"Only the sound remains" : la musique de Kaija Saariaho donne vie au théâtre nô à l'Opéra Garnier

Mis à jour le 31/01/2018 à 11H09, publié le 25/01/2018 à 14H53
"Only the sound remains" de de Kaija Saariaho à l'Opéra Garnier

"Only the sound remains" de de Kaija Saariaho à l'Opéra Garnier

© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Le nô, théâtre traditionnel japonais composé de longs poèmes chantés et mimés, fait son entrée à l'Opéra Garnier, avec la musique contemporaine de la Finlandaise Kaija Saariaho dans "Only the sound remains". Une œuvre musicale d'une grande richesse qui tranche avec le dépouillement de la mise en scène très zen de Peter Sellars. Jusqu'au 7 février 2018.

L'esprit "zen" du théâtre nô japonais s'est emparé de la scène du Palais Garnier, le 23 janvier, pour la première de "Only the sound remains". Une sorte de bulle intimiste et minimaliste s'improvisant sous les ors de cette vaste salle fin XIXe. A l'œuvre, la compositrice finlandaise installée en France, Kaija Saariaho, et son metteur en scène fétiche, l'Américain Peter Sellars, adepte de l'orientalisme et de la philosophie bouddhiste depuis belle lurette. C'est d'ailleurs lui qui, il y a plus de trente ans, en 1986, mettait déjà en scène le nô "Tsunemasa" qui est aujourd'hui partie de l'opéra de Kaija Saariaho.

Réel-irréel

Car la compositrice a réuni dans un même ensemble deux opéras, "Always strong" (toujours fort) et "Feather Mantle" (manteau de plumes), eux-mêmes s'appuyant sur deux nô japonais de Zeami, l'une des grandes figures du genre (1363-1443) : "Tsunemasa" et "Hogorama". Le livret de l'opéra n'est donc que la traduction de ces œuvres dans la langue poétique d'Ezra Pound (mort en 1972). Et de la poésie il y en a à profusion ici. Comme dans "Hogorama" : "Je vois tout ce dont ils parlent sur le rivage. Un ciel vide plein de musique, une pluie de fleurs, un étrange parfum de toutes parts". Ou, dans "Tsunemana" : "La forme était là et elle a disparu. Seul un son infime demeure. La pellicule d'un rêve, peut-être !".
Les deux histoires imaginent la rencontre d'un homme avec un esprit de l'au-delà.  Dans la première, c'est un prêtre, gardien du temple de la cour royale, qui avertit la présence fantomatique de Tsunemasa, héros déchu tombé en guerre et depuis séparé d'un luth exceptionnel que lui avait offert l'Empereur.  Dans la seconde, un pêcheur s'empare d'un manteau de plumes magique trouvé par hasard, qu'aimerait récupérer une Tennin, un esprit lunaire, pour pouvoir voyager et danser.  Plus largement, ces courts textes partent de la relation humain-surnaturel pour jouer sans cesse sur l'ambiguïté entre le réel et l'irréel : "J'ai vu une forme, vraiment, vraiment", dit le prêtre. "Elle y est si tu l'y vois", répond le spectre, tout en cherchant à l'induire en erreur. Le baryton américain Davone Tines, qui incarne dans les deux pièces la figure humaine et le contre-ténor Philippe Jaroussky qui campe l'esprit ou l'ange, transmettent à merveille ce trouble. Les aigus cristallins de Jaroussky vont même jusqu'à être transformés par ordinateur pour que de nouvelles textures et couleurs vocales lui donnent cette dimension surnaturelle. Enfin, l'ombre des deux chanteurs est projetée sur un panneau de manière à créer la silhouette d'un être fantomatique.

Epure

Autre particularité du théâtre nô traditionnel, son jeu dépouillé. Et c'est peu dire que Peter Sellars épouse cette épure par une mise en espace minimaliste qui, dans la première partie, concentre l'action sur quelques mètres carrés. Ça laisse quelque peu perplexes, d'autant que la dramaturgie reste limitée. Seul élément de décor, une grande toile peinte aux tonalités beige-gris qui délimite la frontière du réel et de l'irréel. L'œuvre, de Julie Mehretu, est une abstraction lyrique qui, entre l'univers de Zaou Wou-ki et celui d'un Cy Twombly, évoque le paysage et la calligraphie. Sans doute, le côté sombre, angoissant et sans fin heureuse de la première pièce justifie le huis clos scénique. La deuxième partie de l'opéra offre elle une ouverture à la hauteur de l'espoir que suscite l'histoire. Changement radical, invention de la perspective : toute la scène est occupée, la lumière crée de la profondeur, la couleur apparaît, et une danseuse, aux mouvements décomposés, intervient pour illustrer la danse offerte par les anges lunaires. Au risque de décevoir les partisans d'un nô entièrement nu, l'opéra gagne en épaisseur.
Davone Tines, Philippe Jaroussky et Nora Kimball-Mentzo, la danseuse.

Davone Tines, Philippe Jaroussky et Nora Kimball-Mentzo, la danseuse.

© Elisa Haberer/Opéra national de Paris.

Chœur et orchestres exceptionnels

Mais dès la première partie, le spectacle se joue également, à regret hors de la vue des spectateurs qui n'occupent pas le premier rang, dans la fosse. Un quatuor vocal ("Theater of voices"), un quatuor à cordes ("Meta4"), un percussionniste, une flûtiste et une joueuse de kantele, tous venus de Finlande et tous aussi remarquables font vivre avec une palette inouïe de couleurs, le récit chanté par Tines et Jaroussky. A commencer par le kantele, instrument à cordes pincées (posé sur une table), finlandais, mais très proche du koto japonais (ou du guzheng chinois), qui donne à écouter par exemple le son magique de la première histoire (le son de "Only the sound remains"). 

Il nous mène aussi dans des contrées lointaines d'Asie, comme le fait la flûte qui, avec les voix, parfois fait entendre ces envolées lyriques typiques de l'opéra chinois que Qigan Chen a su lui aussi mêler à la musique occidentale dans sa suite "Iris dévoilée".  Evoluant au gré de l'histoire, d'un grave inquiet et dramatique qui dit mystère et tension, à des tonalités aiguës et plus ornementées, cette musique est un clin d'œil à l'accompagnement traditionnel du nô. Mais elle sait aussi gagner des sons électroniques par exemple, ou encore des références à la musique ancienne occidentale, renaissance ou baroque.  Ajoutez la peinture musicale des éléments : le chant des oiseaux, les bruits du vent, les éclats des vagues, la musique de Kaija Saariaho offre une richesse qui fait bon ménage avec l'épure de Peter Sellars.