Le pianiste de jazz Thomas Enhco joue son concerto pour la première fois à Paris

Par Bertrand Renard @Culturebox
Mis à jour le 29/11/2018 à 19H15, publié le 29/11/2018 à 19H07
Thomas Enhco en concert.

Thomas Enhco en concert.

© Maxime Guthfreund

Et salle pleine, celle de l’ex-Cité de la musique, aujourd’hui "Philharmonie 2". Pleine d’amateurs de jazz et d’amateurs de classique mélangés pour entendre le talentueux Enhco sous ses deux casquettes, dans son propre concerto, jazz, forcément jazz, et dans le "Concerto en sol" de Ravel.

Ses deux casquettes car Enhco n’a jamais nié combien, même s’il a choisi le jazz, sa formation est d’abord classique, nourrie qu’il fut à Beethoven, Bach ou Chopin.

Des improvisations distillées avec précaution

On attendait donc avec intérêt ce concerto, avec un vrai orchestre "classique", celui de Cannes-P.A.C.A., concerto créé à Pau il y a près de deux ans. "On", et aussi le grand-père d’Enhco, le chef Jean-Claude Casadesus, qui avait les mains de son petit-fils dans son axe et ne le quittait pas des yeux. Mains souples, élégantes, capables de tendresse, de jolis "pianissimi" et de tranchants percussifs, qui font que ce concerto est constamment d’écoute plaisante. Mais il y a plus passionnant : c’est qu’on ne s’attendait pas du tout à ça…

L’ambition du projet d’abord : 40 minutes, autant que les concertos les plus longs du répertoire, de Beethoven ou Brahms : "Je pensais écrire une œuvre courte, d’une quinzaine de minutes, mais très vite le rêve d’un 'vrai' concerto pour piano s’est imposé". Une structure en trois mouvements, très réfléchie. Une belle virtuosité, mais qu’il faudrait réentendre, bien sûr. Une place à l’improvisation (Enhco l’indique lui-même) mais, si on les entend bien, ces improvisations, elles nous ont paru assez peu nombreuses et distillées avec précaution.

Le cinéma n'est pas loin

Les amoureux du Enhco jazzman auront peut-être été déçus : ce n’est pas un "concerto jazz" (la "Rhapsody in blue" de Gershwin qu’Enhco joue aussi l’est beaucoup plus), c’est quelque chose de… très curieux, imprécis, hésitant et charmeur, qui touche à la musique française (façon Debussy, Ravel ou… Claude Bolling), fait une virée vers l’Orient (le "Concerto" de l’Arménien Khatchaturian), va vers la musique de film de Maurice Jarre ("Lawrence d’Arabie") avec, en plus de belles trouvailles orchestrales (sur les percussions, et bravo aux trois percussionnistes !).

Oui, on serait plutôt, malgré les savants commentaires d’Enhco ("langage rythmique assez complexe à sept temps, texture sonore mouvante, modulations…"), dans une partition de cinéma, soit dit sans aucun mépris. Maurice Jarre avait du génie et ceux auxquels on pense avaient aussi du génie, un Georges Delerue ou un Antoine Duhamel, ces musiciens si français (on y revient…).

Dans la continuité des concertos classiques

Car Enhco est aussi un mélodiste :  de belles mélodies tristes, ou amorces de mélodies, installent le climat de chaque mouvement. Bon, il y a parfois des moments où l’attention est moins soutenue, et l’orchestre couvre parfois le piano, soit qu’Enhco ne joue pas assez fort, soit qu’il y ait déséquilibre dans l’écriture (on penche pour cela). Mais on voit à l’œuvre un compositeur-pianiste qui a de l’ambition, de l’autorité, beaucoup d’idées, le sens du public (ce qui n’est, pour nous, pas du tout un défaut). Un compositeur-pianiste chez qui la musique (mais on le savait en l’écoutant improviser) coule naturellement.

Il y a plus étrange encore : cette volonté de s’inscrire dans la continuité des concertos classiques en ignorant complètement tout ce pan de la musique des soixante-dix dernières années, sérielle, boulézienne ou post-boulézienne pour le dire vite, dont beaucoup de compositeurs français continuent de faire leur miel sans que le public y trouve vraiment son compte. Un Escaich, un Mantovani, essaient de se soustraire à ces écrasantes influences. Enhco fait comme si elles n’avaient jamais existé. Ce n’est ni lui faire un compliment ni lui jeter la pierre. C’est une simple constatation, sans qu’on sache s’il s’agit d’une désinvolture charmante (et risquée) ou du comportement de toute une génération de jeunes compositeurs qui se débarrasseront enfin du modèle précédent, comme cela s’est toujours pratiqué dans l’histoire de la musique.

"Concerto pour piano" de Thomas Enhco par Thomas Enhco, piano, et l’orchestre de Cannes Provence Alpes Côte d’Azur, direction Benjamin Lévy. Petite Philharmonie de Paris, le 23 novembre.