Onirisme et spleen capiteux : le Londonien King Krule signe avec "The Ooz" un des grands albums de 2017

Par @Nijikid
Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 29/11/2017 à 11H20, publié le 21/11/2017 à 17H58
King Krule.

King Krule.

© Frank Lebon

Révélé en 2013 avec son premier album "Six Feet Beneath the Moon" qui affirmait déjà un style singulier mixant merveilleusement ses différentes influences jazz, rockabilly, dub et hip hop, le Londonien King Krule est de retour avec "The Ooz". Nocturne, fragile et ténébreux, il s’agit de l'un des plus beaux albums de l’année. A voir en concert le 26 novembre à Paris et le 29 à Lyon.

Une voix cabossée dans un corps d'ado

Archy Marshall alias King Krule (mais aussi différents pseudos dont Zoo Kid et Edgar The Beatmaker), n’a que 23 ans, mais avec son physique chétif, sa chevelure rousse et ses taches de rousseur il fait bien 5 ans de moins. Sa voix, elle, en fait facilement 30 de plus. Grave, rugueuse et cabossée, elle semble charrier une longue vie d’excès, de nuits sans jour dans le brouillard des clopes et du whisky, une vie à la Bukowski.

Cette voix de faux crooner noctambule à l'accent cockney prononcé ensorcelle sans le vouloir, presque malgré elle. Elle est la porte d’entrée à bord du cerveau fiévreux d’Archy Marshall,  gamin précoce mais vieille âme rongée par la solitude et la dépression.  Au point que ses chansons ressemblent parfois à des appels à l’aide. "Je suis seul, seul, profondément isolé, en pleine nuit", se plaint-il sur "Locomotive". "Pourquoi m’as tu quitté ? A cause de ma dépression ?", demande-t-il sur "Midnight 01". Et encore "Y-a-t-il quelqu’un ici ? Y-a-t-il quelqu’un ici ? Parce que je suis tout seul", se désole-t-il sur "The Ooz".


Le clip de "Dum Surfer" instille un trouble sous influence David Lynch. King Krule y est grimé en zombie...

Spleen rageur et syncrétisme musical ensorcelant

Amours perdues, drogues, paranoïa, et une certaine misanthropie – "I don’t trust anyone, only get along with some", résume-t-il sur "Vidual" - nourrissent son spleen rageur, capiteux et sexy, qui regarde du côté de Chet Baker, voire de Tom Waits tout en restant très moderne.

King Krule peut approcher un phrasé rap mais il a tendance à parler de façon sensuelle et mélodieuse avec un débit engourdi bien à lui, quand il ne lâche pas des râles de bête blessée ("Lonely Blue"). Quant aux seynettes qu'il évoque, elles peuvent être aussi drôles et désespérées qu'universelles et peu glorieuses : "Je me sens légèrement en purée, le sauté n’a rien absorbé, je suis à deux doigts de la folie quand je vomis sur les pavés" (sur l’excellent single "Dum Surfer"). 

Musicalement, le mariage improbable de toutes ses influences, qui vont de l’afro-beat de Fela Kuti au "Grime" anglais, de Gene Vincent au trip-hop, et de John Lurie au hip-hop des vingt dernières années, est encore plus réussi sur ce second album que sur le premier. Plus dense et plus naturel mais plus franchement jazz aussi, comme l’annonçaient ses concerts dès 2013.

Le saxophoniste argentin Ignacio Salvadores, dont la rencontre a été capitale selon Archy Marshall, insuffle une couleur chaude à cet album. Ce musicien de rue repéré sur internet l’a incité en outre à écouter à nouveau du punk et du vieux rock tout en le poussant "vers des sonorités un peu bizarres". 

Un romantisme très automnal

"J’ai connu une longue période de déconnexion, c’est pour ça que les deux albums sont si différents", explique Archy Marshall dans Tsugi Magazine qui lui consacrait sa couverture en octobre. "Je voulais faire quelque chose de plus riche. J’ai travaillé longtemps sur la production, le mixage, les cuivres, les cordes", ajoute-t-il. Et contrairement au premier album réalisé quasiment seul, il a enregistré celui-ci en grande partie avec ses musiciens de scène.
 
Le son, sali par les dissonances et les petits accidents précieusement conservés, donne effectivement l’impression que le disque est le fruit d’improvisations fébriles. Couplés à sa voix caverneuse, ces petits défauts donnent un côté fragile et artisanal à l’ensemble. Dense et complexe, "The Ooz" cultive un trouble poignant entre cauchemar et réalité. S’en dégage un romantisme puissant et une mélancolie très automnale. 

L'album "The Ooz" de King Krule (Beggars) est sorti fin octobre
King Krule est en concert le 26 novembre au Casino de Paris (complet) et le 29 novembre à Lyon (Feyzin, Epicerie Moderne).