Patrick Modiano, une œuvre de mélancolie et de mystère autour de la mémoire

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/10/2014 à 13H40, publié le 09/10/2014 à 14H25
Patrick Modiano chez lui (25 novembre 1987)

Patrick Modiano chez lui (25 novembre 1987)

© Ulf Andersen / SIPA

Archéologue de la mémoire qui ne peut écrire que sur le passé, notamment les années 1940, Patrick Modiano, qui vient de se voir décerner le prix Nobel de littérature, est l'auteur d'une œuvre singulière, quête identitaire sans fin, entre romantisme et roman policier en trompe-l'œil.

Le manque de tendresse dans son enfance le hante. On peut même se demander  si toute son œuvre, faite de mélancolie et de mystère, n'est pas une longue lettre adressée à ses parents.
 
Patrick Modiano publie son premier roman "La place de l'étoile" en 1967, à 22 ans. Il obtient en 1972 le Grand Prix du Roman de l'Académie française pour "Les Boulevards de ceinture", le Goncourt en 1978 avec "Rue des Boutiques  Obscures" et le Grand prix national des lettres pour l'ensemble de son oeuvre en 1996.
 
Depuis, cet homme intranquille, d'une courtoisie parfaite, a conquis le public avec des fictions, comme "Dora Bruder" (1997), "Un pedigree" (2005), "Dans le café de la jeunesse perdue" (2007), "L'herbe des nuits" (2012).

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 "Je ne puis donner la réalité des faits"
 
Dans son dernier roman, "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier", l'écrivain vogue de nouveau dans ses souvenirs. Une citation de Stendhal, en exergue, donne le ton de cette ballade dans le passé sur laquelle planent abandon, secrets et menace diffuse : "Je ne puis donner la réalité des faits, je  n'en puis présenter que l'ombre". Tout Modiano s'y retrouve...
              
De ses livres, un néologisme est né, "modianesque", pour évoquer un personnage (ou une situation), ni logique ni absurde, à mi-chemin entre deux mondes, entre ombre et lumière. Modiano, qui n'éprouve aucun goût pour l'introspection, considère que plus les choses sont mystérieuses, plus elles sont intéressantes : "Et même j'essayais de trouver du mystère à ce qui n'en avait aucun", a-t-il admis dans "Un pedigree", un texte autobiographique.
 
On ne sait jamais vraiment d'où viennent ses personnages, parfois récurrents d'un livre à l'autre, ni ce qu'ils pensent réellement. Leur biographie reste incertaine. On les croise dans un Paris banal pour l'oeil profane mais soudain paré, sous la plume du romancier, d'une beauté grise et nostalgique. Ses pages fourmillent de noms de rues de Paris ou de banlieue, de places, de cafés, de stations de métro et de patronymes.
 
De longues rêveries, dans une langue précise et sobre
 
De beaucoup d'écrivains, on dit qu'ils font toujours le même livre : c'est particulièrement vrai de son oeuvre homogène, émouvante et distanciée. Des romans, qui sont comme "les motifs d'une tapisserie que l'on aurait tissée dans un demi-sommeil", selon ses propres mots. Longues rêveries sur la réalité, écrites dans une langue classique, précise et sobre.
 
"L'Occupation, c'est comme un terreau sur lequel j'ai poussé", dit l'écrivain de 69 ans qui a bâti plusieurs romans ("Remise de peine", "Quartier  perdu", "Villa triste"...) sur cette période. Peu importe qu'il ne l'ait pas connue, il a su exprimer très tôt le rapport, forcément compliqué, du pays à la collaboration avec l'occupant allemand.
 
Son père, Alberto Modiano, juif italien proche de la Gestapo et de la  pègre, rencontre en 1942 à Paris une jeune comédienne flamande, Louisa Colpeyn.
 
"Ma mémoire précédait ma naissance"
 
Trois ans après naît leur premier fils, Patrick, le 30 juillet 1945 à Boulogne, près de Paris. Le jeune Patrick vit une enfance vagabonde et solitaire, souffrant de longs séjours en pensionnat. Son frère cadet, Rudy,  meurt en 1957 : il lui dédiera ses premiers livres. Avec humour, il dira que leur mère avait le coeur si sec que son chow-chow, brisé par son indifférence, se serait suicidé en se jetant par la fenêtre.
 
A 17 ans, il décide de ne plus jamais voir ce père haï, qui sera la cible de plusieurs de ses livres. Il tiendra parole. Il cesse les études après le  baccalauréat et, soutenu par Raymond Queneau, ami de sa mère, se met à écrire : "Je n'avais pas 20 ans mais ma mémoire précédait ma naissance."
 
Livre après livre - écrits à la main, pour lutter contre le côté "abstrait" de l'exercice -, il va construire son musée imaginaire, hors des modes, jusqu'à être considéré comme un classique en France. Ses ouvrages se vendent bien, y compris à l'étranger, même si on ne le voit pas à la télévision.
 
Un écrivain indifférent aux honneurs
 
Grand, le teint pâle, le regard doux, le visage un peu douloureux, il est connu pour sa difficulté à s'exprimer, sa discrétion et son indifférence aux honneurs. Il a d'ailleurs refusé d'entrer à l'Académie française.
 
Cet amateur de fait divers, marié depuis 1970 avec Dominique Zehrfuss et père de deux filles, ne s'est toutefois pas retiré du monde. En 1974, il écrit, avec le cinéaste Louis Malle, le scénario du film à succès, "Lacombe Lucien", l'histoire d'un adolescent dans la France de 1944.
 
Il est l'auteur avec Catherine Deneuve d'un essai sur sa soeur tôt disparue, François Dorléac. Juré en 2000 du festival de Cannes, il a aussi  écrit des paroles de chansons, comme "Etonnez-moi Benoît !", interprétée par Françoise Hardy.

L'interview de Patrick Modiano dans "La Grande Librairie" du 1er octobre 2014