Adam Laloum : "La virtuosité des concertos de Brahms au service de la poésie!"

Par @Culturebox
Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox
Mis à jour le 26/03/2018 à 18H29, publié le 26/03/2018 à 18H05
Le pianiste Adam Laloum.

Le pianiste Adam Laloum.

© Carole Bellaiche

Adam Laloum, 31 ans, valeur montante du piano français. Il vient de graver chez Sony les deux concertos pour piano et orchestre de Brahms, morceaux de puissance, virtuosité et endurance, mais aussi d'émotion poussée à l'extrême. Défi relevé par le pianiste toulousain au parcours intense, sanctionné l'an dernier par une Victoire de la musique classique. Rencontre avec un jeune pianiste à part.

Il est considéré aujourd'hui comme incontournable dans la nouvelle génération de pianistes français, 1er prix du Concours Clara Haskil en 2009 et Victoire de la musique dans la catégorie "Soliste instrumental" en 2017. Mais pour Adam Laloum, né à Toulouse il y a 31 ans, le parcours n'a pas été des plus fluides, ni avant d'être reçu au Conservatoire national de Paris, ni une fois dans l'académie, pour se distinguer de ses pairs. Ont fini par payer : sa persévérance, son opiniâtreté diraient certains, et surtout – au-delà du talent indéniable - une grande sensibilité doublée d'un investissement physique et spirituel notables.
Disque "Piano concertos de Brahms" (Sony) © Sony Classical
C'est d'ailleurs ce qui ressort notamment de l'interprétation qu'il propose des deux concertos pour piano et orchestre de Johannes Brahms, Everest de difficulté technique, architecturale et d'endurance (près de 48 minutes chaque concerto) qu'Adam Laloum vient de publier à l'occasion de son entrée dans l'écurie Sony Classical. Nous l'avons rencontré au siège parisien de la prestigieuse maison de disques. Le pianiste traînait une réputation de grand timide. C'est pourtant avec beaucoup de simplicité et de générosité  - et malgré une rage de dent - qu'il s'est largement exprimé, faisant preuve au passage de grande clarté et de méticulosité dans la précision du propos.

Quand on regarde votre parcours avec du recul, ce qui frappe c'est d'un côté votre persévérance, et de l'autre le constant besoin de trouver votre propre chemin en dehors d'un certain moule…
La musique est une passion ! C'est un moteur important pour la persévérance, pour chaque fois se remettre en question, de manière à arriver au meilleur résultat. Le moule… Oui, pendant mes années au Conservatoire de Paris, on était assez nombreux à être jeunes et très talentueux, à se retrouver à l’examen ultime, le Prix de piano. Comment ça se passait ? On allait écouter les uns et les autres et on se demandait comment ils allaient être notés. Tout était plus ou moins échelonné, on entrait dans un système de jugement où on souhaitait juste plaire au maximum de personnes dans le jury, en ayant donc un jeu plutôt consensuel. C'est un système que le conservatoire ne nous impose pas, c'est entre élèves. Des fois, on emprunte de mauvais chemins et on oublie pourquoi on fait de la musique. Je pense quand-même que la musique est un art, un endroit spirituellement élevé, et rabaisser ça à juste vouloir plaire pour avoir une bonne mention, ce n'est pas forcément la bonne démarche intellectuelle et musicale pour arriver à un résultat qui soit beau.
Avez-vous le sentiment d'avoir trouvé votre personnalité musicale ?
Pas du tout, non, non (rires de modestie) ! Il y a au moins deux choses qui différencient chacun d'entre nous. La première est le son : c'est un mélange de don naturel et de travail d'artisan. Chaque jour on modèle sa voix, ce son, et on l'adapte à son propre corps : on n'a pas le même son à 30 ans et à 70 ans. La deuxième chose est le cœur qui bat, la pulsation à l'intérieur de chaque personne. Comment on ressent un rythme, à quelle vitesse, à quel flot, rapide, lent ? Chaque sensibilité a sa valeur, c'est la magie de la musique, l'infinité d'expressions et de personnalités qu'elle permet.  Et puis il y a autre chose : je pense qu'on a un rôle qui s'apparente beaucoup à celui de l'acteur. Donc il ne  faut pas trouver seulement "sa" personnalité, mais "ses" personnalités. Y compris celle que demande la musique. Et comme nous sommes des êtres subjectifs, il y aura une déformation humaine de la partition, parce qu'elle devient vivante – avec tout ce que cela comporte de beau et d'imparfait aussi.

Venons-en à Brahms, un compositeur qui manifestement compte beaucoup pour vous, au vu des enregistrements que vous avez réalisés, seul ou dans une formation de chambre...
Brahms est un grand compositeur de la 2e partie du 19e siècle. C'était tout sauf un mondain, un homme très solitaire qui devait avoir un caractère un peu difficile, je me l'imagine un peu comme un vieil ours mal léché. Sombre, il ne se livre pas facilement. Il a écrit une musique très intime, très intérieure et qui parle des choses de façon toujours très noble et très pudique. Et en même temps, c'est une musique qui a une force très virile, très puissante, très enveloppante. C'est marrant, beaucoup de femmes adorent Brahms, il y a quelque chose de très sensuel dans cette musique…

Mais il compte particulièrement pour vous ? 
Evidemment, je ne peux pas cacher que je suis complètement mordu de cette musique. Mais ce n'est pas mon compositeur préféré, et d'ailleurs il n'y en a pas un que je préfère ! Par rapport à mon parcours musical, interpréter les deux concertos représente un gros défi, mais c'était la chose la plus naturelle à faire pour moi à ce moment-là ! C'est un compositeur que je fréquente beaucoup, que je joue beaucoup sur scène… Et puis, voilà, l'occasion s'est présentée et c'est une chose que je ne pouvais pas refuser dans ma vie de musicien. J'aime beaucoup d'autres compositeurs mais je souhaite aussi approfondir un travail sur un compositeur. Depuis dix ans je travaille sur Brahms, depuis mes premiers disques. Beaucoup d'autres compositeurs ont d'énormes qualités ou peuvent être aussi sensuels et mélancoliques que Brahms. L'an prochain je dois jouer le 3e concerto de Rachmaninov qui n'a rien à voir : ce n'était pas forcément décidé au début et puis… Je ne me ferme à rien.
Les deux concertos de Brahms posent en permanence la question de la relation du pianiste à l'orchestre avec lequel il joue. Mais selon le concerto, le rôle du piano est radicalement différent…
Bien sûr ! Dans un concerto, un soliste est mis en avant avec un orchestre. Alors on peut dire "avec" ou "contre" l'orchestre. Est-ce qu'il doit y avoir une notion d'harmonie ? Une notion de combat ? Parfois le soliste accompagne l'orchestre - quand il y a une partie ornementale, pour parler vulgairement. Et toutes ces questions se posent depuis l'apparition des concertos. Ceux de Brahms ne font pas exception… Certains critiques de l'époque les ont d'ailleurs qualifiés de "symphonies avec piano obligé" trouvant que la partie de piano n'était pas assez "solistique", donc vaillante ou brillante et qu'elle était trop intérieure. Ce n'étaient donc pas des concertos comme pouvait les écrire Franz Liszt, avec un piano très brillant ou comme le dernier concerto de Beethoven, le 5e, surnommé l'Empereur.

Mais le premier et le deuxième de Brahms sont très différents…
Oui ! Dans le premier concerto, que Brahms a écrit à l'âge de 26 ans, l'orchestre est monumental. Et du coup cela demande au pianiste une puissance particulière. Pas pour briller, mais pour qu'on puisse entendre la partie piano, car l'écriture d'orchestre y est également massive. Le deuxième concerto a un orchestre plus fin, comprenant beaucoup plus de solistes. Tout d'un coup, le piano dialogue avec le cor, avec la clarinette, avec le violoncelle. Donc plus de parties solo et une légèreté tout à fait improbable. Pour tous les pianistes, ce deuxième concerto de Brahms est un Everest de difficulté mais la virtuosité est toujours au service de beaucoup de poésie.
Défi de puissance et d'endurance d'un côté, poésie et luminosité de l'autre. Qu'est-ce qui vous a le plus attiré dans cette double oeuvre ?
C'est un mélange de tout ça. Quand ce projet m'a été proposé, je ne me suis pas senti prêt alors que j'avais déjà joué ces concertos. La peur est un sentiment normal pour quelqu'un de normal. Oui, il y avait la notion de défi, mais plus globalement, c'est une de ces œuvres très ambitieuses où tout va ensemble : l'investissement physique, musical, spirituel. Evidemment, certains passages sont à la limite de l'impossible, surtout dans le deuxième concerto. Mais Brahms était un très bon pianiste et il savait ce qu'il écrivait. Lui-même se mettait en danger quand il les jouait en concert. Je pense qu'il voulait aussi que le musicien soit au bout de ses possibilités physiques et mentales.