INTERVIEW. Julie Fuchs : "Je suis à ma place dans le bel canto, ma voix s’y sent bien"

Mis à jour le 08/03/2019 à 18H28, publié le 07/03/2019 à 10H01
Photo de Julie Fuchs tirée de son disque "Mademoiselle".

Photo de Julie Fuchs tirée de son disque "Mademoiselle".

© Die Frau / Deutsche Grammophon

C'est aujourd'hui l'une des sopranos françaises les plus demandées de la scène internationale. Julie Fuchs sort chez Deutsche Grammophon "Mademoiselle", un très beau recueil belcantiste révélateur de pépites italiennes, françaises et espagnole. Artiste pétillante au verbe libre, elle se livre ici avec la sincérité qu'on lui connaît.

Sur la pochette de son nouveau disque, "Mademoiselle", dans le prestigieux label à l'étiquette jaune, Julie Fuchs semble presque perdue parmi les blanches statues de marbre. Pourtant la soprano fixe bien son cap, devenue en à peine une dizaine d'années une figure incontournable de la scène lyrique. Après son album "Yes" dédié à l'opérette, Julie Fuchs explore ici un répertoire de bel canto (1815-1850), de Rossini à Donizetti, en passant par Berlioz et Meyerbeer, réunissant des rôles d'orphelines, jeunes filles malheureuses, mais pas résignées : au contraire, combatives et surtout libres, à l'image de l'artiste. Installée à Avignon, mais de passage à Paris, Julie Fuchs nous reçoit chez des amis dans un confortable appartement aux pieds de Montmartre, sans chichis. Une interview avec elle est toujours un moment de conversation privilégié, à la fois simple et riche, émaillé de grands éclats de rires.
"Mademoiselle", disque de Julie Fuchs © Universal Music

  • Dans le texte du disque "Mademoiselle", le journaliste Guillaume Tion vous appelle "La Fuchs" comme on disait autrefois La Callas ou La Tebaldi. Au-delà d'une certaine forme d'humour, comment recevez-vous cette formulation aujourd'hui, alors que votre stature sur la scène française et internationale s'est imposée si clairement ?
De la bouche de Guillaume Tion, je l'entends de manière encore différente, avec presque de l'affection. Pas comme La Callas ou La Tebaldi. Ça me rappelle un prof d'italien d'autrefois qui m'appelait La Fuchs. Ce n'était pas lié à mon chant, c'était plus un terme affectueux qui semblait vouloir demander : qu'est-ce qu'elle va encore nous faire celle-là ? Comme un second degré sous-entendu d'une "stature". [Après un silence, ndlr]. J'ai un nom de famille qui est un nom commun, qui en allemand veut dire renard. Donc finalement, ça ne me choque pas qu'on dise la renarde [rires].

  • Renarde, dites-vous ?
J'aime bien me balader dans la forêt… Les renards, on ne les voit pas beaucoup, mais quand on les voit on est très content [rires].

  • Après notre précédente rencontre, en 2015, nous écrivions avoir le sentiment que la femme prenait chez vous le pas sur la chanteuse, tant votre propos était "humain" et franc. Cela correspondait aussi à la démarche très personnelle du disque "Yes" et on pourrait dire de même aujourd'hui avec "Mademoiselle"…
J'ai beaucoup pensé à ce duo qui cohabitait en moi de la femme et de la chanteuse. C'est vraiment un thème que j'ai exploré sur le divan [rires]. Un jour, mon compagnon m'a dit : il faut que les deux femmes se prennent par la main. Depuis, je garde beaucoup ça en tête. C'est vrai qu'on aurait tendance à penser que la femme doit se protéger de la chanteuse. Moi je crois que la chanteuse doit nourrir la femme. Et que c'est la même : il faut arrêter de penser qu'on est différentes, qu'il y a du privé et du public. Evidemment qu'il faut de la pudeur, mais on n'est qu'une seule personne. C'est comme ça que j'aime penser mon métier, et le métier d'artiste en général. Si on compartimente, c'est un peu dommage. Je dis ça maintenant, peut-être que quand je chanterai "Traviata", "Tosca" etc., je me dirai qu'il faut un peu plus compartimenter, je ne sais pas [rires].

  • Pour "Mademoiselle", vous avez été attirée par des rôles d'orphelines, malheureuses, mais battantes.
Ce n'est même pas attirée, c'est la base ! Peut-être parce que dans ma vie je ne suis pas orpheline, mais j'ai dû me libérer de certaines choses. Et du coup la liberté, cette liberté-là, est précieuse. Et je pense que c'est ce qui nous permet de nous laisser colorer par la vie. Sinon c'est un peu triste.

  • A part la liberté, qu'est-ce qui relie ces femmes-là ?
Pour le coup, je vais vous donner une réponse de chanteuse : c'est d'une part le répertoire, une même période, sur quarante ans, le même style, le bel canto. Et d'autre part, c'est qu'elles sont orphelines et, de manière un peu plus générale et peut-être plus abstraite, qu'elles ne se laissent pas faire, qu'elles prennent des positions, qu'elles s'émancipent.

  • Dans cette émancipation, le rapport à l'homme est-il important ? Je pense par exemple au milieu masculin par excellence qu'est celui des militaires, présent dès le début du disque…
C'est vrai que j'aime bien que le premier et le dernier air soient deux personnages de jeunes filles qui partent à la guerre. Elles sont dans des contextes d'hommes : la première elle est élevée par des hommes ("La fille du régiment"), la deuxième ("L'étoile du Nord"), se déguise en homme. Et c'est peut-être là un contrepied – involontaire - au premier disque "Yes". C'est ici le féminin qui se révèle sous des aspects plus profonds : le sacrifice, la volonté, le courage.

  • Vous expliquez, dans le texte du disque, vouloir vous recentrer sur le répertoire du bel canto parce qu'il vous fait "évoluer". Le succès du "Comte Ory" de Rossini, en décembre 2017, a-t-il été un déclic ?
C'était déjà avant. Parce que j'ai chanté Rossini avant le "Comte Ory", j'ai chanté "Il viaggio à Reims" il y a quatre ans et surtout la "Fille du régiment" de Donizetti à plusieurs reprises, j'ai donné des airs de bel canto en récital… C'est un répertoire qui est là depuis le début, que j'ai étudié pendant mes études... Disons que… Comment dire ? Peut-être, simplement, que maintenant j'assume. Et je n'ai pas peur de ce qu'on va dire… Je sais que je suis à ma place dans ces airs-là, que ma voix s'y sent bien…

  • Parlons de votre voix, justement. Vous me disiez il y a quelques années lui faire confiance… jusqu'à nouvel ordre. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Le rapport à la voix est peut-être même plus compliqué que le rapport à la chanteuse. Parce que la chanteuse, c'est moi, la voix ce n'est pas moi, c'est mon instrument. Donc… oui, je pense que c'est le bon chemin, je lui fais confiance par ce que même lorsqu'elle peut faire faux bond, elle nous apprend toujours quelque chose. Je lui fais d'autant plus confiance qu'avec les années on acquiert de l'expérience, une connaissance aussi de soi. 

  • Avec "Mademoiselle", vous nous faites découvrir un air des "Zingari" de Fioravanti…
… œuvre que je ne connaissais pas non plus avant le disque.

  • … Et quelques autres raretés : un air de "L'étoile du Nord" de Meyerbeer, un autre de "L'orfana russa" de Pietro Raimondi, un autre encore de Giovanni Pacini et bien d'autres pépites. Quelle découverte vous a plu davantage ?
J’aime tout, évidemment, tout est magnifique ! [air moqueur, rires...] J’aime beaucoup l’air espagnol de Barbieri avec son grand solo de violoncelle. Et le fait que ce soit en espagnol, mais qu’on entende en même temps vraiment du Bellini, je trouve ça génial. Et puis ça me fait du bien de prononcer une autre langue...

  • Justement, pourquoi avoir choisi cet ensemble d'airs en trois langues (italien, français, espagnol), alors que ce répertoire est à dominante italienne ?
Ces trois langues là, c’est le soleil, même le français, pour moi, peut-être parce que ma France c’est celle du sud. C’est le soleil de la voix ! Je ne veux pas dire de "ma" voix, mais ça va chercher quelque chose, même inconsciemment, ça me met en contact avec le soleil [grands rires...]. Ça me plaisait aussi d'interpréter des compositeurs italiens qui écrivent... en français, des compositeurs français qui écrivent… dans le style italien, des Espagnols qui écrivent dans le style italien, mais aussi des Français qui écrivent dans le style espagnol ! J’aime bien ce mélange-là,  justement on revient sur l’idée de la liberté : tout n’est pas finalement dans le marbre, malgré l’image de la pochette du disque [rires].

  • Il y a un clin d’œil amusant : le précédent disque s’appelait "Yes", alors que le répertoire était français. Et là c’est "Mademoiselle", alors que la dominante est italienne !
[Rires] Oui, mais ça reste des termes internationaux, quelle que soit la langue.

  • Et il y a autre chose : dans "Yes" il y a de la détermination…
Oui, comme pour dire : "j’y vais"…*

  • Oui : j’y vais, avec de la séduction. "Mademoiselle", en revanche, pourrait faire croire à de la séduction, alors qu'il s'agit plutôt de détermination, de combativité  justement.
Oui, c’est ça qui était délicat et finalement un peu osé dans le sens où ce sont des jeunes filles qui s’émancipent. Mais on a appelé l'ensemble "Mademoiselle", mot qui maintenant est interdit dans la langue française, pratiquement, c'est un gros mot pour les féministes [rires]. On a beau avoir des valeurs d’émancipation de la femme, de liberté, si j’ai envie d’être mademoiselle, je peux aussi, en fait, il n’y a pas qu’une manière d’être madame ou mademoiselle... Il faut dire aussi que c’est mademoiselle parce qu'une orpheline n’a pas de nom de famille : c’est mademoiselle, voilà. Et enfin, je me dis que c’est la dernière fois que je peux appeler un disque "Mademoiselle" : après mon cinquième enfant, ce sera un peu trop tard [grands rires].



Récital Julie Fuchs : le 7 mars à la Cité de la musique (Philharmonie de Paris), et le 9 mars au Grand Théâtre d'Aix-en-Provence