L’homme de Néandertal ressuscité grâce à l’archéologie

Publié le 12/06/2018 à 10H51
Buste de l'homme de Néandertal, Erna Engel-Baiersdorf et Egon von Eickstedt, 1924 (Muséum d'histoire naturelle de Vienne).

Buste de l'homme de Néandertal, Erna Engel-Baiersdorf et Egon von Eickstedt, 1924 (Muséum d'histoire naturelle de Vienne).

© MNHN - JC Domenech

Les découvertes archéologiques ont permis de brosser de l’homme de Néandertal un portrait beaucoup plus nuancé que celui, dressé au XIXe-XXe, d’un être «inférieur» à l’Homo sapiens. Le musée de l’Homme à Paris consacre une passionnante exposition à cet humain qui a vécu en Europe de 350.000 à 50.000 avant notre ère. Rencontre avec l’un des deux commissaires de l’exposition, Pascal Depaepe.

-Que sait-on aujourd’hui de l’homme de Néandertal ?
-C’était un humain parfaitement bien adapté à ses environnements. Il les connaissait parfaitement, il en tirait le meilleur. C’était un grand chasseur qui poursuivait les grands mammifères (rennes, chevaux, bisons, aurochs…), alors que pendant très longtemps, on a considéré que c’était un charognard récupérant les animaux morts. On pensait que Néandertal était un sous-homme et que la chasse était une activité trop noble pour lui.

On a retrouvé des preuves d’utilisation d’armes de chasse par les Néandertaliens. Par exemple, on a mis au jour, sur des sites en Allemagne, des indices de pieux ou de lances en bois d’if aux pointes durcies au feu.

L’homme de Néandertal pouvait aussi se nourrir avec de petits mammifères (lièvres…), des poissons, des coquillages marins. Des analyses de tartres dentaires ont par ailleurs montré qu’il mangeait des céréales cuites.

Au passage, ces analyses ont également révélé des traces d’ingestion de bourgeons de peupliers. Lequel produit de l’acide salicylique, précurseur de l’aspirine. On a ainsi retrouvé un sujet qui souffrait d’un abcès dentaire et qui avait consommé des moisissures de champignon. C’est-à-dire un antibiotique naturel !

Le Néandertalien pouvait donc tirer de la nature toutes les substances dont il avait besoin : sa nourriture, sa pharmacopée, mais aussi des éléments symboliques.

La fuite devant le mammouth, Paul Jamin, 1885.

La fuite devant le mammouth, Paul Jamin, 1885.

© MNHN - JC Domenech

-C’est-à-dire ?
-Les fouilles archéologiques ont mis au jour des éléments de parure, porteurs d’une valeur sociale ou symbolique : colliers (notamment composées en serres de rapaces), bracelets... Les hommes du Néandertal pratiquaient par ailleurs des rites funéraires. Ce qui montre qu’il y avait, dans ces sociétés, de l’empathie par rapport aux membres du groupe.

-L’empathie dont vous parlez ne les empêchait pas de, peut-être, pratiquer le cannibalisme…
-Cette hypothèse est effectivement attestée par des découvertes d’ossements humains avec des traces de découpe retrouvées aux mêmes endroits que des ossements d’animaux. Pour autant, il faut préciser que la pratique du cannibalisme a traversé les âges et les civilisations. Regardez l’affaire du radeau de la Méduse ou celle de la catastrophe aérienne dans les Andes en 1972.

-Pourquoi Néandertal a-t-il été, pendant longtemps, considéré comme un être inférieur ?
-Les restes du premier homme de Néandertal ont été découverts en 1856 dans la vallée du Neander, près de Düsseldorf. Soit trois ans avant Darwin et la publication de son fameux ''De l’origine des espèces''. En clair, à cette époque, la pensée que les espèces n’évoluaient pas était hégémonique. Et la religion imposait ses vues. Ce pauvre homme de Néandertal est donc arrivé trop tôt. On l’a forcément pris pour un crétin avec son crâne un peu particulier. De plus, une pensée pseudo-scientifique, celle qui a justifié le colonialisme, était dominée par la théorie de la hiérarchie des races. Il faudra attendre la fin du XIXe pour concevoir que l’Homo sapiens avait pu peindre des fresques dans des grottes. Dans ce contexte, cet autre homme qu’était Néandertal était forcément inférieur à nous !   

-Quelles différences y a-t-il entre les deux espèces d’hommes ?
-Ce sont deux espèces différentes. Le Néandertalien est plus trapu et plus musclé que l’Homo sapiens. Son crâne est plus volumineux, son cerveau plus gros et un peu différent du nôtre, avec des lobes frontaux moins développés. Ce qui peut induire des comportements cognitifs différents. Mais cela reste une totale hypothèse !

Racloir en cristal de roche. Abri des Merveilles (Dordogne). Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

Racloir en cristal de roche. Abri des Merveilles (Dordogne). Musée d'archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines).

© FTV - Laurent Ribadeau Dumas

Une chose différencie apparemment les deux espèces : il semble que l’Homo sapiens ait inventé l’art figuratif rupestre. Pour Néandertal, on ne trouve rien. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait rien. On sait qu’il utilisait des pigments. Il a donc pu peindre sur des supports fragiles : cuirs, peaux…

-Qu’a apporté l’archéologie à l’image de Néandertal ?
-Deux disciplines ont contribué à façonner une nouvelle image : l’archéologie et la paléogénétique. L’archéologie a livré tous les éléments sur l’habitat, la nourriture, la chasse. Elle se conjugue avec la paléogénétique. Avant l’article paru en 2010 dans la revue Science, on pensait que la branche Néandertal et la branche Homo sapiens étaient séparées. Mais les études ont montré que l’Homo sapiens possédait un faible pourcentage (1 à 4%) de génomes néandertaliens. En clair, il y a eu croisement, hybridation entre les deux, sans doute vers - 100.000 avant notre ère au Proche-Orient. Ce qui prouve que les deux branches appartiennent bien à une seule et même espèce.

-Dernière question, celle que tout le monde se pose : pourquoi l’homme de Néandertal a-t-il disparu ?
-Il y a toutes sortes de théories. Des loufoques. Et d’autres qui sont des présupposés sur nous-mêmes : par exemple ceux émettant l’hypothèse que les Néandertaliens ont disparu à cause de la violence ou de maladies semblables à celles amenées par les Européens en Amérique du Nord. Ce qui laisse supposer que l’Homo sapiens était forcément violent. Mais pour l’instant, d’un point de vue archéologique, rien n’est démontré.

Personnellement, j’émets l’hypothèse qu’un phénomène climatique très bref, survenu vers 40.000-60.000 avant notre ère, a pu disperser les populations en petits groupes communiquant peu entre eux, et avec une faible diversité génétique. Ce qui aurait alors entraîné un affaiblissement démographique.

Au-delà, il reste une question : alors qu’il y avait plusieurs groupes humains, pourquoi seul l’Homo sapiens a-t-il survécu? Le jour où l’on pourra répondre à cette question, je pourrai abandonner la Préhistoire et passer au gallo-romain !

Bifac en jaspe, site de Fontmaure, commune de Vellèches (Vienne). Paléolithique moyen, collections du Muséum national d'histoire naturelle.

Bifac en jaspe, site de Fontmaure, commune de Vellèches (Vienne). Paléolithique moyen, collections du Muséum national d'histoire naturelle.

© FTV - Laurent Ribadeau Dumas