Alain Bashung : émouvante rencontre avec Edith Fambuena, réalisatrice de son album posthume "En amont"

Mis à jour le 25/11/2018 à 11H42, publié le 20/11/2018 à 15H37
Edith Fambuena, sur scène à Bourges avec Les Valentins en 2002, et Alain Bashung sur scène à la Fiesta des Suds de Marseille en 2003.

Edith Fambuena, sur scène à Bourges avec Les Valentins en 2002, et Alain Bashung sur scène à la Fiesta des Suds de Marseille en 2003.

© Alain Jocard/AFP et Serge Mercier/La Provence/MaxPPP

C'est à la musicienne Edith Fambuena qu'ont été confiées les clés de la réalisation de l'album posthume d'Alain Bashung, "En amont", sorti vendredi. Moitié du groupe Les Valentins, Edith connaissait bien Bashung pour avoir travaillé sur l'album "Fantaisie militaire" en 1998, et notamment sur l'impérissable "La nuit je mens". Rencontre dans son studio parisien, où la magie a de nouveau opéré.

C'est un petit studio niché au sous-sol d'un immeuble du 12e arrondissement, tapissé de bois, comme à bord d'un voilier, que certains appellent familièrement "la roulotte". Un lieu matrice, plongé dans une douce pénombre chaleureuse, où le jour n'entre pas, et où l'on peut vite oublier l'extérieur et perdre la notion de l'heure et du temps.

C'est là que la musicienne sensible Edith Fambuena, connue pour son travail de productrice pour Etienne Daho, Jane Birkin ou Jacques Higelin, s'est enfermée l'été dernier plusieurs semaines en apnée pour réaliser les onze titres inédits qui composent l'album posthume d'Alain Bashung baptisé "En amont". Afin de communier par-delà la mort avec "Alain", Edith Fambuena s'est mise sans le vouloir, sans le savoir, en état de transe, en état de prescience, déterminée à honorer la mémoire et à ne pas trahir son mentor, auprès duquel elle dit avoir tant appris, il y a 20 ans, sur "Fantaisie Militaire".

Dans le studio parisien d'Edith Fambuena où elle a réalisé l'album posthume de Bashung.

Dans le studio parisien d'Edith Fambuena où elle a réalisé l'album posthume de Bashung.

© Laure Narlian / Culturebox
Avez-vous été surprise d'être contactée pour ce projet posthume ?
Edith Fambuena : Oui. Je ne m'y attendais pas du tout. Pourquoi moi ? Des gens qui ont travaillé avec Alain, il y en a beaucoup. D'ailleurs au départ j'ai refusé. Je ne voulais pas qu'on m'impose quoi que ce soit. Alors j'ai posé mes conditions. Je voulais avoir carte blanche et je l'ai obtenue. Ma mission, c'était de nettoyer les démos et de rendre lisible quelque chose qui ne l'était pas assez. J'ai tenté des choses et on m'a donné le feu vert. La feuille de route a alors changé. En fait, j'ai surtout dû défaire. Parce qu'il fallait que je trouve, au niveau de l'éthique, ce pourquoi Alain n'avait pas validé ces morceaux à l'époque. 
 
Craigniez-vous surtout de le trahir ?
Sur "Fantaisie Militaire", le mot d'ordre d'Alain c'était : "trahissez-moi". Alors je me suis dit : "si j'ai su le trahir il y a 20 ans, cette fois je vais savoir l'aider, le protéger". D'autant que Chloé Mons (la veuve d'Alain Bashung, qui lui a confié ce travail NDLR) m'avait dit  : "si ce n'est pas toi qui le fais, ce sera d'autres et on préfèrerait que ce soit toi." 
 
Comment vous y êtes-vous pris ?
J'ai commencé en mai. J'y ai été petit à petit, parce qu'au début, rien que d'écouter toutes les voix qu'il avait faites, je pleurais, je souffrais. Je n'étais pas prête à rentrer dans le truc, il y avait trop d'affect. Et puis finalement il y a eu un déclic, et à ce moment-là il n'était plus mort, il était là. Je me suis mise sans m'en rendre compte en condition. "Il n'est pas mort, il t'a donné un truc à faire et tu vas aller au bout, comme il te l'a appris sur "Fantaisie Militaire".
 
Le processus était en effet le même sur "Fantaisie militaire" : il ne vous donnait que les voix et vous demandait de trouver la musique, c'est ça ?
Ce n'était pas juste trouver la musique, c'était être au plus près de ce qu'il voulait raconter. On peut facilement partir sur des contresens. Par exemple sur "Fantaisie" j'ai fait un contresens sur "Malaxe". J'étais partie sur une guitare héroïque parce que je pensais qu'il parlait de la masturbation. Donc je démarre sur un truc tout à la verticale et puis on discute et il me dit "mais non, je ne parle pas de ça mais de l'architecture urbaine !" Un texte, on peut lui faire dire ce qu'on veut, c'est lui qui m'a appris ça. Avec le même texte et la même voix on peut faire plusieurs chansons aux messages différents.
 
Quels souvenirs gardez-vous de ce travail sur "Fantaisie militaire" ?
Pendant la création de cet album il s'est passé des choses assez particulières. J'ai perdu mon père et Jean-Louis (son partenaire au sein du groupe Les Valentins qui travaillait avec elle sur l'album de Bashung) également. Je perds le mien au mois de mai, Jean-Louis perd le sien au mois d'août et on termine l'album en septembre. De son côté, Alain est en plein divorce et sort d'une dépression. Pour faire "Fantaisie" on s'enferme ensemble et on fait en sorte d'être heureux, on met à l'écart la douleur. Alain avait 49 ans et j'en avais 33. J'ai dû faire une sorte de transfert. Pour "En amont", tout ça revient. Je m'enferme à nouveau avec sa voix et je fais abstraction de la souffrance. Et puis avec des textes comme "Immortels" je trouve super pour le public de dire : la mort c'est sérieux mais ce n'est pas vraiment grave. Cette façon très digne d'Alain de partir et de revenir, moi ça me rassure en tant qu'être humain. 

Comment avez-vous fait pour réaliser "En amont" sans interlocuteur ? Quand vous aviez un doute, quand il fallait arbitrer ?

Des doutes, je n'en ai jamais eu longtemps parce que la réponse venait d'elle-même. Pendant des jours et des nuits je me suis enfermée ici cet été. Je n'habite pas loin, je ne rentrais que pour me laver mais je dormais, ou plutôt je sommeillais ici, je ne faisais jamais une nuit entière, j'étais vraiment avec Alain. Ça a duré quinze jours non-stop. Je ne pouvais pas me déconnecter. C'était d'une fluidité incroyable, j'avais l'impression qu'il était là tout le temps. Il y a des choses, je me demande encore comment je les ai faites.
 
C'était un peu mystique ?
A un moment par exemple j'ai buté sur une chanson, "Ma peau va te plaire" (écrit par Joseph d'Anvers). Alain racontait un truc qui ne lui ressemblait pas, en particulier son regard sur les femmes. Je me dis bon je vais aller dormir, j'éteins tout. Peu après je vois l'ordinateur qui se met à marcher tout seul, la session déjà ouverte alors que d'habitude je dois mettre un mot de passe. Et j'entends le riff de guitare dans ma tête et je me vois faire les choses et je le fais malgré la fatigue, bling, blang, blong, j'ai une vision de lui sur scène et ça change tout, je tiens le truc. C'est comme s'il me soufflait : tu te souviens quand je t'ai raconté que j'avais été à 15 ans voir Gene Vincent à la Mutualité ? Tout se débloquait comme ça, il y avait des signaux : je tombe et la guitare fait l'accord qui manquait… Je n'avais jamais été en transe mais je crois que là je l'ai été.
 
Dans les moments de doute, il y avait toujours Chloé Mons ?
Oui, on ne se connaissait pas avec Chloé, mais on a entretenu toute une correspondance. Je la tenais au courant de l'avancement, c'était un véritable échange. Ayant travaillé avec elle, je peux vous dire qu'ils se sont aimés, et je comprends pourquoi, je l'ai senti. La façon dont elle m'a parlé de lui, la façon dont elle m'a encouragée. "La mariée des roseaux", c'est elle.
 
La voix de Bashung est très en avant sur l'album. C'était votre volonté ?
Oui c'était notre volonté à toutes les deux, Chloé et moi. C'était important parce que c'est du rab d'Alain pour les gens qui avaient envie d'entendre sa voix. Pour que ce soit compréhensible, il fallait qu'il soit présent, pas caché. 
Dans le studio d'Edith Fambuena Paris 12e.

Dans le studio d'Edith Fambuena Paris 12e.

© Laure Narlian / Culturebox

De quel matériel disposiez-vous ? Par exemple sur le titre "Les Salines" et ses accents orientaux, c'est vous qui avez ajouté ces guitares ou bien étaient-elles déjà là ?

J'avais des chansons déjà produites, quasi terminées. "Les Salines" est un cas à part. C'est Raphaël (auteur et compositeur sur ce titre NDLR) qui a tout refait chez lui et est revenu pour le mixage. Au départ, j'avais une version de lui différente. Mais il a préféré tout refaire au propre. C'est le seul des auteurs, avec Doriand, avec qui j'ai eu un échange.
 
Doriand est aussi venu vous voir en studio ?
Mon ami Doriand a été important sur le projet. Il avait travaillé plusieurs mois avec Alain et a deux textes sur "En amont" : "La mariée des roseaux" et "Nos âmes à l'abri". Quand je lui ai dit que j'allais travailler sur ce projet et sur deux de ses morceaux, il a fondu en larmes. Il n'y croyait pas parce qu'il était persuadé que Bashung n'avait pas chanté ses textes et à l'époque cela l'avait beaucoup affecté. Il m'a donné les clés sur ses deux chansons, en m'apprenant par exemple que pour "Nos âmes à l'abri", Bashung voulait quelque chose de christique, d'où les chœurs. "La mariée des roseaux" m'a beaucoup hantée aussi, j'en ai fait à peu près dix versions. C'était donc bien d'avoir le point de vue de Doriand.
 
Quelle image la plus chère d'Alain Bashung gardez-vous ?
Ce moment où il m'a pris dans ses bras alors que j'étais en train de faire une guitare sur "Fantaisie militaire". Il m'a pris dans ses bras et il m'a dit "mais quel son tu me sors !" (ton doux et admiratif NDLR). C'était sincère et je ne m'y attendais pas. Alain était une figure fraternelle. Et une figure très masculine. J'ai côtoyé beaucoup de garçons dans ma vie mais quasiment aucun homme. J'ai rencontré un homme avec Alain. Nous avions des discussions sur la tendresse, qui est la douceur virile. Il y a des gens qui voulaient se faire aimer d'Alain. Et il y a ceux qui aimaient Alain. Il a changé ma vie. Il m'a donné confiance en moi. Tous les jours quand je pars de chez moi je l'embrasse. Avec ce projet je me suis dit : "je lui dois ça, je lui rends un peu de ce qu'il m'a donné."

L'album posthum d'Alain Bashung "En amont" sort vendredi 23 novembre 2018 (Barclay)