Le "Comte Ory" éblouissant de Denis Podalydès à l’Opéra-Comique

Par @Culturebox
Mis à jour le 23/12/2017 à 11H37, publié le 20/12/2017 à 18H04
Philippe Talbot (Comte Ory), Julie Fuchs, Gaëlle Arquez dans le Comte Ory

Philippe Talbot (Comte Ory), Julie Fuchs, Gaëlle Arquez dans le Comte Ory

© Vincent Pontet/Opéra Comique

Beaucoup de fées se sont penchées sur le berceau de ce "Comte Ory", opéra en français de Rossini et, selon l’avis des rossinolâtres, l’un de ses meilleurs ouvrages. Les fées en question se nomment Denis Podalydès à la mise en scène, Eric Ruf aux décors, Christian Lacroix aux costumes, la triomphante Julie Fuchs ou la prometteuse Gaëlle Arquez au sein d’une distribution "qualité France".

L’histoire est censée se passer au temps des croisades. Les femmes sont seules et soupirent après leurs maris lointains, quand ils ne sont pas morts comme celui de cette jolie Comtesse (Julie Fuchs). Le comte Ory (Philippe Talbot), jeune débauché qui n’est pas parti se battre au désespoir de son père, veut séduire la veuve avec l’aide de son fidèle Raimbaud (Jean-Sébastien Bou). Ils se déguisent en prêtres et la séduction de leurs sermons touche aussi considérablement l’assemblée de ces femmes sans hommes. La comtesse elle-même… ! Mais Ory est dénoncé par Isolier, son propre page (Gaëlle Arquez dans un rôle travesti), qui est épris de la Comtesse, et finalement rattrapé par l’envoyé de son père (Patrick Bolleire).

Ory fera une seconde tentative, s’introduisant avec ses chevaliers déguisés en nonnes dans le château de la belle Comtesse, qui, cette fois, n’est pas insensible à cette femme étrange et hommasse mais Isolier, de nouveau, sauvera sa belle du péché pendant qu’on annonce le retour des croisés après cinq ans d’absence (et donc d’abstinence pour leurs épouses).
Le Comte Ory, extraits
De cette histoire assez simplette, tirée par le dramaturge Scribe d’une chanson moyenâgeuse picarde et… paillarde, Rossini tire une de ses meilleures partitions, en recyclant en partie son fameux "Voyage à Reims". Partition virevoltante, dynamique, joyeuse et farfelue, avec la quintessence des fameuses vocalises qui, au-delà de leur aspect pyrotechnique et parfois parodique (les montées en fusée et les dégringolades de notes dont Julie Fuchs se délecte d’une voix exquise et bien projetée dans son grand air "En proie à la tristesse"), ouvre aussi, dans certains airs, sur le "grand opéra français" à la Meyerbeer ou à la Berlioz. Berlioz qui était un grand admirateur du "Comte Ory" d'un Rossini de 36 ans qui, l’année suivante, posera sa plume de compositeur d’opéra pour ne plus la reprendre…

La mise en scène très fine de Denis Podalydès                                            

Denis Podalydès invente une mise en scène très jolie, très fine, en insistant sur les interdits d’un temps qui privait les femmes de tout accès à leur corps, bridant leurs désirs sous le regard de la religion, ce qui valait pour le Moyen Âge mais aussi pour l’époque de l’œuvre, cette Restauration mal connue qui voyait, sous Charles X, le retour à la monarchie absolue, et qui vaut également pour aujourd’hui où tant d’interdits ont encore la vie dure…
Philippe Talbot (Comte Ory), Jean-Sébastien Bou, Eve-Maud Hubeaux 

Philippe Talbot (Comte Ory), Jean-Sébastien Bou, Eve-Maud Hubeaux 

© Vincent Pontet/Opéra Comique
La censure de 1828, qui n’avait pas osé s’attaquer de front à deux personnalités comme Rossini et Scribe, avait simplement demandé que "prêtre" soit remplacé par "ermite" et que ce qui aurait dû logiquement être un couvent, lieu saint où se regroupaient les femmes d’une certaine condition, devienne un château. Podalydès et Eric Ruf, son scénographe, donnent donc logiquement une dimension de réfectoire conventuel à l’acte deux qui voit la confrontation des nonnes déguisées et des femmes de la Comtesse ; quant à l’acte un, c’est une sacristie sens dessus dessous, avec un confessionnal où Ory en faux prêtre reçoit les pénitentes qui brûlent de désir pour… ses prêches (évidemment !)

Les ravissants costumes de Christian Lacroix s’inspirent, dans des tons de brun et d’olive, de Boilly, ce peintre si charmant des années 1820 qui a représenté avec vivacité la société de l’époque. Mais l’idée d’habiller les femmes en noir, à la manière des paysannes espagnoles, quand elles sont réunies, est moins heureuse même si Julie Fuchs, dans son costume d’Arlésienne en deuil, fait son effet.
Philippe Talbot (Comte Ory),  Julie Fuchs (la Comtesse)

Philippe Talbot (Comte Ory),  Julie Fuchs (la Comtesse)

© Vincent Pontet/Opéra Comique

Julie Fuchs éblouissante

Fuchs, éblouissante, on l’a dit. Gaëlle Arquez, en Isolier, redingote verte et pantalon crème, a déjà tout, les graves de mezzo, les aigus charnus, le médium, l’abattage, la ligne musicale. Et un charme infini. Philippe Talbot, en Ory, réussit à mettre de l’émotion dans ce personnage dont il préserve l’ambiguïté, moins séducteur à la Don Juan que ce qui est écrit, et sans doute sincèrement amoureux des femmes qu’il croise en un temps où la guerre est la première préoccupation : c’est aussi ce qui fait le scandale du personnage. Les trois sont remarquables dans le sommet musical de l’œuvre, le trio "A la faveur de cette nuit obscure", où la poésie intense et délicate de l’écriture préfigure le fameux "Nuit d’ivresse et d’extase…" des "Troyens" de Berlioz. Quant à Eve-Maud Hubeaux, qu’on nous annonçait malade, elle a dû le faire dire pour qu’on applaudisse encore plus son abattage et sa superbe voix de contralto en dame Ragonde, une sorte de duègne. Prestation sans reproche de Jean-Sébastien Bou dans son air "Dans ce lieu solitaire" qui est un hymne aux plaisirs bacchiques et à notre terroir vinicole ! Patrick Bolleire ne démérite pas, mais a un peu plus de mal à maîtriser les grands écarts du "Veiller sans cesse", son air fort long et qui demande souffle.                        
Philippe Talbot (Comte Ory),  Julie Fuchs (la Comtesse), Gaëlle Arquez (Isolier)

Philippe Talbot (Comte Ory),  Julie Fuchs (la Comtesse), Gaëlle Arquez (Isolier)

© Vincent Pontet/Opéra Comique
Impeccables chœurs ("Les éléments" de Joël Suhubiette) et orchestre des Champs-Elysées sans reproche (quelques négligences et des sons pas très beaux dans l’ouverture), sous la direction d’un Louis Langrée veillant infatigablement au dynamisme de l’œuvre, à son énergie, à cette fameuse furia rossinienne qu’il exacerbe parfois un peu trop au point de couvrir les chanteurs, les hommes en particulier (la voix de Talbot, par exemple, ne passe pas toujours la fosse).

On a aimé aussi certains détails de mise en scène, Ory, pendant son prêche, un gant noir et un gant rouge, Dieu et le diable réunis ; l’idée du paralytique qui, au premier mot des prédicateurs, laisse tomber ses béquilles pour célébrer un miracle. Et bien sûr (là c’est Podalydès en formidable directeur d’acteurs) le fameux air de Fuchs où elle chante "Daignez guérir le mal terrible dont je me sens mourir. Soulagez ma douleur. Rendez-moi le bonheur". Ce mal, qu’on appelait "hystérie" à une certaine époque (du grec "hustera", utérus), est simplement celui d’une femme qui, depuis cinq ans, n’a pas eu d’homme dans son lit, et Fuchs le joue d’une manière totalement délirante tout en étant admirable vocalement.

Philippe Talbot,  Julie Fuchs, Jodie Devos, Eve-Maud Hubeaux 

Philippe Talbot,  Julie Fuchs, Jodie Devos, Eve-Maud Hubeaux 

© Vincent Pontet/Opéra Comique
On aura noté enfin la belle idée de remplacer dans l’ouverture, grâce à de belles reproductions de toiles conservées de mémoire à Versailles, cette "chasse aux mécréants" qu’étaient les croisades par la conquête de l’Algérie qui allait commencer deux ans plus tard, autre "chasse aux mécréants" pour ses contemporains, même si les raisons religieuses étaient cette fois fort réduites. Comme quoi il n’est pas besoin de précipiter ses personnages dans un saloon au fin fond de l’Oklahoma ou dans une station météo du Groenland au milieu des ours blancs pour actualiser une œuvre d’hier…