Daniel Darc entre en éternité avec "Chapelle Sixteen"

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 07/10/2013 à 13H18, publié le 03/10/2013 à 14H47
Daniel Darc le 11 juillet 2012 aux Francofolies de La Rochelle.

Daniel Darc le 11 juillet 2012 aux Francofolies de La Rochelle.

© Xavier Leoty / AFP

Daniel Darc, disparu en février dernier à l'âge de 53 ans, a tutoyé la mort toute sa vie. La Grande faucheuse l'a accompagné sur tous les chemins de son parcours chaotique. Sur la fin, le chanteur montrait un appétit de vivre renouvelé et s'était attelé à son grand oeuvre. "Chapelle Sixteen", très bel album posthume publié ces jours-ci, était bien avancé lorsque le ciel l'a rappelé.

Chemin de croix
Il n'est pas entré dans les ordres, mais Daniel Darc, juif converti au protestantisme, a fait preuve sur la fin de sa vie d'une foi fervente, mystique, la Bible le guidant, disait-il, au quotidien. Son chemin de croix en revanche, il l'a vécu. Et de l'Enfer, il est revenu. Emporté par un oedème pulmonaire en février dernier, alors qu'il s'était "calmé", il est mort consumé par les excès de toute une vie à flirter avec les abîmes.

Sentait-il, malgré sa sobriété retrouvée, sa fin proche ? Il s'était en tout cas attelé à un album dans lequel il se racontait comme rarement, une sorte de testament qui lui tenait particulièrement à coeur. Et qui apparait comme un compagnon de route musical de son autobiographie, elle aussi bien avancée mais inachevée, fruit de longs entretiens de plus d'un an avec le journaliste Bertrand Dicale, "Tout est permis, mais tout n'est pas utile", parue cet été.
"Une place au Paradis", extrait de "Chapelle Sixteen", album posthume de Daniel Darc
Divine surprise
Pourtant, c'est franchement à reculons que nous nous sommes plongés dans cet album posthume de Daniel Darc. Par crainte de salir une mémoire si fraîche en y trouvant que des fragments peu reluisants, des fonds de tiroir sans panache, dont seule la nature posthume aurait forcé l'intérêt.

D'où la divine surprise à l'écoute de ce "Chapelle Sixteen". Qui s'avère non seulement un bon album, mais aussi l'un de ses meilleurs en solo. Après le retour en grâce (et d'entre les morts) de "Crèvecoeur" (2004) et "Amours Suprêmes" (2008),deux albums composés et réalisés par Frédéric Lo, Daniel Darc s'était tourné vers un travail fructueux à quatre mains avec le musicien Laurent Marimbert, que le chanteur Christophe lui avait présenté.

Laurent Marimbert en maître d'oeuvre
Déjà aux manettes du très réussi "La Taille de mon Âme" (2011), Laurent Marimbert était au chevet depuis six mois de ce qui est devenu "Chapelle Sixteen". Au moment de la disparition de Daniel Darc, l'album était déjà très avancé. Les orchestrations étaient au point. Les voix avaient été posées. La direction musicale et même l'ordre des chansons avaient été définis

La disparition soudaine de Daniel Darc, qui était encore sur scène 5 jours avant sa mort à la Gaîté Lyrique, a été un coup pour Laurent Marimbert. C'est sur l'insistance de la mère de Daniel Darc qu'il s'est remis à l'ouvrage, douloureusement et trois mois après le dècès, pour terminer ce travail que le défunt jugeait très important. Les souvenirs d'un survivant
A écouter attentivement les paroles de "Chapelle Sixteen", on comprend pourquoi. D'abord, ce disque avait été imaginé comme un spectacle qui devait raconter la vie de Daniel Darc. Si ce postulat de départ avait été finalement abandonné, l'ancien chanteur de Taxi Girl se livre néanmoins dans cet album comme jamais, faisant resurgir des pans entiers de son parcours de survivant.

On sent chez ce romantique écorché une envie de témoigner, de se souvenir, des vivants et des morts,  des regrets, des remords. "J'ai vu les meilleurs esprits de ma génération détruits par la folie", résume-t-il d'un trait en anglais dans l'un des interludes qui ponctuent ce disque.

Les années de dêche, un squat à Pyrénées (quartier parisien), Alphabet City à New York, les démélés avec la justice, les amis (toute une galerie de personnages refait surface, de Victor le silencieux à Fabienne emportée par un cancer, en passant par René les petits pieds),  les amours, les abysses, tout y est évoqué, de façon à la fois directe et pudique, souvent poétique. Difficile de ne pas être ému, parfois émerveillé par ces éclats de mémoire intimes capables de toucher à l'universel.

Une variété musicale inédite
Musicalement aussi Daniel Darc se lâche. Orchestre symphonique (le tonitruant "Les 3 singes", qui ouvre l'album, "Mauvaise journée", "Ita Beila") ou dépouillement clavier-voix ("Des idiots comme moi", "Période bleue", "Les enfants"), voire les deux à la fois dans le majestueux titre à deux vitesses "Que sont devenus les Hommes", cohabitent en bonne intelligence avec ce bon vieux rock'n'roll ("Une place au paradis", "Sweet sixteen"),  et même une incursion free jazz aux accents fusion-funk ("Un peu de sang") et des  échos de R&B à l'ancienne ("La dernière fois").

L'album est accompagné d'un second CD de démos inachevées, afin, dit Laurent Marimbert de conjurer toute vélleité future de fonds de tiroirs issus de ces derniers enregistrements. Avec "Chapelle Sixteen", Daniel Darc fait ses ultimes adieux ("je vais m'absenter") et gagne, c'est sûr, sa place au paradis, l'obsession de celui qui chantait en 2008 "Quand je serai mort j'irai au paradis/ C'est en enfer que j'ai passé ma vie"...

Daniel Darc "Chapelle Sixteen" double CD (Jive Epic/Sony) est sorti le 30 septembre 2013

Daniel Darc interprète "J'irai au Paradis" à Taratata en Février 2008