A Ambronay, Les Surprises ont conçu une "Lyrique Tragédie" à partir du répertoire baroque français

Par @Culturebox
Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 16/09/2018 à 16H49, publié le 16/09/2018 à 16H42
Juliette Guignard et Louis-Noël Bestion de Camboulas devant l'Abbatiale d'Ambronay.

Juliette Guignard et Louis-Noël Bestion de Camboulas devant l'Abbatiale d'Ambronay.

© Bertrand Pichène - Festival d'Ambronay

Dans le cadre bucolique du parc d'Ambronay, nous rencontrons Louis-Noël Bestion de Camboulas et Juliette Guignard, duo fondateur de l'ensemble Les Surprises. Repérés très jeunes par le Festival, ils sont déjà aujourd'hui à l'Abbatiale avec "Lyrique Tragédie", porté par la grande Véronique Gens. Conversation à bâtons rompus, sur leur parcours et sur le concert à voir en Live sur Culturebox.

Fondé en 2010, l'ensemble baroque Les Surprises a percé à Ambronay où il se fait éditer, et fait partie, depuis, d'une écurie enviée. Nous avons rencontré ses fondateurs, Louis-Noël Bestion de Camboulas et Juliette Guignard, dans le cadre très décontracté de l'Abbaye où l'on croise les musiciens en attente de concert. Ils évoquent pour nous notamment le travail réalisé pour "Lyrique Tragédie", avec la soprano Véronique Gens en vedette, présenté à l'Abbatiale le 16 septembre.

Vous êtes à Ambronay chez vous. Le Festival vous a découverts, en quelque sorte, puis soutenu tout au long de vos débuts…
Louis-Noël Bestion de Camboulas : Oui, c'est vrai qu'on s'inscrit dans un lieu. Il y en a d'autres également, mais Ambronay nous a permis de décoller, aussi par le disque. La proximité avec Lyon où on a créé l'ensemble avec Juliette, a également joué. Moi j'avais fait l'Académie d'Ambronay, après il y a eu nos premières résidences Jeunes Ensembles, où on a été sélectionnés pour enregistrer un premier disque ici, Oui, c'est une vraie histoire.

Cela représente quelque chose d'être dans la filiation de l'esprit d'Ambronay ?
LNBC : Oui, parce que c'est un lieu qui a fait date dans le courant de la musique ancienne, dans la redécouverte de répertoires, et ils sont encore dans cette démarche-là, d'aller vers des œuvres peu connues, des choses assez pointues.
Juliette Guignard : Oui, ils nous ont permis d'enregistrer tous nos disques, qui sont à chaque fois des découvertes. Vous imaginez : un ensemble pas connu qui enregistre des oœuvres pas connues !
LNBC : Oui parce que leur matière première c'est d'aller chercher de la musique ancienne et de la défendre, et depuis un certain nombre d'années, de défendre aussi les jeunes ensembles qu'ils repèrent.

Il y a effectivement à Ambronay la cohabitation d'une jeunesse dynamique et d'un patrimoine ancien, sans cesse redécouvert…
JG : Oui, il y a une énergie, de la matière vivante, c'est vraiment ça qu'on ressent. On nous le dit souvent d'ailleurs : vous rendez vivante cette musique.
LNBC : Pour ceux qui ne connaissent pas trop ce répertoire-là et ce milieu, il y a quelque chose de désuet… Or il y a énormément de jeunes musiciens baroques, et qui sont excellents ! Je crois qu'il y a une émulation qui se fait dans notre travail, en particulier dans la recherche en musique ancienne.
JG : Le baroque, ce n'est plus une mode, ce n'est pas une mode. Sinon, ce serait passé déjà il y a quinze ans. Or ça fait trente ans que ça dure !

Vous avez évoqué la recherche : c'est une part fondamentale de votre travail ou de votre "identité" ?
LNBC : Oui, ça tient aussi dans notre nom, finalement, sans faire de jeu de mots facile : notre idée est de vouloir surprendre par des œuvres. Le nom "Les Surprises", on l'a choisi parce que c'est extrait d'un opéra de Rameau, "Les surprises de l'amour" et on avait justement la volonté d'aller vers des œuvres comme celle-là, un peu laissées de côté. Parce que ce mouvement baroque qui, à l'époque, a été une sorte de révolution, est devenu petit à petit une institution. Face à tout ce qu'il existe déjà comme œuvres, toutes rejouées sans cesse, l'idée des Surprises a été de partir de cette base-là pour surtout chercher ce qui n'est pas rejoué. Et de se demander : pourquoi ? C'est souvent parce que le nom n'est pas Haendel ou Bach. Mais à chaque fois qu'on la joue, en concert, cette musique envoie ! Et le public est aussi passionné que pour une œuvre connue. Cet été, on s'en est rendu compte avec "Issé" d'André Cardinal Destouches, un opéra qu'on a recréé - il n'avait pas été rejoué en entier depuis le 18e siècle – et qui était une première pour le public.

A l'Abbatiale d'Ambronay, vous proposez "Lyrique Tragédie", sorte d'opéra créé de toutes pièces à partir d'extraits de différents compositeurs français de Rameau à Campra, Lully Rebel... Quel était l'enjeu ?
LNBC : Historiquement, ce n'est pas nouveau de faire un "pot pourri" : les compilations, c'était monnaie courante à l'époque baroque. Mais, justement, pour nous tout l'enjeu était de sortir de ce côté compilation, pour recréer vraiment une trame. Le problème, avec un récital avec soliste et un orchestre qui l'accompagne, c'est la succession d'airs qu'on applaudit, il y a un côté démonstration. Notre désir était de faire une grande forme à partir de plein d'extraits différents, mais de recréer une dramaturgie à l'intérieur de ça. Ce sera un prologue et quatre actes, le Chaos et les quatre éléments. Et chaque acte a une vie en lui. Dans le programme, on a dû signaler le nom des pièces d'origine, mais ça nous aurait intéressé de ne rien écrire, juste 1er acte : l'Eau, et ainsi de suite. Comme dans les opéras qui préexistent, qui sont pleins de petits passages qui s'enchaînent tous pour créer une grande forme. Mais évidemment ça intéresse tout le monde de savoir d'où vient telle chose, telle autre…

Surtout, à la différence d'un opéra préexistant, dans votre opéra, ce n'est pas un seul et même compositeur…
JG : C'est vrai, mais c'est le même art. La musique française, ça se reconnaît. Il y a un style. Même si ce n'est pas le même compositeur, on est dans un siècle, pour les œuvres qu'on va jouer, dans lequel il y a pour moi une continuité. Mais c'est vrai qu'aujourd'hui on est attachés à l'œuvre dans son intégralité, ça nous vient de la fin du 19e et du 20e siècle où on a sacralisé l'œuvre. Ainsi par exemple, on ne va pas changer quelques notes, alors qu'à l'époque baroque, réécrire, repartir, c'était commun, Bach, tous l'ont fait. Et ce n'était pas un plagiat, c'était plutôt un hommage.
LNBC : L'enjeu c'est de réussir cet assemblage. D'avoir plein d'affects, une variété, l'alternance de la tragédie, la fureur, la gaîté, etc. qui soit dans une continuité aussi.

Votre démarche est très cohérente historiquement. Quelle est votre signature "contemporaine" ?
JG et LNBC ensemble : On est nés comme ensemble au 21e siècle. Et on a toute une musique après le baroque, on est imprégnés de tout ce qui existe, autant de Michael Jackson que de Radiohead, et même évidemment de tout ce qui n'est pas musical. Et ce, contrairement aux artistes des 17e et 18e siècles qui ne faisaient globalement que ça, que de la musique. Car la société n'est pas la même. Et puis notre signature c'est le son des Surprises, qu'on a constitué, qui est le même, qu'on soit à trois ou en orchestre, c'est une patte qu'on inscrit à chacune des œuvres.