La voix d'Alain Bashung au coeur de l'album posthume "En amont"

Mis à jour le 27/11/2018 à 16H48, publié le 23/11/2018 à 09H49
Alain Bashung à Colmar en août 2004.

Alain Bashung à Colmar en août 2004.

© Yannick Bohn / Photo PQR L'Alsace / MaxPPP

Presque dix ans après sa mort survenue le 14 mars 2009, Alain Bashung est de retour sur les ondes avec l'album "En amont". Ce disque posthume regroupe onze chansons inédites, non retenues pour "Bleu Pétrole", le dernier album paru de son vivant, en 2008. Onze titres bouleversants qui permettent de renouer avec sa voix si particulière.

Des maquettes conçues en amont de "Bleu Pétrole"

Entre 2002 et 2008, durant le long travail de maturation de son ultime album "Bleu Pétrole", dominé par la patte de Gaëtan Roussel et de Gérard Manset, Alain Bashung avait enregistré chez lui d'autres chansons. Une grosse vingtaine de titres en guitare-voix, sur des paroles (mais aussi parfois des compositions) signées d'une nuée d'auteurs tels Dominique A, Doriand, Raphaël ou Daniel Darc. Des chansons en chantier qu'il avait chargé son épouse Chloé Mons, peu avant de partir, de faire aboutir.

Parce que c'était "trop d'émotions", Chloé Mons a mis presque dix ans à se replonger dans ces archives audio et à faire le tri. Or "il y avait vraiment matière à faire un album posthume, les chansons se tenaient et se répondaient", nous a-t-elle expliqué. "Cet album est nécéssaire. Il réaffirme une certaine radicalité qu'avait Alain avec la musique. C'était si triste que cela reste dans des tiroirs. Mais je voulais que ce soit beau et que ça lui ressemble."

Edith Fambuena réalisatrice tout en sensibilité

Qui pour réaliser ce travail d'orfèvre qui a consisté à nettoyer les démos, faire un peu de Lego et habiller sans trahir la voix d'Alain Bashung tirée de ces maquettes? Le choix d'Edith Fambuena, musicienne et productrice qui avait travaillé sur le chef-d'oeuvre "Fantaisie Militaire" il y a 20 ans, s'est imposé. "Edith est venue appuyer des couleurs qui étaient déjà là et donner un liant à toutes ces chansons", résume Chloé Mons. "J'ai tenu la main d'Alain pour donner du rab à ceux qui l'aimaient", décrit pudiquement Edith Fambuena. 

Enfermée pendant des jours et des nuits l'été dernier dans son studio avec la voix d'Alain Bashung comme seule compagne, Edith Fambuena n'a pas cherché à maquiller ou muscler artificiellement ces maquettes. Elle a au contraire soustrait respectueusement ce qui devait l'être et gratté jusqu'à atteindre la vérité nue de ces chansons. Elle les a ensuite habillées, avec délicatesse et sensibilité, en cherchant à rester au plus près de ce qu'il voulait raconter. Sobrement, et sans peur des silences. 

Reportage : E. Cornet / P. Juvigny / G. Gosalbes /G. Orain / S. Korwin

La voix de Bashung en majesté

La voix d'Alain Bashung, profonde et grave, intense et gorgée de vécu, mais parfois aussi plus fragile, est ici traitée en majesté. C'était leur volonté à toutes les deux. "On est parties avec Edith sur l'idée de rester au plus près de la matière. Or la matière, la plupart du temps, c'était sa voix", se souvient Chloé Mons. "Et puis l'histoire du disque c'était quand même de lui redonner sa voix."

Edith Fambuena avoue avoir eu "des moments difficiles" en découvrant des sanglots dans la voix d'Alain. On les perçoit très nettement sur "Les arcanes", écrit et composé par Arman Méliès et sur "Seul le chien", écrit et composé par Dominique A. Sur cette dernière, particulièrement poignante, les paroles semblent aussi prémonitoires que sur le premier single "Immortels", signé lui aussi Dominique A et écarté de "Bleu Pétrole" au dernier moment par pudeur alors que Bashung se savait condamné.

"C'est la dernière étoile 
Que je vois s'allumer 
C'est le dernier soupir 
Que je m'entends pousser 
Qu'on me porte qu'on m'installe 
(...) Que je voie défiler 
Un à un ces visages 
Pour qui j'aurai compté"
("Seul le Chien")

Gene Vincent, Martin Sheen et Johnny Cash à bord d'une Cadillac

Si la seconde partie de l'album est un peu plombée, "En amont" reste pourtant étonnamment lumineux. Edith Fambuena s'est raconté des histoires de Cadillac, de grands espaces et de Johnny Cash. Elle a redéfini le décor du difficile "Les rêves de vétéran" composé par Arman Méliès sur un texte d'un auteur inconnu, ajoutant un harmonica et donnant des accents western à cette complainte d'un vétéran du Vietnam rongé par la culpabilité. "J'ai ôté tout le lyrisme de la première version", se souvient-elle, "je me suis dit c'est Martin Sheen dans Apocalypse Now."

Sur "Elle me dit les mêmes mots", un texte de Daniel Darc, elle a "mis du vent dans ses cheveux". Sur "Ma peau va te plaîre" (texte de Joseph d'Anvers), dans lequel il incarne une prostituée, elle a injecté du Gene Vincent, héros des 15 ans de Bashung. Elle a posé des notes de guitare liquides sur "La mariée des roseaux" et des choeurs délicats sur le final "Nos âmes à l'abri". Quant à Raphaël, il apporte une grisante touche orientale sur "Les Salines", dont il signe texte et musique.

De blues atmosphériques en folks un peu flingués, ainsi va "En amont", disque posthume crépusculaire et dépouillé, aussi ensorcelant que l'appel d'air d'un fantôme bien-aimé.

L'album "En amont" d'Alain Bashung (Barclay) est sorti vendredi 23 novembre