Ambronay 2018 : le contre-ténor Valer Sabadus ovationné dans l'Abbatiale

Mis à jour le 16/09/2018 à 16H41, publié le 15/09/2018 à 13H10
Valer Sabadus parmi les musiciens de Concerto Köln à Ambrronay le 14 septembre 2018.

Valer Sabadus parmi les musiciens de Concerto Köln à Ambrronay le 14 septembre 2018.

© Bertrand Pichène - Festival d'Ambronay

Vendredi 14 septembre : sous un ciel bleu quasi estival, Ambronay ouvre son 39e Festival, incontournable rendez-vous des passionnés de musique ancienne et baroque. Au programme du premier concert, un répertoire italien du 18e siècle, porté par la légendaire formation allemande Concerto Kôln et le contre-ténor roumain Valer Sabadus. Récit d'un après-midi et d'une soirée de lancement.

La pierre claire de l'Abbaye d'Ambronay blanchit sous le soleil de ce coin de l'Ain, malgré la mi-septembre. Il y a comme un air de festival d'été en cet après-midi : on évite la cagnard et, cherchant l'ombre, on trouve, partout où l'on s'abrite, de la musique. Ambronay 2018 débute, et cela s'entend. Dans l'Abbatiale, bien sûr, où ont commencé les répétitions, mais aussi dans les couloirs.

La légendaire formation Concerto Köln à nouveau à Ambronay

Premiers sur place, les musiciens de Concerto Köln, formation allemande parmi les plus reconnues dans le monde dans ce qu'on appelle "l'interprétation historiquement informée", c’est-à-dire fidèle au contexte artistique baroque et jouant sur instruments d'époque. Signe particulier : Concerto Köln n'a pas de chef. "Chez nous, ce n'est pas une personne qui décide pour tous, mais quinze musiciens - quinze patrons, en quelque sorte - qui ont eu envie de s'associer et se mettent d'accord ensemble", explique Jean-Michel Forest, contrebassiste français de l'orchestre. "A Ambronay, nous ne sommes que sept, accompagnés par des invités réguliers", précise-t-il. Ensemble, en consensus, ils ont décidé de jouer ce soir ici, avec Valer Sabadus, l'un des contre-ténors stars du moment. Pour tout dire, le chanteur roumain formé en Allemagne, est un fidèle de cet orchestre. "Avec lui, on a le même langage, donc c'est simple", lance Lorenzo Alpert, bassoniste argentin de l'ensemble.
Concerto Köln en répétition à Ambronay.

Concerto Köln en répétition à Ambronay.

© LCA/Culturebox
"Et puis, même sans chef, ce n'est pas l'anarchie !", dit-il en riant. Il n'y a qu'à les observer répéter, une rapide mise au point dans l'Abbatiale : le violoncelliste d'abord, puis un violoniste, puis une autre violoniste, et ainsi de suite, plusieurs d'entre eux font face aux collègues pour donner leurs indications. Autogestion allemande. Pendant le concert, "c'est Markus Hoffmann, qui est le Concert Meister, autrement dit le premier violon, qui donne les entrées, les tempi", poursuit Lorenzo Alpert.

La formation connaît bien les lieux pour y être venue au moins six ou sept fois. "On y revient pour le plaisir de jouer, parce qu'ici l'acoustique est parfaite : surtout, quand le public est là il y a un silence magique, difficile à décrire", lance Jean-Michel Forest. "Les artistes cherchent cela à Ambronay", ajoute Alain Brunet, président d'honneur du Festival après avoir été son directeur, et que l'on croise volontiers : "il y a les lieux, l'acoustique, et puis l'ambiance amicale, décontractée, avec les bénévoles, qui n'empêche pas le professionnalisme", dit-il. "Et ça joue : on tisse des liens avec les musiciens, on suit leurs familles, les enfants qui grandissent... Et puis il y a le public : 45% venant de l'Ain, une bonne partie de Rhône-Alpes, et le reste se partage entre Parisiens et étrangers". Un public réputé pour être connaisseur, fidèle, mais aussi quelque peu méfiant avant d'avoir vu et entendu.

Public de passionnés

Dans l'Abbatiale déjà pleine (un millier de places), à quelques minutes du concert, nous retrouvons dans les premiers rangs un groupe d'une dizaine de dames inconditionnelles. Ce sont les "Abonnées Passion" qui assistent à tous les concerts des quatre week-ends du Festival.
Dominique, au centre, avec sa mère Simone à sa droite.

Dominique, au centre, avec sa mère Simone à sa droite.

© LCA/Culturebox
Dominique et sa mère Simone, qui habitent à Oyonnax, dans l'Ain, à 50 km d'ici, n'ont pas manqué un festival depuis plus de vingt ans. "Pour la musique baroque, et pour le lieu magique", dit Dominique, étonnée presque qu'on la questionne sur les raisons d'un tel engagement, financier et personnel. "C'est des bons moments, il n'y a pas d'autres mots pour le dire : toute l'année on attend avec plaisir de se replonger dans le festival". Michèle, assise pas loin, est devenue une vraie passionnée : "c'est notre musique", dit-elle. "Valer Sabadus ? Je ne le connais que par réputation. Nous faisons toutes confiance à l'équipe du festival pour dénicher des perles. Mais on va voir, je ne sais pas. C'est nouveau, et c'est tout l'intérêt de ce festival où l'on fait des découvertes, comme par exemple les jeunes d''Eeemeging' (NDLR : un programme européen de soutien aux jeunes artistes, très développé à Ambronay)."

Valer Sabadus est pour la première fois à Ambronay, où les spectateurs aiment les contre-ténors comme Philippe Jaroussky ou Franco Fagioli - qui a fait sensation ici en 2015 - qui redonnent vie au répertoire des grands castrats. Avec Concerto Köln, Valer Sabadus a justement imaginé un programme où se rencontrent deux figures du 18e siècle : le plus célèbre des castrats, Farinelli, et le poète et librettiste Métastase, contemporains. Entre eux, une affinité artistique particulière et une amitié tellement fraternelle qu'ils s'appelaient entre eux, dit-on, "caro gemello" (cher jumeau), formule retenue pour en faire le titre du concert et d'un disque à venir chez Sony. Troisième homme, en filigrane, le compositeur napolitain Nicola Porpora, célèbre rival de Haendel et maître de nombre de castrats dont Farinelli.

Le summum avec Nicola Porpora

Sabadus monte sur scène timidement et c'est tout doucement que de son organe émane un son suave, parfaitement maîtrisé, mais cherchant ses appuis dans l'espace de cette grande Abbatiale, d'ailleurs le corps lui-même ne cesse de se tordre et de chavirer. Antonio Caldara pour commencer, compositeur qu'il connaît bien pour l'avoir gravé, deux airs de "La morte d'Abel" : à défaut d'un grand volume, il s'exprime dans la délicatesse et la profondeur de l'émotion. Son timbre de mezzo-soprano joue habilement des graves, mais c'est dans les aigus qu'il est lumineux. Energique, enlevé, il est merveilleusement soutenu par Concerto Köln dans un poème d'amour tiré de "L'Angelica" de Porpora ("Il pié s'allontana") et c'est dans une œuvre d'un compositeur contemporain beaucoup moins connu, Germiniano Giacomelli (air "Amor, dover, rispetto" tiré de "Adriano in Siria") que Valer Sabadus laisse s'épanouir une virtuosité jusque-là contenue, entre envolées lyriques et vocalises, très applaudies.

Mais on doit le summum du concert, après l'entracte, à un air du "Polifemo" de Porpora, "Alto giove", bijou poétique et musical qui offre l'émotion bouleversante de l'amour soupiré, dès les premières mesures du mouvement lent. L'Abbatiale est comme en suspension. Le contre-ténor, qui s'est détendu, est acclamé. Et l'ovation ne cesse après les autres airs de Porpora ou de Riccardo Broschi, un extrait d'"Artaserse", où Sabadus donne à voir une jolie complicité avec Concerto Köln. D'ailleurs l'orchestre lui-même, dans des parties jouées sans le chanteur, a montré ses exceptionnelles capacités et séduit le public, en particulier dans les quatre mouvements de l'"Ouverture VI en sol mineur" de Veracini. La soirée semble ne plus s'achever. Premier, deuxième, et même un troisième bis : Valer Sabadus aura mis le public de l'Abbatiale dans sa poche. Ambronay 2018 est bien lancé.