« Elektra » à Bastille : un cauchemar familial dans une ambiance de tombeau

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 07/11/2013 à 10H10
Waltraud Meier (Klytämnestra)

Waltraud Meier (Klytämnestra)

© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Rude défi pour Robert Carsen : son « Elektra » arrive après celle de Patrice Chéreau, acclamée en juillet au festival d’Aix. Mais l’ «Elektra » d’Aix, testament de Chéreau, ne doit pas nous détourner de cette nouvelle « Elektra », toute de cris, de cendres et d’accablement.

« Elektra ». Le prénom allemand est tellement plus violent qu’ « Electre » : ce « K » brutal, cette syllabe « TRA » crachée. La fille desséchée d’Agamemnon et de Clytemnestre, d’un père tué par sa mère! Elektra ressasse ce meurtre, rêve de venger son père sans franchir le pas. L’autre sœur, Chrysotemis, refuse, elle, la vengeance: « Je suis une femme et je veux un destin de femme ». Elektra attend le retour d’Oreste, son frère, car lui fera ce qu’elle n’a su faire. Oreste arrive, accomplit la vengeance. Elektra, ivre de joie et de lumière, danse et s’écroule.

Elektra, héroïne hallucinée de Richard Strauss. Une heure et demie de paroxysmes sonores mais (pour paraphraser Debussy) « avec tout le confort moderne ». 1909, quatre ans avant « Le sacre du printemps », une musique furieuse, excessive et noire avec soudain des beautés viennoises, une tendresse voluptueuse: l’or et l’acier, le tranchant et la caresse (Stravinsky, dans «Le sacre », enlèvera l’or et les caresses !). De ce personnage de la tragédie antique, Strauss, qui s’était déjà essayé à une Salomé sensuelle et folle, fait une obsessionnelle névrosée.
vue d'ensemble (Mai Musical Florentin)

vue d'ensemble (Mai Musical Florentin)

© Gianluca Moggi
Et surtout une furie: c’est ce qu’elle est en tout cas d’habitude (y compris chez Chéreau). Mais pas chez Carsen. Un palais royal en forme de mausolée. Un cercle de terre que foulent des femmes en noir au maquillage blanc, les servantes d’Elektra: on se croirait dans « Le sacre du printemps »  (tiens, tiens !), mais de Pina Bausch. Elektra, lourde, informe, remonte du tombeau son père mort qu’elle enlace. Superbe image qui renvoie aux héros morts portés au Walhalla par les Walkyries, renforçant une filiation Strauss-Wagner parfois négligée. Mais image qui surtout renvoie à Freud.

Aucune couleur sur ce tumulus, seules des ombres grises virant à l’anthracite (magnifiques lumières de Peter Van Praet). Clytemnestre, vêtue de blanc, entre, portée sur un grand lit blanc. Freud encore : elle veut en « finir avec ses rêves»  en forme de remords, « faits de sang et de ténèbres ». Clytemnestre n’est pas l’habituelle mégère (elle ne l’était pas non plus chez Chéreau), c’est une reine amoureuse, meurtrière d’un homme qui la négligeait, et c’est la même interprête que chez Chéreau qui l’incarne, la grande Waltraud Meier.

https://videos.francetv.fr/video/NI_139813@Culture

1909. Le féminisme est balbutiant, les femmes se heurtent encore au pouvoir politique et économique des hommes. La vengeance d’Elektra passe encore par le bras d’un homme. Quand Oreste, le frère, apparaît, elle se couche près de lui et lui tient la main. Elektra amoureuse de son père et un peu de son frère? Oreste, le fils, qui tue sa mère, qui « tue la mère » ? Krysotemis, la sœur  «normale » rêvant d’échapper au cercle familial, au cercle infernal? Freud, Freud partout. Le mausolée baigne dans la lumière grise et brouillée des cauchemars, la famille est un nœud de vipères où chacun est seul, partagé entre trop de haine et trop d’amour.
Irene Theorin (Elektra) à gauche de dos et Waltraud Meier (Klytämnestra) 

Irene Theorin (Elektra) à gauche de dos et Waltraud Meier (Klytämnestra) 

© Opéra national de Paris/ Charles Duprat
Belle mise en scène "freudienne"
Oui, belle mise en scène « freudienne » mais que Robert Carsen ne surligne jamais : elle est une toile de fond, elle laisse se dérouler la tragédie. Dommage alors que les interprètes ne soient pas toujours à la hauteur. Irene Theorin a la vaillance du rôle mais la voix, qui peine dans l’aigu, souvent en limite de justesse, est pauvre de couleurs et de nuances. Ricarda Merbeth, qui fut Makropoulos en septembre, a, elle, de beaux aigus mais les graves n’ont pas de puissance. Waltraud Meier, magnifique ligne de chant, manque étrangement de projection. Evgueni Nikitine, voix de bronze, est un Oreste trop éclatant, sans ambiguïté, sans fêlure. Dans les petits rôles, j’ai noté le superbe timbre grave de la 3e servante, Heike Wessels.

Les qualités du chef  Philippe Jordan nous sont bien connues mais des défauts apparaissent! Tout à la volupté sonore qu’il obtient de son orchestre (la clarinette !), il oublie les voix et, souvent, les couvre. L’inspiration viennoise de l’écriture de Strauss est magnifiquement mise en valeur, comme les références wagnériennes, mais c’est au détriment de la modernité de l’écriture.
Au moins cette « Elektra » (d’ailleurs fort applaudie) bénéficie d’une vraie conception de mise en scène, et qui ne trahit pas l’œuvre, ce qui n’est pas si fréquent. 


Elektra à l'Opéra Bastille
Tragédie en un acte de Richard Strauss (1909)
8 représentations du 27 octobre au 1er décembre 2013
120 rue de Lyon, Paris XIIe
Réservation : 0892 89 90 90

Direction musicale : Philippe Jordan
Mise en scène : Robert Carsen
Chef du Choeur : Patrick Marie Aubert