Douglas Boyd : "Que chaque concert de l'Orchestre de chambre de Paris soit un grand moment de la vie"

Par @Culturebox
Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 10/09/2018 à 12H46, publié le 07/09/2018 à 18H24
Douglas Boyd dirige l'Orchestre de chambre de Paris.

Douglas Boyd dirige l'Orchestre de chambre de Paris.

© ris

L’Orchestre de chambre de Paris, qui fête ses 40 ans, n’est pas une formation comme une autre. Dans ses fondements mêmes il y a l’engagement des artistes à vivre la musique comme un instrument social autant qu’artistique. Une vocation portée haut par son sémillant directeur, l’Ecossais Douglas Boyd, arrivé en 2015. Rencontre avec ce chef enthousiaste, à quelques jours du début des célébrations.

Les quarante ans de l'Orchestre de chambre de Paris (OCP) donnent lieu à deux journées de célébration : le 19 septembre, un grand concert au Théâtre de Champs-Elysées, mêlant une création, Mozart, Britten et Ravel. Le 22 septembre, une journée de concerts et d'animations pour toute la famille au Centquatre dans le 19e arrondissement de Paris.
Exigence artistique et démarche citoyenne vont de pair à l'OCP. Celle-ci a pris les formes les plus diverses de solidarité et se poursuit cette saison : un projet est en cours avec les migrants autour de la chanson française (en partenariat avec le Musée de l’histoire de l’immigration), un autre avec les détenus de Meaux autour de la danse et de la boxe, un autre encore avec des mal-logés.

Enthousiasme communicatif

Pour parler des quarante ans de l'Orchestre de chambre de Paris, nous rejoignons son directeur musical Douglas Boyd à la Philharmonie de Paris, où il répète la 82e symphonie de Haydn avec l'ensemble pour un disque. Trois ans que nous ne le voyions en répétition. A cette époque, s'adressant à l'orchestre, l'Ecossais alternait quelques mots en français, et quelques autres dans l'italien musical. Le reste était en anglais. Aujourd'hui, c'est la langue de Molière qui l'emporte, une langue qu'il s'empresse de réviser à toutes les grandes vacances. L'homme est toujours prompt au dialogue. La baguette très expressive, alternance de grands gestes du bras et de petites touches comme des pizzicatos. Complicité de tous les instants avec la super soliste Deborah Nemtanu, sourire des deux à chaque fin de reprise. Leur enthousiasme est communicatif.
Répétitions de l'Orchestre de chambre de Paris, septembre 2018.

Répétitions de l'Orchestre de chambre de Paris, septembre 2018.

© LCA/Culturebox

A vous voir diriger ces répétitions, on est marqué à la fois par l’allure sportive que vous imprimez et la joie qui irradie.
Le mouvement que vous avez entendu est un peu sportif, c’est sûr, c’est une chasse ! Mais avec cette chasse, il y a une joie de vivre. Et il faut qu’on l’entende dans cette pièce. Haydn est pour moi un des grands compositeurs, qui peut exprimer toutes les émotions de l’esprit humain. Le problème est qu’il a écrit uniquement comme annotation : "piano" et "forte". C’est tout. Donc à nous de faire beaucoup de recherches et d’essayer d’avoir de la fantaisie. C’est très important pour l’interpréter de manière pertinente.

La joie dont je parlais est également perceptible dans votre relation avec les musiciens et entre ces derniers.
J’ai la chance d’avoir autour de Deborah Nemtanu (violon solo, super soliste, NDLR) et moi, beaucoup de nouveaux musiciens, des jeunes et des solistes invités qui sont fantastiques. C’est un grand soutien pour moi. Parce que je crois que dans un orchestre de chambre, oui je suis le chef, mais on doit faire la musique ensemble, avec respect. C’est un "animal" différent d’un orchestre symphonique (rires) !

On fête cette année les 40 ans de l’orchestre. Les deux événements programmés, l’un au Théâtre des Champs-Elysées, l’autre au Cent quatre, sont à l’image de la patte que vous donnez à l’orchestre : à la fois une ambition artistique forte et l’engagement total pour une musique qui s’adresse à tous.
Oui, c’est à l’image de l’orchestre ! Concernant le programme du concert au Théâtre des Champs-Elysées, c’est important pour moi de ne pas seulement célébrer le temps passé de l’orchestre, mais aussi de regarder l’avenir. C’est pourquoi nous avons une nouvelle composition du Français Arthur Lavandier. Il est formidable, très intéressant, il a créé une œuvre avec un ténor oriental et la musique a ce sentiment aussi. Il y a une autre dimension du concert, est-ce trop de dire que c’est politique ? C'est l’idée de célébrer les liens entre la France et la Grande-Bretagne. C’est important, surtout maintenant, comme nous allons vers la catastrophe du Brexit !

Dites-vous cela parce vous êtes Britannique et vous dirigez l'orchestre ?
Je le dis pour deux raisons. D’une part parce qu'effectivement je suis Britannique et nous vivons dans des temps très fragiles, avec un grand changement de direction de mon pays, à mon avis un changement terrible ! D’autre part, parce que dans le programme du concert nous avons "Les Illuminations" de l’un des plus grands compositeurs anglais, Benjamin Britten - sur un texte français, celui d'Arthur Rimbaud - et l’un des grands chanteurs anglais Mark Padmore. A signaler aussi, pour ce concert : nous célébrons notre super soliste Deborah Nemtanu, qui jouera "Tzigane" de Ravel, et à mon avis cette œuvre est parfaite pour Debbie, qui est un esprit libre. Enfin, le programme du concert comprend également Mozart, qui est le fondement de notre répertoire. Et ce n’est pas une bonne blague, mais comme c’est le 40e anniversaire, on joue… la 40e Symphonie de Mozart !

Symphonie qui est un véritable "tube"…
Oui, mais c’est une symphonie extraordinaire. Nous essayerons de la jouer comme si c'était la  première fois. Le danger est que nous connaissons "trop" cette musique. On doit la redécouvrir.
L'autre journée anniversaire est le 22 janvier, où une série de concerts et d'animations sera donnée au Centquatre dans le 19e arrondissement.
Le Centquatre, c’est une autre partie de notre identité. Dans cet arrondissement, il y a beaucoup de projets citoyens, et c’est une opportunité de célébrer chez nous ! Nous avons des concerts pour les enfants, pour la famille, nous avons un apéro, on va consommer beaucoup de bière j’espère (rires), un concert avec des extraits de grandes œuvres, et à la fin de la journée, un concert de jazz avec nos musiciens.

Vous êtes arrivé en l'été 2015 et avez embrassé les dimensions artistique et "sociale" de l'Orchestre de chambre de Paris avec enthousiasme. Qu'est-ce qui vous aura le plus marqué dans ces trois années ?
Il y a deux choses. Je pense que l’orchestre joue maintenant, dans les enregistrements comme celui d'aujourd'hui, ainsi que dans les concerts, avec un nouvel enthousiasme. C’est ma philosophie, avec l’Orchestre de chambre de Paris, que chaque concert soit un grand moment de la vie. Et à moins que j’aie des hallucinations, tout me dit qu’il y a une transformation dans l’orchestre depuis trois ans. Mais ce n’est pas seulement moi, c’est une équipe ! La deuxième chose est la conviction que les projets citoyens de l'orchestre sont aussi importants que les concerts aux Champs-Elysées et à la Philharmonie. Pour l’avenir de la musique, c’est très important d’être engagé. Je n’ai pas été personnellement associé à ces projets toutes les semaines. Mais j’ai eu plusieurs projets et c’est très émouvant de travailler avec les enfants et les adolescents, c’est tout aussi important que le concert traditionnel. Cette année dans la saison nous avons des projets avec un compositeur syrien, avec des enfants de l’arrondissement, et moi-même serai impliqué. 

Vous évoquez souvent l'idée de "prendre des risques" en musique, vous référant à l'enseignement du grand Nikolaus Harnoncourt. Qu'entendez-vous précisément ?
Pour moi, le risque c’est crucial ! J’ai appris beaucoup de choses de Harnoncourt travaillant à ses côtés. Une chose qu’il m'a dite par exemple : la routine, c’est l’ennemi de la musique. C'est vrai ! On doit trouver une mentalité qui fait que chaque jour est le premier jour ! Mais venons-en au risque : il a dit une phrase fantastique, "les moments les plus beaux de la musique sont absolument proches de la catastrophe". Il dit : on doit prendre le risque, on doit jouer un pianissimo vraiment extraordinaire. Et s’il ne parle pas ? Fantastique, parce que vous aurez pris le risque. La sécurité est l’ennemie de la musique. Ce sont les mots de Harnoncourt.

Et vous appliquez la devise dans votre orchestre ?
J’essaye. C’est ma philosophie.