Il y a cinquante ans, le jour où des chars soviétiques ont failli attaquer des figurants tchèques

Publié le 11/08/2018 à 16H27
tanks soviétiques © AFP

Imprégnés de propagande, les soldats soviétiques qui ont envahi en août 1968 la Tchécoslovaquie s'attendaient à y affronter les "impérialistes" américains et ouest-allemands. Faute de ces derniers, ils ont failli livrer bataille à des figurants.

"Je me souviens du bruit d'une colonne de chars, le 21 août 1968. Puis les Soviétiques sont arrivés au centre de Davle et c'est là qu'ils ont croisé, à leur immense surprise, ceux qu'ils prenaient pour des Allemands", raconte une dame retraitée. Comme beaucoup d'autres habitants de Davle, pittoresque village de la vallée de la Vltava aux abords de Prague, Kvetoslava Dufkova, alors âgée de 14 ans, participait comme figurante au tournage du film de guerre américain "Pont de Remagen" de John Guillermin.
 
"Ces garçons dans les chars sont restés perplexes de voir tout d'un coup devant eux une 'armée allemande'. Des négociations ont été engagées, qui ont duré plusieurs heures", ajoute-t-elle, se rappelant parfaitement les événements qui auraient pu facilement tourner au cauchemar, il y a tout juste 50 ans.
En effet, ce n'est qu'au bout d'un bon moment que les intrus ont compris qu'ils avaient affaire à une équipe de cinéma et non à des supposés coupe-jarrets "impérialistes".

 

Vie au rythme du tournage

Depuis le mois de mars de cette année-là, Davle vivait au rythme du tournage: ses habitants croisaient des stars hollywoodiennes telles que George Segal et Robert Vaughn en uniformes américains et nazis et côtoyaient les chars et autres véhicules militaires parmi les répliques des bâtiments imitant ceux de la ville de Rhénanie-Palatinat. "Près de notre maison, il y avait un amas de mannequins de soldats morts que les cinéastes répartissaient ça et là lors du tournage", se souvient un autre habitant du village, Antonin Dvorak, aujourd'hui âgé de 78 ans.
 
Le film raconte les événements autour de la prise en mars 1945 par l'armée américaine d'un dernier pont intact au-dessus du Rhin, que la Wehrmacht s'apprêtait à faire sauter mais hésitait à le faire trop tôt pour ne pas gêner la retraite de dizaines de milliers de soldats nazis piégés sur la rive ouest du fleuve. Grâce au dégel politique qui a ouvert la Tchécoslovaquie à l'Occident, la société United Artists a pu profiter d'une ressemblance frappante du pont métallique de Davle avec celui de Remagen, et aussi du savoir-faire des accessoiristes, cascadeurs et autres spécialistes locaux.
En août 1968, les Praguois se rassemblent dans la rue alors que les chars du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie.

En août 1968, les Praguois se rassemblent dans la rue alors que les chars du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie.

© AFP

 

La ville maquillée

"Lors de la réalisation d'une scène dramatique de bombardement du pont, un cheval a percé le garde-corps et est tombé dans l'eau. On était tous persuadés qu'il allait mourir, mais les sauveteurs ont réussi à le sortir. C'était un moment très émouvant", se souvient Mme Dufkova. Parmi les quelque 800 figurants, il y a eu aussi des écoliers de Davle ayant enfilé des uniformes de la Hitlerjugend ("Jeunesses hitlériennes"), indique une chronique du village écrite à la main, soigneusement gardée à la mairie. "Les décors ont été mis sur pied avec une telle fidélité qu'un visiteur fortuit aurait fait un signe de croix ici" en voyant ces scènes effrayantes, lit-on sur les pages jaunies.
 
Mais cette admirable méticulosité a failli provoquer un drame, le jour de l'invasion de l'armée soviétique et de quatre autres pays du Pacte de Varsovie, qui a fait une cinquantaine de morts à travers le pays rien qu'au cours des premières 24 heures et qui a étouffé brutalement les réformes libérales du "Printemps de Prague". "L'arrivée des Soviétiques à Davle, c'était une horreur. Un hélicoptère volait au-dessus de nous. Les soldats étaient terriblement effrayés, une tragédie aurait pu se produire", raconte M. Dvorak.

Quand un film en remplace un autre

"Quelqu'un leur a dit que Davle avait été envahi par l'armée américaine et qu'ils devraient nous libérer. Ils ne comprenaient pas du tout pourquoi nos gens leur montraient le poing. Ils étaient très nerveux, une forte tension était longtemps palpable", raconte-t-il. Le tournage du "Pont de Remagen" a été immédiatement interrompu et toute l'équipe du film a regagné en hâte l'Occident en taxi, laissant provisoirement sur place tous les Sherman et Tigre et autres matériels utilisés comme accessoires.
 
A l'automne, les cinéastes ont été autorisés à retourner brièvement en Tchécoslovaquie pour réaliser encore quelque scènes nécessaires et le film a été achevé en Allemagne de l'Ouest et en Italie pour sortir aux Etats-Unis en 1969. Entre-temps, le plateau de Davle n'est pas resté désert: l'équipe de John Guillermin a été vite remplacée par de zélés cameramans venus de Moscou. C'était pour présenter au plus vite au public soviétique des images de chars américains et nazis à 20 km de Prague pour justifier l'invasion soviétique.