Redécouvrir Dire Straits, groupe intronisé au Rock and Roll Hall of Fame

Par @Culturebox
Mis à jour le 13/12/2017 à 19H21, publié le 13/12/2017 à 15H20
Dire Straits à Madrid le 3 juin 1985 : John Illsley et Mark Knopfler

Dire Straits à Madrid le 3 juin 1985 : John Illsley et Mark Knopfler

© Rafael Pascual / EFE / Newscom / MaxPPP

Dire Straits fait partie des groupes nommés pour entrer au Rock'n'roll Hall of Fame le 14 avril prochain. 25 ans après sa séparation, le groupe - véritable phénomène des années 80 - acquiert une reconnaissance qui lui a fait quelque peu défaut malgré ses succès. La nouvelle tombée ce 13 décembre est en tout cas l'occasion de redécouvrir un groupe aujourd'hui sinon sous-estimé du moins méconnu.

Un groupe devenu célèbre sur un malentendu ?

Vous avez déjà essayé de dire "et bien moi, Dire Straits j’aime bien !" en famille, au travail ou avec des amis ? Faites l’expérience, et vous risquez fort de croiser des regards dépités, des gloussements, voire carrément des retournements de talons. En revanche, ce sera cool, ou tendance, de dire qu'on aime Les Beatles, Les Stones, Les Doors ou même Les Clash ou The Cure...
Dire Straits sur scène le 15 décembre 1982 à Brighton (Mark Knopfler et Hal lindes)

Dire Straits sur scène le 15 décembre 1982 à Brighton (Mark Knopfler et Hal lindes)

© PHOTOSHOT/MAXPPP
Pour Dire Straits, rien à faire : le groupe garde son image presque ringarde de musiciens hasbeen susurant un rock FM sirupeux, partenaire de Sony pour la promotion des tous nouveaux "compact discs" à l’époque où on les appelait encore des "disques lasers". Car si Pink Floyd a été le groupe de l’ère de la stéréo ("Dark side of the moon" restant l’étalon pour tester la qualité d’une chine Hi-Fi), Dire Straits a bien été le groupe de l’ère du numérique, avec "Brothers in arms" comme album de référence pour les tests de platine CD.

Alors cette image, la faute à qui ? Aux radios et à MTV qui a matraqué le tube "Money for nothing", qui pourtant (le comble !) raillait la chaine TV et l’ère de la consommation rapide de musique. Un malentendu de plus dans l’histoire du rock, qui a en connu d’autres, comme "Born in the USA" qui est tout sauf une chanson patriotique, "Cocaine" qui ne fait pas l’apologie de la drogue, bien au contraire, ou "Sweet home Alabama" qui est bien plus subtile qu’un brûlot sudiste et raciste de rednecks présentés comme bas du front.

Un songwriting inspiré

Dire Straits a parfois été qualifié de "groupe de pub-rock égaré en haut des charts", et ça leur correspond bien. En effet, Mark Knopfler, leader-auteur-compositeur-guitariste-chanteur-producteur de Dire Straits n’a jamais cherché à devenir une rock star, à vendre des millions d’albums, à se mettre sur le devant de la scène. C’est d’ailleurs cette trop grosse machine qu’il n’arrivera plus à gérer, qui le poussera à dissoudre le groupe au début des années 90 pour pouvoir enfin mener sa carrière solo, tranquille à l’abri des sunlights, à faire ce qu’il fait le mieux : écrire des chansons.
A gauche, la formation des débuts, de 1977 à 1980, de gauche à droite, au premier plan : David Knopfler (guitare) et Pick Withers (Batterie), derrière : John Illsey (basse) et Mark Knopfler (chant et guitare). A droite, Mark Knopfler, véritable leader du groupe : auteur, compositeur, chanteur, guitariste, arrangeur et producteur

A gauche, la formation des débuts, de 1977 à 1980, de gauche à droite, au premier plan : David Knopfler (guitare) et Pick Withers (Batterie), derrière : John Illsey (basse) et Mark Knopfler (chant et guitare). A droite, Mark Knopfler, véritable leader du groupe : auteur, compositeur, chanteur, guitariste, arrangeur et producteur

© SUNSHINE/MAXPPP
Car c’est bien là le secret de Dire Straits : des chansons, portraits ou instantanés du quotidien, écrites par un ancien journaliste et professeur d’anglais, passionné de musique et de guitare, qui au milieu des années 70 décide de tout lâcher pour se consacrer à sa passion. Il se trouve qu’en plus d’avoir une plume aiguisée, il développe un style guitaristique tout à fait inédit : jouer en fingerpicking (c’est-à-dire avec les doigts au lieu d’un médiator) sur une guitare électrique, en s’inspirant des grands maitres du blues (BB King, Bukka White) et de la country (Chet Atkins, Hank Williams), ainsi que du héros de son enfance, Hank Marvin des Shadows, à qui il emprunte le gimmick de la Stratocaster rouge (qui deviendra aussi symbole de Dire Straits, comme pour les Shadows). 

Des débuts en pleine vague Punk

En 1978, alors en pleine vague punk, quand les Clash et les Sex Pistols dominent la production musicale anglo-saxonne, un groupe londonien au nom improbable, Dire Straits (littéralement "dans la dèche", traduction de leur situation à l’époque) arrive sur la scène pub-rock avec des mélodies impeccables, un son de guitare fluide et cristallin, une voix semi-parlée semi-chantée à la JJ Cale, et une écriture à la Dylan (l'autre idole de Mark Knopfler). Le premier album, éponyme, démarre doucement, mais certaines chansons font mouche, notamment "Sultans of swing", ou "Lady writer", un an plus tard.
Clip vidéo de "Lady writer", issu du deuxième album, "Communique", sorti en 1979
Ce n’est pas toute de suite le grand succès, mais le style qui dénote face à la vague punk, arrive à trouver son public. Le véritable essor va arriver au début des années 80 avec deux grands tubes : "Romeo and Juliet" sur l’album "Making Movies" (1980) et "Private Investigations" sur l’album "Love over Gold" (1982). Le style a évolué par rapport au groupe de guitares du début. Les morceaux se font plus longs, les arrangements sont plus complexes et lorgnent vers le rock progressif, comme dans le fougueux et tourbillonnant "Tunnel of love" ou l’épique et incandescent "Telegraph road". Les tournées grossissent elles aussi et les concerts deviennent des grand-messes aux accents rock, pop, avec claviers enrobants et envolées guitaristiques lumineuses. Le double live "Alchemy" enregistré en juillet 1983 au mythique Hammersmith Odeon de Londres, et sorti en 1984, rend compte de ce que beaucoup de fans considèrent comme l’apogée et la quintessence musicale du groupe.
"Sultans of swing" sur la scène du Hammersmith Odeon en juillet 1983, pour le live "Alchemy", sorti en 1984

Le groupe phare des eighties, bien malgré lui

Ce qui va se produire avec l’album suivant reste encore 30 ans après un mystère : comment un disque de morceaux typiquement influencés par le rock et la country a-t-il pu devenir l’un des symboles des années 80, alors en pleine mode de synthétiseurs et boîtes à rythmes ? Comment une chanson se moquant ouvertement de MTV et des yuppies des eighties a-t-il pu à ce point symboliser la chaîne musicale anglaise en plein essor ?

L’album "Brothers in arms" enregistré aux Bahamas fin 1984, sort au printemps 1985, et va servir pour faire la promotion du nouveau format que lance Sony : le Compact Disc. Le single "Money for nothing" (et son refrain chanté par Sting "I want my MTV") fait un carton, notamment grâce à son clip tourné en images de synthèse, révolutionnaire pour l’époque, et qui va tourner en boucle sur la chaine télé dont il se moque.
Le clip vidéo de "Money for nothing" tourné en partie avec des images de synthèse (1985)
Les autres singles qui suivent deviennent également des tubes : "Walk of life" et son orgue Tex-Mex sur un schéma classique à la Chuck Berry, "So far away" ballade on ne peut plus simpliste à quatre accords, et le morceau-titre "Brothers in arms" écrit à propos de la guerre des Malouines, qui sort en CD single, une première dans l'histoire.

Forcément, la production sonne "d’époque" : un son léché, des nappes de synthé, les guitares plutôt discrètes, et du saxophone. Mais en les réécoutant aujourd’hui, ces chansons ne correspondent en rien à l’esprit eighties. "Why Worry" est une ballade country, reprise d’ailleurs par les Everly Brothers, “Walk of life” est un rockabilly tout ce qu’il y a de plus classique, "Money for Nothing" fait plus penser aux Stones ou ZZ Top qu’aux Cure, U2 ou Depeche Mode de la même période. Et "Brothers in arms" est depuis devenu un classique des morceaux anti-militaristes, digne successeur de "Masters of war" (Bob Dylan, 1963) ou "For what it's worth" (Stephen Stills / Buffalo Springfield, 1967).
Clip vidéo de "Brothers in arms" (1985)
Pourtant, cet album reste toujours dans l'imaginaire collectif estampillé "années 80", et Dire Straits, qui entamme derrière une tournée mondiale étalée sur deux ans, est en passe d’acquérir le statut de plus grand groupe du moment. Ils participent aux grands évènements musicaux de l’époque, comme le Live aid, ou les concerts de charité du Prince Charles, et on dit que c’était le groupe préféré de Lady Di. Le look un peu décalé de Mark Knopfler avec bandana et poignets en éponge à la manière d’un tennisman, finiront de cataloguer Dire Straits dans une imagerie surannée dont ils ne sortiront plus.
Clip vidéo de "Walk of life" (1985)

Un mastodonte dont il faut se débarasser

Un peu dépassé par l’envergure qu’a pris son groupe, qu’il voulait au départ comme simple véhicule de ses chansons, Mark Knopfler fait d’abord une grosse pause de cinq ans pendant laquelle il s’adonne à des projets qui lui tiennent à cœur : il continue de composer des musiques de films comme il l’avait déjà fait en 1983 pour "Local hero" et 1984 pour "Cal", il produit les albums de ses amis (Randy Newman, Willy Deville...) et il revient à ses premières amours, le bluegrass, la country et le western swing, avec un disque en duo avec Chet Atkins ("Neck & neck" en 1990), et le groupe éphémère The Notting Hillibillies qui reprennent des vieux standards de l’entre-deux-guerres ("Missing..presumed having a good time" en 1990).

Mais en 1991, les sirènes du succès le poussent au comeback de son groupe qu’il ne voulait pourtant plus gérer, et Dire Straits revient pour un ultime album "On every street" et ses singles "Calling Elvis" (dont le clip met en scène des marionnettes inspirées des "Thunderbirds"), "Heavy fuel" ou ecore "The bug". Suit une tournée gigantesque. Ce sera la dernière, et l’album live "On the night" qui sort en 1993 scelle l’aventure discographique de Dire Straits.
"Your latest trick" aux arènes de Nîmes en juin 1992, pour l'enregistrement du live "On the night" sorti en 1993
Depuis, Mark Knopfler a eu une carrière solo très prolifique : neuf albums studio et autant de tournées, mais cette fois ce n'est plus dans des stades gigantesques. Les concerts sont dans des salles à taille humaine, et les sorties de disques beaucoup moins médiatisées, ce qui correspond parfaitement aux aspirations du songwriter. La musique est plus calme, orientée vers un contry-folk matiné d’arrangements celtiques issus de son écosse natale. La guitare est moins prédominante, et on sent qu’il se focalise plus sur l’écriture. L’inspiration apparemment ne tarit pas, et on murmure d’ailleurs qu’un prochain album serait actuellement en cours d'enregistrement, et pourrait voir le jour en 2018.
Mark Knopfler le 31 mars 2016 à Madrid, pour la premère du film "Altamira" de Hugh Hudson, avec Antonio Banderas, et dont il a composé la musique

Mark Knopfler le 31 mars 2016 à Madrid, pour la premère du film "Altamira" de Hugh Hudson, avec Antonio Banderas, et dont il a composé la musique

© Gabriel Maseda / NurPhoto
Cela fera alors exactement 40 ans que Dire Straits avait débuté avec son premier album et "Sultans of swing" (avril 1978), et son intronisation au Rock’n'Roll Hall of Fame le 14 avril 2018 sera une juste reconnaissance de ce groupe à l’image toujours un peu en décalage avec ce qu’il était vraiment.