"Le Domino Noir" : Valérie Lesort et Christian Hecq ressuscitent avec humour l'opéra comique d'Auber

Mis à jour le 28/03/2018 à 20H22, publié le 28/03/2018 à 19H59
Anne-Catherine Gillet (Angèle) et Cyrille Dubois (Horace) dans "Le Domino Noir" d'Auber à l'Opéra Comiqiue à Paris.

Anne-Catherine Gillet (Angèle) et Cyrille Dubois (Horace) dans "Le Domino Noir" d'Auber à l'Opéra Comiqiue à Paris.

© Vincent Pontet

"Le Domino Noir" de Daniel-François-Esprit Auber fit les belles heures de l'Opéra Comique au milieu du XIXe siècle. Légèreté du livret, humour, amours, et virtuosité musicale... "espagnolisante". Avec Patrick Davin à la baguette, le duo de metteurs en scène Christian Hecq et Valérie Lesort ressuscitent le spectacle avec ce qu'il faut de décalage et d'esprit, Salle Favart jusqu'au 5 avril.

Depuis quelques années, la Salle Favart met un point d'honneur à valoriser le répertoire si spécifique de l'opéra comique, associant parlé et chanté, théâtre et opéra. Et ce dans une extrême diversité de styles, des montages de musique baroque à la création contemporaine, en passant par un répertoire XIXe taillé pour cela, de Rossini à Offenbach.

"Le Domino Noir", 1200 fois représenté à l'Opéra Comique à l'époque !

Les 26 mars, c'était au tour de Daniel-François-Esprit Auber. Auber ? Parfait inconnu pour le grand public aujourd'hui, ce compositeur était incontournable à son époque, au point que son "Domino Noir" (créé en 1837) fut représenté près de 1200 fois (!), faisant de cette œuvre le 9e titre le plus joué de l'Opéra Comique. Alternant de manière très équilibrée le parlé et le chanté, cet opéra-là est le digne ancêtre de la comédie musicale.

L'histoire ? Toute simple. Dans l'Espagne aristocratique des années 1830, Angèle, une proche parente de la reine, décide de participer à son dernier bal mondain, avant de consacrer sa vie à Dieu comme Abbesse d'un couvent de renom. Parmi les invités, elle reconnaît Horace, croisé un an plus tôt, et dont elle est secrètement tombée amoureuse, et l'enchantement est réciproque. Mais elle ne peut renoncer aussi rapidement à son destin et cherchera en vain, trois actes durant, à se travestir pour ne pas se faire reconnaître par son soupirant. La suite est une succession de scènes vaudevillesques faites de quiproquos, et autres rebondissements. Bien cousu. Mais d'une grande légèreté.

"L'espagnolade" est un des clous du spectacle

Ce n'est pas le texte (le livret est d'Eugène Scribe) qui retiendra notre attention, malgré le talent des comédiens-chanteurs, dont les parties chantées sont très convaincantes : la soprano belge Anne-Catherine Gillet (Angèle, Domino Noir) est remarquable dans sa mue d'un acte à l'autre. Très efficaces dans leurs rôles également les ténors Cyrille Dubois (Horace) et François Rougier (Juliano), les mezzos Antoinette Dennefeld (Brigitte, l'amie d'Angèle) et Marie Lenormand (Jacinthe) et le baryton Laurent Kubla (le concierge du couvent).
La musique, malgré quelques répétitions, sert bien l'ambition de fraîcheur, de ravissement et d'étonnement du "Domino Noir", entre quelques jolis ensembles et des airs de virtuosité musicale. L'air "Ô belle soirée ! Moment enchanteur !" entonné par Angèle et Brigitte, rejointes par Horace, donne le ton. Très joli aussi : "Quel trouble en mon âme" d'Angèle ou, plus loin, l'andantino "Amour viens finir mon supplice" d'Horace. Les exemples sont légion, les airs très nombreux, même s'ils sont inégaux.

Cette musique, aux échos très variés, de Mozart à Donizetti (que l'on croit presque entendre) et Rossini, annonce déjà autant Bizet que l'opérette. La danse (boléro, contre-danse) y est présente, dans la partie du bal masqué. Les choeurs religieux y sont joliment transformés dans le 3e acte. Mais c'est surtout "l'espagnolade" qui constitue l'un des clous du spectacle, la "chanson aragonaise" d'Angèle (déguisée en la servante Inésille) sur un rythme de cachucha, très applaudie.

Des scènes désopilantes

La mise en scène du duo composé par Valérie Lesort et Christian Hecq (surtout connu comme comédien, sociétaire de la Comédie-Française), comble la fragilité du livret par beaucoup d'esprit et un humour qui le plus souvent fonctionne. Pas seulement dans des scènes désopilantes comme celle du cochon qui chante ou celles du couvent (qu'on ne dévoilera pas ici), impliquant tous les éléments du décor. Mais par la présence diffuse d'un second degré, par une chorégraphie qui sans cesse met les personnages en mouvement au même moment, par des décors, un par acte, qui possèdent une certaine magie : ainsi celui des scènes du bal masqué, où une énorme horloge (semblable à celle de la gare d'Orsay) est placée de manière à séparer les rencontres intimes (par exemple entre Horace et Angèle) de l'ambiance du bal, quelque peu électro. L'horloge dissimule ou laisse entrevoir, selon l'utilité de l'histoire.
"Le Domino Noir" d'Auber. Le 3e acte, dans le couvent.

"Le Domino Noir" d'Auber. Le 3e acte, dans le couvent.

© Vincent Pontet

Ridicules

Le duo Hecq et Lesort tire enfin parti de la satire - bon teint - que fait "Le Domino Noir" des aristocrates  de l'époque, qu'ils viennent d'Espagne ou d'Angleterre et de France par extension. Indifférents au monde qui les entoure, tout absorbés par des querelles de personnes, des questions d'héritage ou des amourettes (parfois de la drague très appuyée), ils sont ridicules.

Le bal masqué offre une occasion idéale pour les caricaturer grâce à leurs costumes (magnifiquement réalisés par Vanessa Sannino) en une faune et une flore luxuriantes : le diplomate britannique dévoré par sa jalousie est en porc-epic, Brigitte en pissenlit, le comte Juliano en paon, Horace en papillon. Angèle, rôle-titre, est en cygne noir : référence à son appellation de "Domino Noir", terme aujourd'hui oublié qui désigne à la fois la robe à la capuche noire des prêtres d'autrefois et un costume de bal du même type… C'est riche, c'est drôle.