"Le Roi Pasteur" au Châtelet : un Mozart version manga

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 23/01/2015 à 16H45
Alexander (Rainer Trost) dans "Il re pastore" de Mozart au Châtelet

Alexander (Rainer Trost) dans "Il re pastore" de Mozart au Châtelet

© Marie-Noëlle Robert

Voici, après « La clémence de Titus », un autre opéra méconnu de Mozart. Le dernier «opéra de jeunesse » d’un garçon de 19 ans, déjà à la tête d’un impressionnant catalogue. Il faudra attendre six ans (ce qui est long dans sa carrière assez courte) avant que commence le cycle des grands chefs-d’œuvre de la maturité.

On n’avait pas vu ce « Roi Pasteur » (« Il re pastore ») à Paris depuis des lustres. Il nous revient, disons-le d’emblée, dans une très jolie production. Une production moderne et intelligente qui –ce n’est pas si fréquent- plaira aussi beaucoup aux enfants. Il fallait d’ailleurs cela car l’histoire est assez simplette.

Alexandre le Grand a renversé le tyran de Sidon. Il charge Agénor, prince local, de retrouver l’héritier légitime. Agénor est fiancé à Tamiri, fille du tyran, qui redoute la colère d’Alexandre. Agénor retrouve l’héritier, Aminta, qui est devenu berger et fiancé à Elisa, une bergère. Aminta veut-il le trône? Est-il capable d’y monter?  La réponse est évidemment oui. Alexandre veut fiancer Aminta à Tamiri, qui a, elle, un profil de reine. Les deux couples d’amoureux sont au désespoir. Mais Alexandre, informé de ces amours,  se montrera finalement magnanime, sage et juste : Agénor partira avec sa Tamiri, le roi pasteur Aminta épousera sa bergère.  

JL Serra, M.Caillaud, S.Fouquet, L.Kulimpetoke

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Le livret est de l’éternel Metastase. Il n’a aucun intérêt. La commande de l’opéra vient de l’employeur de Mozart, l’archevêque de Salzbourg, pour célébrer la visite dans la ville du dernier fils de l’impératrice Marie-Thérèse. Il s’agit, à travers l’exemple d’Alexandre,  d’éduquer un prince des Lumières aux vertus qu’il doit développer en l’assaisonnant pour le suspens d’un vague quiproquo amoureux. Mozart soigne les airs, multiplie les trouvailles d’orchestre, voix doublée par le violon, accompagnement des hautbois, etc. Rien d’un travail par-dessous la jambe: il donne à son opéra une durée décente (1 heure 45) et le talent du compositeur (parler ici de génie serait excessif!) compense largement la médiocrité de l’intrigue.

Le toujours inventif directeur du Châtelet, Jean-Luc Choplin, a eu l’idée d’une mise en scène à deux têtes : au jeune Olivier Fredj les déplacements, la mise en espace, la direction d’acteurs; au plasticien Nicolas Buffe décors, costumes et cette atmosphère entre manga (Buffe en est spécialiste et vit à Tokyo) et… « Guerre des étoiles » !  
Mise en scène : Olivier Fredj et Nicolas Buffe

Mise en scène : Olivier Fredj et Nicolas Buffe

© Marie-Noëlle Robert
Un superbe dessin animé projeté pendant l’ouverture nous conduit sur la planète Sidon grâce au vaisseau spatial d’Alexandre. Décors étonnants avec voûte céleste, vaisseaux traversant un ciel argenté, costumes psychédéliques (sous influence aussi de la pop culture, entre Moebius et « Barbarella ») Les moutons sont des petits robots ronds à tête d’aspirateur (est-ce parce que les aspirateurs aspirent les moutons?), on verra même à la fin décoller en fond de scène une  belle fusée toute jaune.

Bien sûr les puristes hurleront qu’on assassine Mozart. Deux dames devant moi, sans doute ignorantes des références de Buffe, se battent presque avec leur voisin, plus séduit. Heureusement, clament-elles, il nous reste la musique (comparant presque ce « Roi Pasteur » au génial « Don Giovanni », ce qu’il ne vaut largement pas…) Réaction minoritaire (le public de cette première a beaucoup applaudi) mais qu’il faut signaler.  
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© Marie-Noëlle Robert
Car on émettra tout de même quelques réserves. Tout à son bonheur de créateur et à son imagination débordante, Buffe écrase l’histoire au point de la rendre encore plus prétexte. Si les costumes d’Alexandre (le premier tout doré avec un œil clignotant rouge sur la poitrine, le second d’un pourpre somptueux de samouraï), ceux d’Agénor et de Tamiri (très « créatures intersidérales »), sont réussis, nos deux bergers, l’un en garagiste, l’autre avec des oreilles de lapin et un pantalon rouge à pois, nous ont laissé perplexe.  
Elisa (Raquel Camarinha) et Aminta (Soraya Mafi)

Elisa (Raquel Camarinha) et Aminta (Soraya Mafi)

© Marie-Noëlle Robert
Côté voix l’Alexandre de Rainer Trost, aux aigus serrés, aux vocalises hasardeuses, a pour lui ses qualités d’acteur. Krystian Adam est un très bon Agénor, touchant et jamais mièvre et d’un beau timbre de baryton. L’Elisa de Raquel Camarinha a beaucoup de présence, son air « Barbaro » est superbe d’engagement et de sensibilité. Plus pâle la jolie voix du roi-berger Soraya Mafi (une soprano) mais elle émeut dans le plus bel air de l’œuvre, « L’amero, saro costante ». La Tamiri de Marie-Sophie Pollak a la technique et la justesse mais le chant est froid, sans sentiment.

Jean-Christophe Spinosi a, semble-t-il, soufflé à Choplin l’idée de ce « Roi Pasteur ». A la tête de son ensemble Matheus il déploie ses qualités habituelles d’énergie, de fluidité, de constante attention aux chanteurs, un peu, comme souvent, au détriment de la beauté sonore. Le continuo de Felice Venanzoni est étonnant, pianoforte mâtiné de synthétiseur et de divers bruits façon onomatopées : c’est assez gonflé mais on aime beaucoup! Mention enfin aux acrobates-gardes d’Alexandre, têtes de Dark Vador et pirouettes de circassiens aguerris. Oui, un joli spectacle, pour tous ceux qui pensent que le génial Mozart peut s’adapter à tous les univers. Nous en sommes. 
Extrait : Mozart, Il Re Pastore au théâtre du Châtelet


"Le Roi Pasteur" de Mozart au théâtre du Châtelet 

Direction musicale Jean-Christophe Spinosi
Du 22 janvier au 1er février 2015 à 20 heures (1er février à 15h)
1, Place du Châtelet, Paris Ier
Réservation : 01 40 28 28 40