La colère du peuple brésilien après le terrible incendie du Musée national de Rio

Par Culturebox (avec AFP) @Culturebox
Mis à jour le 04/09/2018 à 19H07, publié le 04/09/2018 à 09H41

Au lendemain de l'incendie d'un joyau du patrimoine brésilien, le Musée national de Rio de Janeiro, parti en fumée, une journée de colère a culminé lundi par une manifestation monstre dénonçant la négligence des pouvoirs publics.

Après l'incendie qui a ravagé le dimanche soir 2 septembre le Musée national, dans le centre de Rio, la place Cinelandia était noire de monde en fin d'après-midi, plusieurs milliers de personnes, dont beaucoup d'étudiants en art, manifestant leur indignation contre ce que les dirigeants du musée eux-mêmes ont considéré comme une "tragédie annoncée".

"Il ne suffit pas de pleurer, faut que la population soit indignée"

En fin de matinée, près de 500 étudiants et chercheurs liés au musée, la plupart vêtus de noir, s'étaient rassemblés devant les décombres encore fumants, formant une chaîne humaine pour "enlacer" l'ancien palais impérial du XIXe siècle. Auparavant, des manifestants avaient jeté des pierres sur les policiers et forcé l'entrée de l'enceinte du Musée, a constaté un photographe de l'AFP. Certains scandaient "Dehors Temer!" à l'adresse du président brésilien. "Il ne suffit pas de pleurer. (...) Il faut que la population soit indignée. Une partie de cette tragédie aurait pu être évitée", a lancé Alexandre Keller, directeur du musée.

"Le gouvernement doit aider le musée à reconstruire son histoire", a-t-il ajouté, pointant du doigt les coupes budgétaires pour la conservation du musée. Le président Michel Temer a annoncé dans un communiqué la création d'un fonds financé par un groupe d'entreprises publiques et privées pour permettre "la reconstruction du musée dans les plus brefs délais".

Le ministre de l'Éducation Rossieli Soares a par ailleurs affirmé à des journalistes que 10 millions de réais (environ 2,07 millions d'euros) seraient débloqués de façon "immédiate" et qu'une aide internationale serait sollicitée. L'Unesco a déploré "la plus grande tragédie de ces derniers temps pour la culture brésilienne" et a dénoncé "la fragilité des mécanismes de préservation des biens culturels" dans le pays.

"Seuls 10% préservés"

Considéré comme le plus grand musée d'histoire naturelle d'Amérique Latine, le Musée national, qui a célébré en juin son bicentenaire, abritait environ 20 millions de pièces de valeur inestimable et une bibliothèque de plus de 530.000 titres. Parmi les pièces inestimables carbonisées, une collection égyptienne, une autre d'art et d'artéfacts gréco-romains, des collections de paléontologie comprenant le squelette d'un dinosaure trouvé de la région de Minas Gerais, ainsi que le plus ancien fossile humain découvert au Brésil, "Luzia".

Un des seuls vestiges préservés est l'énorme météorite de plus de cinq tonnes qui trône toujours devant l'entrée, désespérément seule au milieu des cendres et des murs calcinés. "Les seules choses qui ont pu être sauvées sont quelques céramiques, la métérorite et quelques pierres", a expliqué la directrice adjointe du Musée, pour qui seulement "10%" des collections ont été préservées.

"C'est le Brésil tout entier qui part en fumée"

"Je suis venu dire au revoir", a commenté sobrement un étudiant qui participait à la manifestation, avant d'enlacer un collègue, comme lui ému aux larmes. "C'est le Brésil tout entier qui part en fumée, c'est une catastrophe indescriptible pour ceux qui défendent l'histoire et la culture", a déclaré à l'AFP Valeria Rivera, technicienne de restauration, qui travaillait au musée depuis 2012.

Plombé par une dette publique abyssale et des scandales de corruption à répétition, le Brésil, qui sort timidement d'une récession historique, a effectué ces derniers mois de nombreuses coupes budgétaires dans les secteurs de la recherche, de la culture et de la science. Le ministre de la Culture Sergio Sa Leitao a reconnu que "la tragédie aurait pu être évitée" et que "les problèmes s'étaient accumulés au fil du temps" pour l'établissement.

L'incendie du Musée national a également suscité l'émotion en dehors du Brésil. "L'incendie du musée de Rio est une tragédie. C'est une histoire et une mémoire majeures qui partent en cendres. La France mettra ses experts au service du peuple brésilien pour aider à la reconstruction", a réagi sur Twitter le président français Emmanuel Macron. En 1978, un incendie dramatique avait déjà dévasté le Musée d'Art Moderne de Rio, carbonisant notamment plusieurs toiles de Miro et de Picasso.

INTERVIEW

Philippe Grandcolas, spécialiste français de l'évolution des insectes


Avec l'incendie du Musée national de Rio, "ce sont des archives irremplaçables de la biodiversité" qui sont parties en fumée, explique à l'AFP Philippe Grandcolas, spécialiste français de l'évolution des insectes. Directeur de recherche CNRS (Centre national de la recherche scientifique), il dirige un laboratoire sur l'évolution et la biodiversité au Muséum national d'histoire naturelle (MNHN) à Paris.

Vous connaissiez bien le Musée national de Rio? 
"Oui, j'y ai travaillé à plusieurs reprises. C'était un grand bâtiment ancien, malheureusement pas dans un état parfait. On peut même dire qu'il était vétuste. Il n'avait pas bénéficié de plan de rénovation récent important. Malheureusement, beaucoup de bâtiments universitaires ne sont pas dans un état remarquable. C'était un endroit avec beaucoup de charme, de richesse au plan scientifique, au plan humain et au plan historique. Mais ce n'était pas le plus moderne qu'on puisse visiter..."
Quelle était l'importance de ce musée?
"Ce musée d'histoire naturelle avait une importance historique car il possédait beaucoup d'échantillons anciens qui avaient été récoltés depuis des années. Il avait notamment l'une des plus belles collections de vertébrés fossiles d'Amérique du Sud. C'était l'un des musées les plus remarquables d'Amérique du Sud. Ce n'était pas seulement un beau musée. C'était une des archives de la biodiversité et des artefacts humains dans cette région du monde. Malheureusement, une grande partie du site a brûlé. J'ai eu par mail une collègue brésilienne qui m'a dit que la collection d'insectes par exemple avait entièrement disparu dans l'incendie. Il faut imaginer un bâtiment en pierre avec des parquets en bois, de fausses cloisons en bois, de vieux volets en bois, des boîtes en carton conservant des insectes. Et à certains endroits des bocaux remplis d'alcool pour conserver divers vertébrés, des grenouilles, des lézards..."
Pourquoi faut-il s'émouvoir de cette destruction des collections? 
"C'est un drame pour tout le monde. Un musée d'histoire naturelle, il faut le voir comme une bibliothèque. Sa fonction c'est que tout le monde puisse consulter ses collections. Et encore, une bibliothèque conserve souvent plusieurs exemplaires des livres imprimés. Dans un musée d'histoire naturelle, chaque spécimen est unique. Quand vous en récoltez un dans la nature, il n'a pas la même structure génétique que son voisin. Il peut avoir été récolté dans un endroit qui a depuis disparu. Connaître ces spécimens est très utile. Cela peut vous aider à identifier une espèce envahissante qui menace les cultures et à apprendre comment s'en débarrasser. Cela peut permettre de repérer des plantes qui ont un intérêt pharmaceutique. Sans arrêt, les musées d'histoire naturelle sont consultés pour ce genre de choses. Ils sont utiles au quotidien. A mon sens, il ne faut pas laisser tomber le musée de Rio. Un bel exemple de solidarité serait que tous les musées d'histoire naturelle du monde partagent un peu leurs collections afin que lorsqu'ils ont des échantillons brésiliens en quantité suffisante, ils puissent en envoyer certains au Brésil. Certes, ce serait un peu compliqué à organiser au plan juridique. Cela dépendra des gouvernements".