Rapport Savoy-Sarr: un plan en 3 phases pour la restitution de 90.000 objets africains présents dans les musées français

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Mis à jour le 23/11/2018 à 21H06, publié le 23/11/2018 à 11H23
70.000 des 90.000 œuvres à restituer aux pays d'Afrique sont conservées au musée du Quai Branly

70.000 des 90.000 œuvres à restituer aux pays d'Afrique sont conservées au musée du Quai Branly

© Christophe Ena/AP/SIPA

Au moins 90.000 objets d'art d'Afrique sub-sahariennes se trouvent dans les collections publiques françaises. Trois phases sont proposées pour les restitutions par le rapport Savoy-Sarr remis vendredi au président Emmanuel Macron. Celui-ci a décidé dès vendredi soir de restituer "sans tarder" 26 œuvres réclamées par le Benin : il s'agit de prises de guerre de l'armée française en 1892.

Plus des deux-tiers des objets d'art --70.000-- se trouvent au Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, dont 46.000 "acquises" durant la période 1885-1960, donc susceptibles selon le rapport Savoy-Sarr d'être restitués. Plus de vingt mille autres se trouvent dispersés dans de nombreux musées, notamment dans les villes portuaires.

Des pièces proviennent de territoires qui n'ont pas été colonisés par la France : Ethiopie (3.081), Ghana (1.656), Nigeria (1.148), RDCongo (1.428). Celles d'Afrique australe (9.282) et d'Afrique de l'Est (5.343) sont bien moins nombreuses. Ce chiffre n'inclut pas plusieurs milliers d'objets hébergés par les musées des missions, qui rassemblent des objets collectés par les congrégations catholiques en Afrique.

Une question européenne ?

Le rapport cite de grands musées européens qui ont aussi de larges collections africaines : le Musée Royal de l'Afrique Centrale de Belgique (180.000), le British Museum (69.000 objets), le Weltmuseum de Vienne (37.000), le futur Humboldt Forum de Berlin (75.000), le Weltmuseum de Vienne (37.000).

Selon le rapport, les collections dans les musées nationaux africains excèdent rarement 3.000 oeuvres, souvent de peu de valeur artistique. Au Quai Branly, les pièces venant du Tchad sont les plus nombreuses (9.296), car son territoire est au point de jonction entre l'Afrique du nord et l'Afrique sub-saharienne. Viennent ensuite Madagascar (7.590), Mali (6.910), Côte d'Ivoire (3.951), Bénin (3.157), Congo (2.593), Gabon (2.448), Sénégal (2.281), Guinée (1.997).

Le rapport Savoy-Sarr, que le président Macron peut accepter, rejeter, compléter, amender à sa guise, propose trois phases pour les restitutions :
1
Etat des lieux
La première devrait aller de la remise du rapport vendredi au printemps 2019. L'inventaire des pièces majeures bien connues détenues dans des musées français devrait être envoyé aux Etats correspondant aux territoires coloniaux d'où elle proviennent. Ces oeuvres, venant du Bénin, Sénégal, Nigéria, Ethiopie, Mali, Cameroun, réclamées depuis longtemps, sont listées spécifiquement. C'est "une manière de démontrer la vraie volonté de restitution de l'Etat français", insiste le rapport, selon lequel des mesures législatives devraient être prise dès la première phase pour rendre les restitutions irrévocables. Le transfert de ces pièces devrait être effectué, si les pays d'origine considèrent déjà qu'ils sont en mesure de les recevoir, et une méthodologie de restitutions élaborée en commun.
2
Inventaire
La seconde phase, du printemps 2019 à novembre 2022, devrait permettre un inventaire complet, faciliter l'accès et le partage des documents digitaux, mettre en place des commissions et des ateliers dans le cadre d'un "dialogue intensif".
3
Transfert des œuvres
Aucune date de fin n'est prévue pour cette troisième phase qui commencerait en novembre 2022. Ce serait celle du transfert de la majeure partie des oeuvres, selon les deux auteurs, qui estiment en outre que "les pays africains doivent être assurés que leurs demandes de restitutions seront reçues au delà des cinq ans" (le laps de temps évoqué par Emmanuel Macron dans son discours de Ouagadougou en 2017).

INTERVIEW

3 questions à Alexandre Giquello, expert en art primitif

Le rapport Savoy-Sarr est noble mais "complètement inapplicable"


Alexandre Giquello, de la maison de ventes Binoche et Giquello, spécialisée dans les collections d'art primitif, notamment africain
 

Que pensez-vous du principe des restitutions, notamment quand il s'agit d'oeuvres majeures d'art africain? Et pensez-vous que le rapport Savoy-Sarr va dans la direction voulue par le président Emmanuel Macron?
C'est une décision politique formidable en soi que je respecte au plus haut point. Mais il faut des garanties que ces objets seront exposés dans de bonnes conditions. Or, on sait le manque de musées en Afrique. Les revendications doivent avoir une pertinence scientifique et historique, elles doivent être argumentées avec des formules comme +nous avons la preuve que+. Le rapport part de grands principes nobles mais complètement inapplicables.

Bénédicte Savoy et Felwine Sarr argumentent que les Africains ont été spoliés dans la plupart des cas par les colons, les marchands, les voyageurs, les missionnaires? Etes-vous d'accord avec cette analyse?
90 % des biens africains ont été achetés, offerts, échangés, troqués. Par exemple, des objets qui venaient de forestiers du Gabon (...) Ils sont détenus d'absolue bonne foi. Sur le marché de l'art, si une oeuvre, quelle que soit sa nature, a une provenance douteuse, elle est exclue, parce que la loi, depuis le code Napoléon, empêche le commerce des oeuvres volées et recélées. Nous sommes les premiers à pourchasser ces oeuvres. Ce rapport fait totalement abstraction du marché de l'art et de son histoire depuis un siècle. Il faut respecter cette histoire. On ne peut réécrire l'histoire par une analyse contemporaine de faits et d'attitudes du début du XXe siècle. Les objets d'art importants sont généralement sortis d'Afrique entre 1880 et 1930. Vers 1910, apparaissent les premières collections avec Picasso, Derain, etc... C'est après 1930 que les Africains ont compris qu'il y avait là une plus-value, et ont commencé à produire des objets en dehors du cadre rituel, pour les vendre."

Votre maison vend des sélections d'objets en provenance de collections européennes prestigieuses, d'Apollinaire à Eluard et Breton. Les collectionneurs privés sont-ils inquiets de ce rapport, pensent-ils être menacés à terme, même si les propositions concernent les collections publiques?
R: Il faut défendre les collectionneurs. Certains de ces objets les plus anciens en Afrique ont été préservés par les collectionneurs. Certains étaient destinés à la disparition, d'abord du fait des conditions climatiques. Et aussi parce qu'ils étaient des objets de culte prévus pour une durée de vie limitée, ou qu'ils n'avaient plus de charge magique et étaient tombés en désuétude. Il y a eu de grandes campagnes des religions monothéistes pour la destruction d'objets rituels. Les pères blancs ont contribué à leur disparition. Et récemment l'islam, par exemple au Mali. Le marché de l'art primitif avec des collectionneurs avisés a débuté au début du XXe siècle (Breton, Guillaume Eluard). Ils ont permis non seulement de conserver mais aussi de promouvoir ces objets, en les reproduisant par exemple dans des catalogues. Respectons les grandes collections! (Propos recueillis par Jean-Louis de la Vaissière).