Le Canal de Suez : une palpitante épopée de plus de 4 000 ans exposée à l'Institut du Monde Arabe

Valérie Gaget
Par @ValGaget
Journaliste à France 2
Mis à jour le 16/04/2018 à 16H56, publié le 13/04/2018 à 10H46
L'impératrice Eugénie en Egypte pour l'inauguration du Canal de Suez en 1869

L'impératrice Eugénie en Egypte pour l'inauguration du Canal de Suez en 1869

© Souvenir de Ferdinand de Lesseps et du Canal de Suez/Lebas photographie Paris

L'Institut du Monde Arabe à Paris revient, jusqu'au 5 août 2018, sur l'une des aventures humaines les plus passionnantes : l'épopée du Canal de Suez. De l'époque des pharaons à l'ère moderne, cette exposition retrace plus de 4 000 ans d'histoire. Où l'on croise, entre autres, Ferdinand de Lesseps, l'impératrice Eugénie et Gamal Abdel Nasser.

C'est une voie d'eau mythique au milieu du désert. Un canal qui a rétréci le monde en reliant trois continents : l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Son nom évoque le voyage, le passage d'un monde à un autre. Il est un trait d'union entre l'Orient et l'Occident. Depuis le 28 mars, une exposition de l'Institut du Monde Arabe retrace la saga palpitante du canal. Elle commence en Egypte il y a plus de 4 000 ans.

Reportage : Valérie Gaget, Guillaume Michel, Patrick Touileb, Emiliano Jarlot

Le canal des pharaons

On sait que les Pharaons ont construit les pyramides. Un peu moins qu'ils ont creusé l'ancêtre du canal de Suez. Le donneur d'ordre reste incertain mais cela s'est vraisemblablement produit au XVIIIe siècle avant notre ère, sous le règne de Sésostris III. Creusé au nord de l'actuelle ville du Caire, à hauteur de Zagazic, ce premier canal reliait le Nil à la Mer Rouge. Les bateaux mesuraient alors dix à vingt mètres de long. Ils pouvaient transporter 300 tonnes de marchandises ce qui représentait les capacités de 3 000 ânes !

Ce canal antique sera conservé pendant près de 2 000 ans. Souvent ensablé, il est régulièrement remis en état par les successeurs de Sésostris III. Darius, l'empereur de Perse qui occupa l'Egypte entre 521 et 486 avant J.-C, aurait achevé sa construction et veillé à son entretien. Dans l'exposition, une stèle reprend ses mots : "Je suis un Perse. J'ai pris l'Egypte. J'ai ordonné de creuser ce canal à partir d'une rivière du nom de Nil". Les épices, les soies y transitent jusqu'à la fin de l'Empire Romain. Le canal des pharaons ne sera détruit qu'au VIIIe siècle de notre ère par le calife Al Mansur qui veut bloquer l'approvisionnement de la ville de Médine, en révolte. Dès lors, le commerce s'effectuera non plus par bateaux mais par caravanes. 
La tête du pharaon Sésostris III

La tête du pharaon Sésostris III

© Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais/Christian Decamps

Des Vénitiens de la Renaissance à Prosper Enfantin

Au XVIe siècle, l'Egypte devient une province ottomane. L'idée de percer l'isthme de Suez ressurgit chez les Vénitiens. Inquiets de la concurrence portugaise après la découverte par Vasco de Gama d'une route vers l'Orient qui contourne l'Afrique par le Cap de Bonne Espérance, ils présentent un projet de canal au sultan. En vain. Bonaparte reprend l'idée lors de sa campagne en Egypte. Mais ses ingénieurs calculent une différence de neuf mètres de dénivellation entre la Méditerrannée et la Mer Rouge et le projet s'enfonce à nouveau dans les sables.

Il faudra attendre Prosper Enfantin, ingénieur et économiste français pour qu'il ressurgisse. Chef de file du mouvement saint-simonien, ce progressiste rêve de redistribuer les richesses en ouvrant de nouvelles voies de communication. Il se rend en Egypte en 1833. Là, un certain Ferdinand de Lesseps, vice-consul de France, le présente au vice-roi Méhémet Ali. Avec ses ingénieurs, Prosper Enfantin réussit à prouver que le niveau des deux mers est équivalent et qu'il est donc possible de réaliser un canal sans écluses entre Méditerranée et Mer Rouge. Mais c'est un nouvel échec. Méhémet Ali refuse de se lancer dans ce projet pharaonique.

Ferdinand ou le "génie de la volonté"

Ferdinand de Lesseps s'entête. Très bon cavalier, le diplomate français a aussi le goût de l'aventure. Pour nous parler de lui, son arrière-arrière petit fils, Nicolas de Lesseps, reprend une citation de Jules Verne: "Il avait le génie de la volonté".
"Il a réussi à venir à bout de tous les obstacles. Il oeuvrait pour le bien-être de l'humanité. Il cherchait cette communion entre l'Orient et l'Occident et puis c'était un homme de défis". En 1854, quand son ami Saïd Pacha, fils de Méhémet Ali, accède au pouvoir, il réussit à le convaincre de signer l'acte de concession. Le canal va enfin sortir des sables. Ce document est présenté dans l'exposition. Le vice-roi d'Egypte confie le creusement et l'exploitation du canal à une compagnie que le Français aura la charge de créer et de diriger. L'Egypte détient 44% du capital, le reste est entre les mains de 21 000 actionnaires français. 

Un chantier pharaonique

Le premier coup de pioche est donné en 1859. Les travaux vont durer dix ans. Dépourvu d'écluses, le canal fera environ 160 kilomètres de long, 80 mètres de large pour 8 mètres de profondeur. "La tradition depuis qu'on construit des pyramides est de demander au peuple égyptien d'apporter gratuitement sa main d'oeuvre et c'est ce qui va se passer au début" explique Claude Mollard, co-commissaire de l'exposition. "Et cela se passe mal. Il fait très chaud, il y a des maladies, notamment le choléra et probablement des milliers de morts même si on n'a jamais su exactement combien. Et c'est à cause de cette situation humaine catastrophique que la technique va se développer et la construction du canal s'accélérer". On invente de nouvelles machines pour terrasser, excaver et déblayer les remblais. Au coeur de l'exposition, une vitrine renferme une magnifique maquette en bois. La reproduction d'une drague raboteuse utilisée pour le transport des déblais. 
Une drague à déversoir utilisée sur le chantier du Canal de Suez

Une drague à déversoir utilisée sur le chantier du Canal de Suez

© Archives nationales du monde du travail (Roubaix)

Le canal est inauguré avec faste le 17 novembre 1869. De nombreuses têtes couronnées d'Europe font le déplacement à Port Saïd. Napoléon III dépêche sa femme Eugénie pour le représenter. En tenue d'amazone, l'impératrice visite le pays à dos de chameau. En témoignent quelques tableaux exposés dans la salle spectaculaire dédiée à l'inauguration qui ouvre l'exposition. Le yacht impérial, l'Aigle, prend la tête d'une flotille bigarrée d'une centaine de navires. La mer Rouge s'ouvre enfin. Le canal va révolutionner le transport maritime diminuant de moitié environ le temps de parcours entre l'Europe et l' Inde. Londres n'est plus qu'à un mois de Bombay contre deux voire trois mois par la route du Cap de Bonne Espérance. 

L'Egypte éclairant l'Orient

L'exposition présente aussi les moulages d'un projet de phare d'Auguste Bartholdi. On s'approche et on découvre avec stupéfaction que la Statue de la Liberté a failli vivre à l'embouchure du canal de Suez. Lors de son séjour en Egypte en 1855, le sculpteur français est fasciné par les statues monumentales égyptiennes. Elles vont influencer toute son oeuvre. En 1869, il présente à Ismaël Pacha le projet d'un gigantesque phare pour l'entrée du canal de Suez. Il représente une paysanne portant une torche et s'intitule "L'Egypte éclairant l'Orient".

Aquarelle du projet de phare de Suez par Auguste Bartholdi en 1869

Aquarelle du projet de phare de Suez par Auguste Bartholdi en 1869

© Musée Bartholdi Colmar

Mais le khédive et Ferdinand de Lesseps ne donnent pas suite. Déçu, Bartholdi retourne en France où il transforme son projet. Avec quelques modifications, il réalisera finalement la statue la plus célèbre du monde inaugurée à New York en 1886 : "La liberté éclairant le monde"

La poule aux oeufs d'or

Nasser nationalise le canal de Suez en 1956

Nasser nationalise le canal de Suez en 1956

© IDEO, Le Caire

Nationalisé en 1956 par Gamal Abdel Nasser, le canal a généré 5 milliards d'euros de recettes pour l'Egypte en 2015. Loin des barques antiques, d'énormes porte-conteneurs l'empruntent aujourd'hui chaque jour. Les plus gros transportent 11 000 conteneurs, l'équivalent d'un train de marchandises de 70 kilomètres de long ! En 2015, sous l'impulsion du maréchal Al Sissi, président de l'Egypte, il s'est même transformé en autoroute à deux voies. Une partie du canal a été doublée sur une longueur de 72 kilomètres. Cette ligne d'eau parallèle a permis de réduire le temps d'attente des bateaux de 18 à 11 heures.

Une nouvelle capitale administrative est actuellement en construction à 45 kilomètres à l'est du Caire en direction de Suez. Le canal reste l'épine dorsale de l'Egypte. L'épopée continue...