favorise l’étroitesse de la salle), tout à fait épatants (Vincent Debost, co-metteur en scène avec Clermont-Tonnerre, y veille) et l’on en vient même, alors que les deux acteurs sont si dissemblables, à être troublé par cette gemellité où les mêmes phrases, les mêmes pensées, viennent au même moment, même si "je suis introverti et prudent, mon frère est optimiste et fonceur". 
"Deux frères et les lions" s’affirme comme le succès-surprise de cette rentrée

"Deux frères et les lions" s’affirme comme le succès-surprise de cette rentrée

© DR

Un accéléré de l'Angleterre contemporaine

Dans ce décor réduit à deux fauteuils pompeux de nouveaux riches, au dossier orné d’une hideuse tapisserie moyenâgeuse, séparés par la fameuse table basse où repose tout le rituel du thé, le déroulé de leur destinée se fait avec d’habiles projections murales, photos d’un Royaume-Uni populaire ou mariage de Kate et William (auquel assistaient les jumeaux … à moins qu’ils se mouchent du col !)

Car c’est un peu un accéléré de l’Angleterre contemporaine à quoi nous assistons : son esprit de caste, l’arrogance et les privilèges indus des "bien nés", expliquent la rage de réussir qui a toujours motivé les deux frères, mais aussi un Murdoch, un Maxwell, un al-Fayed. Se faire reconnaître à tout prix, même si l’on n’est pas dupe de l’hypocrisie des sourires et des courbettes. Et, dans leur cas, cultiver la discrétion absolue. D’ailleurs on ne saura jamais leur nom, eux qui ont dû donner, après s’être bâti un empire dans la presse, l’hôtellerie, le off-shore, trois interviews dans toute leur existence…

L’histoire regorge de détails racontés avec élégance et cocasserie. A Londres, où ils atterrissent à quinze ans, on donnait aux gamins des rues qu’on avait mis en foyer un sérieux apprentissage, dans ces années cinquante qui prônaient (temps si lointains !) la solidarité sociale. L’un des jumeaux prit l’option "histoire de l’art" et l’autre "comment gérer une entreprise" : "C’est quoi ton cours ? –  La couleur bleue dans la peinture étrusque". C’est ainsi que leur premier établissement, à l’heure du boom immobilier des années soixante, s’appela : "The etruscan blue color Company" !

Dans l'île anglo-normande de Sercq l'histoire bascule

Puis il leur fallut penser à fonder une dynastie. Deux filles naquirent, au même moment (la gémellité toujours !), Jessica et Monica : "nous avions fait l’école de la rue, elles firent Eton et Oxford") Et ce fut le temps des vacances au soleil, Monaco, les îles Caïman, les îles Vierges : que des paradis fiscaux… Jusqu’à Brecqhou, et là l’histoire bascule.

Car l’îlot de Brecqhou, où ils construisent un incroyable château, "en granit rose et marbre de Carrare, avec seize chambres et trois piscines, d’eau chaude, tiède et froide", dépend de l’île anglo-normande de Sercq, charmant paradis fiscal outre le pittoresque sauvage de ses côtes. Et le siège social de leurs activités étant désormais à Sercq, les voici, au bout de quelque temps, décidant de faire hériter de tous leurs biens leurs deux filles respectives, Jessica et Monica. Sauf (découvrent-ils fort marris) que c’est impossible !

Même avec l’aide de Sa Majesté Elizabeth II qui, d’un coup de dés involontaire, avait précipité leur destin en 1954 et dont on apprend par Hédi Tillette que, "quand elle a quelqu’un dans le nez, elle peut être ordurière". En effet la constitution de Sercq, qui remonte à 1563, prive les femmes de tout héritage, celui-ci passant à mari, fils, frère, neveu, que sais-je. Mais un homme ! Stupeur des deux frères, puis fureur, et les voilà, appuyés par les meilleurs avocats de la terre (qu’ils sont en mesure de payer), mettant en branle tout l’arsenal juridique possible pour léguer leur fortune à leurs filles chéries.

On fera là notre seul reproche aux acteurs : ils jouent plus l’étonnement et le désarroi que la fureur, alors qu’on devine à leur réaction que ce fut bien le sentiment dominant des jumeaux. Dans cette lutte saignante dont nous ne dirons pas les vainqueurs, si l’on est tendance France Insoumise, on soutiendra donc les paisibles habitants de Sercq menacés d’être broyés par les abominables tentatives de deux requins de la finance. Si l’on est plutôt En Marche (et surtout tendance Marlène Schiappa) on louera les jumeaux d’avoir voulu piétiner une constitution qui permet à l’homme de "battre sa femme raisonnablement", ce qui signifie ne pas lui casser un membre, lui crever un œil ou "se chauffer les pieds dans son sang" (selon un très édifiant abécédaire, distribué à la sortie, de l’unique spécialiste du droit normand, Sophie Poirey, professeur à l’université de Caen).

Les deux clans se réconciliant devant une fin poétique et énigmatique, quoique fictionnelle. Quant aux lions, ils ornent les drapeaux et sont le symbole de la souveraineté normande. Sur le drapeau de Sercq ils sont deux.
Deux, comme les deux frères.


"Les deux frères et les lions" de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre avec Sophie Poirey, mise en scène de l’auteur et Vincent Debost, avec l’auteur et (en alternance) Lisa Pajon ou Romain Berger.