Interview de Cecilia Bartoli : "La voix ? De l'émotion pure"

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 13/10/2014 à 22H40
Cecilia Bartoli en 2014. © DECCA

Cecilia Bartoli est une voyageuse. La mezzo-soprano star romaine sillonne, certes, les scènes du monde. Mais aussi parfois leurs bibliothèques. Comme celle, russe, de Mariinsky, où elle a trouvé les pépites de son nouveau disque, "St Petersburg" chez Decca, des partitions baroques inédites à la fois russes et… très italiennes. Rencontre avec une chanteuse curieuse, joueuse, passionnée.

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Cecilia Bartoli sait qu'elle est attendue après notre rendez-vous. Qu'elle devra faire ses vocalises avant de chanter un extrait de son disque. Elle sait son temps compté. Et pourtant, la mezzo soprano parmi les plus célèbres au monde, veut se rendre disponible. Attentive à l'intérêt que sa musique peut susciter, loin d'imaginer pour acquis son succès d'estime et de ventes. D'un naturel simple et sympathique, elle a une parole toujours réfléchie, mais rapide. Et frappe par l'enthousiasme qui accompagne ses propos, souvent suivis par un rire, très communicatif…

Sur la pochette de votre nouveau disque, vous vous grimez en tsarine russe. Sur d'autres albums, vous vous déguisiez…
Oui, jusqu'à me transformer (rires) ! Je l'ai fait pour les précédents albums. Dans le dernier, j'étais complètement chauve, pour évoquer le compositeur Steffani, prêtre, espion et missionnaire !

Et sur scène, en concert, comme la semaine dernière à Versailles, vous aimez réciter, incarner pleinement vos personnages. Etre chanteuse, c'est aussi être comédienne…
Oui, actrice ! On raconte des histoires ! On chante, certes, mais on a un texte, un livret, on est un personnage qui doit dialoguer ou se disputer avec les autres, selon l'opéra. Des histoires d'amour, de passions, de trahisons : l'opéra, c'est ça. Et même lorsqu'on n'est pas physiquement dans un opéra, mais en récital, ce sont toujours des airs d'opéra, pour lesquels j'interprète à chaque fois un personnage différent : plus lyrique ou avec plus de pathos, selon la couleur voulue par l'auteur.
Cecilia Bartoli après son concert à la Galerie des Glaces de Versailles, le 6 octobre dernier.

Cecilia Bartoli après son concert à la Galerie des Glaces de Versailles, le 6 octobre dernier.

© Xavier Paris/Decca Classics
Votre jeu dans l'air du berger de Francesco Araia (tirée de "Seleuco"), au son des chants d'oiseau, a rencontré un vif succès auprès du public…
C'est vrai que cet air avec le hautbois est vraiment très beau. La voix ici est un instrument. Si l'interprète, homme ou femme, a une bonne technique, la voix devient de l'émotion pure. C'est l'instrument le plus fragile, mais aussi le plus enthousiasmant. La voix peut, par exemple, imiter le haut bois, les couleurs de la nature, les ombres, les clairs-obscurs, le soleil… Je pense à la voix de Pavarotti : c'était le soleil ! Quand on parvient à chanter avec passion et émotion, on reçoit le retour du public qui s'amuse et nous rend l'énergie qu'on donne. Et on en a besoin.

Revenons à vos disques. Vous y recherchez souvent des partitions et des compositeurs à redécouvrir. Ce denier album ne fait pas exception, qui porte sur les œuvres produites à la cour de Russie au XVIIIe. N'êtes-vous pas heureuse avec le répertoire qui existe ?
Oh si ! J'aime chanter des auteurs plus populaires, baroques et classiques. J'ai beaucoup interprété Vivaldi, Rossini et Mozart. Mais ça m'a toujours enthousiasmé de suivre les pas de ces compositeurs qui, au début du XVIIIe siècle, ont migré vers d'autres terres. Une bonne partie de l'école napolitaine du baroque est allée travailler à Saint Petersburg, invitée par la cour. Pour m'y intéresser de près, j'ai dû me rendre sur place, car il n'y a aucune trace, en Italie, de cette production. En effet, en quittant la cour, les musiciens italiens qui rentraient devaient laisser leurs compositions qui étaient propriété russe. Comme ce voyage, j'en ai fait plusieurs autres à la redécouverte de compositeurs oubliés - mais autrefois très populaires, du XVIIIe siècle.

Votre rapport à la musique est, vous le disiez, très lié à l'émotion. Mais il est également  intellectuel, me semble-t-il…
Oui, ça ne fait jamais de mal (rires) !
Qu'est-ce qui vous fascine le plus dans cet opéra russe, qui est un peu italien et un peu allemand ?
C'est justement cela : qu'il soit à la fois russe et italien (ou allemand). A la bibliothèque Mariinsky, où j'ai eu accès aux partitions grâce à l'aide du chef d'orchestre Valery Gergiev, j'ai redécouvert par exemple le compositeur napolitain Francesco Araia. Je le connaissais déjà, ayant chanté son répertoire de la période napolitaine, celle liée aux grands castrats, qui étaient les pop stars de l'époque. A Saint Petersburg, je lui ai découvert une musique beaucoup plus langoureuse, avec du pathos, comme s'il avait voulu rechercher l'esprit russe. Ça m'a fasciné de voir qu'il est allé jusqu'à composer des œuvres pour un livret original russe, en langue russe, signé du poète Alexandre Soumarokov ! J'ai trouvé ça extraordinaire et me suis donc dit qu'il fallait le chanter en russe ! 

L'apprentissage n'a pas été trop dur ?
Ça a été le défi le plus difficile, j'ai dû beaucoup étudier pour ça, car la langue est complexe, les sons complètement nouveaux pour moi, souvent gutturaux et que je ne connaissais pas dans ma langue…

On entre dans ce disque pour y découvrir un répertoire baroque. En le quittant, on se dit que le classique y est déjà présent…
Absolument. Ce projet, ce sont presque cent d'histoire de musiciens italiens (pour la plupart) au service de trois célèbres tsarines : Anne, Elisabeth et Catherine la Grande. Donc on passe du répertoire baroque au pré-classique et pour terminer au pur classicisme, avec Domenico Cimarosa, le plus connu des compositeurs.

Et Manfredini…
Oui, à ne pas oublier. C'est déjà un classique comparé à un autre compositeur important de ce disque, l'Allemand Raupach qui l'a précédé…

… et qui est une belle découverte du disque.
Je n'en avais jamais entendu parler ! J'ai découvert ses partitions lors de nos recherches… La musique de Raupach est extraordinaire ! D'une grande beauté, et même d'une grande qualité. 

Un mot sur le baroque plus généralement. Est-il aujourd'hui pour vous un répertoire privilégié ?
J'ai une passion pour le baroque, mais pas une passion "particulière". Disons que le baroque me permet de redécouvrir des compositeurs qui ont par la suite influencé les grands génies de la musique. Comme Haendel ou Vivaldi, pour ne citer que deux parmi les plus populaires de l'époque. Ou encore mieux, comme Agostino Steffani (1654-1728), lié lui, à la période antérieure au baroque, la renaissance.
Aujourd'hui inconnu, il était compositeur de la cour de Hanovre. Steffani a beaucoup inspiré le jeune Haendel, mais on ne le savait pas avant de découvrir ce compositeur. Grâce à lui et à tellement d'autres, à Haydn notamment, on a eu des génies comme Mozart. Il en va de même pour Porpora… C'est un voyage passionnant qui permet de découvrir de la musique inédite ou méconnue, ancienne, mais nouvelle de nos jours. Ca donne une dimension contemporaine au projet.  

Quel est le secret de votre virtuosité vocale encore intacte ?
Il faut remonter le temps et retrouver le travail que j'ai effectué en Italie, au Conservatoire de Rome mais aussi auprès de mes parents, chanteurs, avec qui j'ai beaucoup étudié la technique vocale. De bonnes bases permettent d'avoir une longévité vocale. Et il y a autre chose : la passion. Si on est touché par la musique, on peut transmettre à notre tour cette émotion. Là est le secret. On peut toujours se poser la question s'il y a également quelque chose de génétique. Je regarde les grands sportifs, prenons le joueur de tennis Roger Federer : on pourrait supposer qu'il a toujours eu du talent. Certes. Mais on peut également constater qu'il y a eu également tellement de travail, tellement de discipline, tellement de technique…