Mathieu Herzog s'attaque en toute liberté aux trois dernières symphonies de Mozart, son apogée

Mis à jour le 15/01/2019 à 11H41, publié le 15/01/2019 à 11H21
Mathieu Herzog à la baguette.

Mathieu Herzog à la baguette.

© Rémi Rière

Altiste, il fut l'un des fondateurs du prestigieux Quatuor Ebène. Passé à la direction, Mathieu Herzog crée Appassionato, avec lequel il nourrit l'incroyable ambition d'aborder à quinze musiciens, un répertoire - Beethoven, Brahms… - écrit pour cent. Pour leur premier disque, chez Naïve, il s'attaque aux célèbres "trois dernières" de Mozart, entendez les symphonies 39, 40 et 41. Rencontre.

Prenez le temps d'ouvrir le coffret du disque de Mathieu Herzog. Au-delà de la présentation, sous forme d'interview, extrêmement instructive sur l'approche du chef d'orchestre, on est marqué par les dessins de l'orchestre au travail réalisés par Thimothée Le Véel, qui jalonnent les pages du livret.
Dessins orchestre Appassionato par Thimothée Le Véel.

© Thimothée Le Véel / Naïve Classique
On y décèle une "vérité" du moment musical, l'application des musiciens, le sérieux des visages, la passion évidente. Et ce n'est sans doute pas pour rien que cet ensemble créé par Mathieu Herzog s'appelle Appassionato, "passionné" en italien. Les instrumentistes viennent de différents orchestres, la plupart d'excellentes formations de chambre.
Mathieu Herzog par Thimothée Le Véel.

Mathieu Herzog par Thimothée Le Véel.

© Thimothée Le Véel/Naïve Classique
Pour son premier disque avec Appassionato enregistré chez Naïve, Herzog a choisi les célèbres trois dernières symphonies de Mozart, les 39, 40 et 41 composées d'une traite en 1788. Un classique, que de grands chefs ont marquées de leur empreinte. La touche de Mathieu Herzog, dite en peu de mots, est un savant mélange entre délicate attention de l'interprétation historique, héritée de Nikolaus Harnoncourt, mais sur instruments modernes, et puissance pré-beethovénienne. Nous l'avons rencontré. Il nous en dit davantage.


  • Un mot sur Appassionato : avec quel esprit avez-vous monté cette structure ?
Lorsqu'en 2014 j'ai cherché à constituer l'outil pour m'exprimer dans la direction d'orchestre, j'ai rassemblé les nombreux bons musiciens que je connaissais ici et là et très vite un organisateur de concerts m'a proposé de me produire. Pour l'occasion on a monté la 40e symphonie de Mozart et le concerto pour clarinette de Mozart. Tous les musiciens qui étaient présents ce jour-là étaient à l'enregistrement quatre ans plus tard. Appassionato, c'est la passion qui l'anime : l'idée est de se retrouver entre musiciens sur un projet et de délivrer soit un concert, soit un enregistrement, soit des vidéos, enfin tout ce qu'on peut avoir. Et pour l'instant je choisis les musiciens plus par ce que je vois de leur passion que par le niveau à proprement parler : parfois un musicien qui n'a pas nécessairement la plus grande technique mais une envie de musique forte, va sortir des choses intéressantes de son instrument.



  • Que recherchez-vous avec cet orchestre ?
La liberté. A partir du moment où vous pouvez prendre une pièce orchestrale énorme et la réduire pour quinze personnes, le champ des possibles se multiplie. Avec les facilités que cela apporte : la capacité à trouver un lieu de répétition, la définition d'une économie plus équilibrée, etc. Et comme j'ai cette capacité d'orchestrateur, j'ai toujours pensé qu'on pouvait avec peu de musiciens toucher presque la même émotion que par la masse. Je le dis souvent : si la musique que l'on orchestre est de très grande qualité, l'orchestration devient toujours possible. Nous, on a commencé par des programmes de Mahler, de Wagner, des orchestres colossaux mais qu'on jouait à quinze ! Je pense que ça fonctionnait très bien. En plus, pour faire grandir un ensemble il faut vraiment le faire connaître petit à petit, concert après concert. Le but ultime, c'est que ça permette d'emmener la musique partout, vraiment partout.


  • Revenons au disque : que représente Mozart pour Appassionato ?
C'est l'histoire de la cristallisation. Premier concert : Mozart, donc il nous a semblé évident que le premier disque devait être autour de lui.


  • Vous avez choisi les trois dernières symphonies : pourquoi est-ce une œuvre importante pour vous ?
Vous dites : "une" œuvre… Et vous avez raison ! C'est justement une seule œuvre ! Un ensemble de douze mouvements et une seule œuvre. Mozart l'a écrite en deux mois, il l'a conceptualisé d'un bloc, mais il ne pouvait pas, à l'époque, se dire qu'il allait écrire une œuvre symphonique d'une heure et demi. C'est la première chose importante pour moi. La deuxième est le mystère autour d'une œuvre à mon avis rattachée à la franc-maçonnerie. Il y a beaucoup d'éléments façon "Da Vinci Code". On est généralement assez bien renseignés sur l'origine d'une œuvre de Mozart : il y a toujours un carnet de commandes, ou la trace d'un concert, et il consigne lui-même beaucoup de choses. Or là, on ne sait rien.
Et il réalise l'un des travaux plus les plus importants de sa vie, c'est-à-dire les trois dernières symphonies. Il n'écrira plus pendant trois ans ! Je pense aujourd'hui que : concernant la 1re symphonie, la 39e, en mi bémol majeur, 3 bémols sont la tonalité de la "Flûte enchantée", la tonalité maçonnique par excellence. Deuxième symphonie, la 40e, en sol mineur : la note sol, G en allemand, il y a un G dans les temples francs-maçons dans "l'étoile flamboyante". Dernière symphonie : la 41e, en do majeur, elle correspond normalement à la joie céleste, l'être suprême. Mozart a mis les trois ensembles, je pense qu'il les a conceptualisés.


  • Au-delà des symboles, l'obédience maçonnique de l'époque, assez fréquente chez les musiciens, est portée par l'humanisme. Que dit cette trilogie sur l'humanisme de Mozart ?
Mozart est dans un moment particulièrement tendu quant à sa foi et cela se passe à un moment où le siècle des Lumières fait exploser la question du rapport à Dieu. C'est justement quand on sort de la contemplation pour aller vers l'adresse directe à Dieu. Pour Mozart, ou pour Voltaire, grâce à l'intelligence, grâce à la culture, on finit par s'adresser directement à Dieu comme à son égal, à converser avec lui. Et c'est ainsi qu'on peut voir l'intelligence de la composition de Mozart. C'est tellement intelligent que ça dit en quelque sorte : regardez ce qu'un homme est capable de faire, il peut toucher au summum. J'en suis même à penser qu'il s'est arrêté là en pensant qu'il ne pouvait plus faire mieux. Et je suis assez d'accord avec lui. Ou alors il fallait qu'il devienne Beethoven qui sera la vague créatrice suivante. Qu'il prenne 50 ans d'avance !


  • Comment avez-vous choisi d'aborder cette fameuse trilogie ? Vous prenez vos  distances par rapport à la célèbre interprétation de Nikolaus Harnoncourt…
Lorsqu'Harnoncourt se sépare du Philharmonique de Vienne pour créer son petit ensemble et faire des recherches sur la musique médiévale, puis baroque et ainsi de suite, c'est une réaction, il est dans le ras-le–bol. Il dit : il faut arrêter de jouer la musique du 16e jusqu'à la fin du 18e siècle comme ça, de la même manière. Mais il ne va pas plus loin, il ne parle pas de toutes les musiques. Ce que j'admire chez lui n'est pas le résultat mais le chemin, le fait qu'un jour il ait dit stop : il faut chercher. Moi je suis un chercheur aussi, suis-je aussi fou qu'Harnoncourt au niveau de la recherche ? Peut-être.
Donc aujourd'hui c'est digéré, l'apport de Harnoncourt et celui des autres après lui. Mais je pense qu'on est en train de tomber dans l'effet inverse. Comme si, maintenant pour aborder Mozart, Haydn, jusqu'à Mendelssohn, il ne fallait plus vibrer, il ne fallait que jouer sur des cordes en boyaux, il fallait trouver les instruments d'époque… Très bien, mais pourquoi ? Du coup, j'ai un peu l'impression de revenir à ce qu'étaient nos ancêtres de 1930-1940 qui faisaient un peu comme ils voulaient…


  • Donc la vôtre n'est pas une interprétation strictement "beethovénienne" de la trilogie…
Non… Ou si, seulement dans le sens où je crois que Mozart ouvre la voie à Beethoven. S'il n'y avait pas les trois dernières symphonies de Mozart, il n'y aurait pas "L'Héroïque" de Beethoven derrière. Et il y a beaucoup de points communs entre les deux. Donc clairement je pense que Mozart ouvre complètement la porte du romantisme dans les trois-quatre dernières années de sa vie, et principalement avec cette trilogie. Donc je joue aussi là-dessus. Je pense avoir fait un enregistrement où il y a de la puissance quand-même, il y a un côté beethovénien.


  • Parallèlement à votre dimension de "chercheur" dans le répertoire classique, vous cultivez une ouverture qui vous fait jouer régulièrement du jazz avec d'autres musiciens de haut vol. Donc un jour avec Mozart, un autre avec la chanteuse Stacey Kent…
Je trouve que ça va dans le sens de la recherche. Je tourne en ce moment en tant qu'altiste avec le saxophoniste français Sylvain Rifflet. A chaque fois que je fais ça, j'apprends des choses sur l'improvisation, sur cette rythmique très particulière, la pulsation, et j'y vais comme un chercheur, un apprenti chercheur alors qu'en classique je maîtrise un mieux mon sujet. Mais ce n'est pas antinomique, au contraire, ça se complète. Et ça me permet surtout d'ouvrir mes oreilles à plein de choses. Ainsi avec Stacey Kent : mon oreille a évolué, elle a changé, tout est une possibilité d'entraînement. Et puis, bon, dans ma génération, on est quand-même nés avec plus de musiques, on est le fruit de milliers de cultures !