Snoop Lion ? Un enfumage presque convaincant sur disque

Par @Nijikid
Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 25/04/2013 à 17H02, publié le 25/04/2013 à 16H39
Snoop Lion n'est-il qu'un écran de fumée ?

Snoop Lion n'est-il qu'un écran de fumée ?

© Jive Epic

Snoop Dogg, qui fut à la proue du gangsta rap à son époque la plus violente, a vu la lumière (ou fumé le joint de trop) lors d’un voyage en Jamaïque en 2012. Converti à la religion rastafari, le rappeur se pose depuis en réincarnation de Bob Marley sous le nom de Snoop Lion. Si la sincérité de cette mue spirituelle reste douteuse, l’album reggae qui en découle, «Reincarnated», est plus convaincant

Une conversion opportuniste à prendre avec humour
Alors comme ça, un simple séjour à Kingston aura suffit à faire du rappeur de «Gin & Juice» et «Still a G Thang» un nouvel apôtre du rastafarisme ? Mieux, une réincarnation de Bob Marley ? Outre l’impossibilité pratique, Snoop étant né en 1971, dix ans avant la mort du Messie du reggae, difficile de ne pas voir d’abord de l’opportunisme dans cette réappropriation de l’héritage de ce chanteur mythique, dont la parole continue de rayonner et les disques de s’écouler par milliers trente ans après sa mort.
 
Pourtant, Snoop Dogg étant devenu ces dernières années une sorte de personnage de dessin animé sympathique et divertissant, la conversion prête surtout à sourire...avec des dollars plein les yeux. Cependant, on peut comprendre que le cabot soit las du rap et tente d’explorer un nouveau genre. «Aujourd’hui, j’ai envie de faire de la musique avec une bonne énergie et un message positif », offre-t-il.
Un message de paix
Alors certes, ses nouvelles incantations à la non violence, à la paix, à l’amour et à l’unité peuvent faire glousser. Surtout lorsqu’il pousse le vice jusqu’à parler en créole et à user d’un faux accent jamaïcain - « Me don’t want to see no more youth dead » par exemple - , mais cela vaut toujours mieux que d’appeler à dégommer les adversaires à coup d’Uzi.
 
En outre, si cette nouvelle défroque contraint Snoop à rester positif en toute situation, et notamment face aux critiques de Bunny Wailer, compagnon de route historique de Marley qui l’excommuniait récemment pour « utilisation frauduleuse de l’héritage et du symbolisme Rastafari », cette conversion a le gros avantage de ne pas changer son hygiène de vie quotidienne : se noyer dans des nuages de marijuana (un sacrement chez les rasta), son occupation favorite, fait partie du décorum.
Le bouillonnant Diplo à la production
Venons-en à la musique. L’album « Reincarnated » est le compagnon de route du documentaire du même nom, actuellement en salles aux Etats-Unis, qui raconte cette renaissance de Snoop Dogg en Snoop Lion, via un pèlerinage au temple rasta Nyabinghi.
 
Diplo, moitié du groupe Major Lazer et patron du label Mad Decent (maison mère du fulgurant «Harlem Shake»), est à la production. Connu notamment pour son travail pour M.I.A. et Beyoncé, ce sorcier du rapprochement entre musique électronique et rythmes exotiques, très en vogue actuellement, a fait de l'habile cousu-main en frottant le reggae au hip-hop et à l'électronique sur ce disque enregistré en partie en Jamaïque et bourré d’invités au micro. 
 
L'album démarre bien...
L’album démarre sur une progression de quatre titres solides, presque un sans faute. Il ouvre sur le nonchalant « Rebel Way », sur lequel Snoop Lion s’essaye au chant sur un dub agréable et plante les germes de sa nouvelle philosophie : « L’amour est le remède, le courage est l’arme que tu peux utiliser pour triompher ». Snoop se met à toaster plus franchement sur le suivant, « Here comes the King » (ci-dessous), un ragga très moderne qui rappelle le travail de Diplo pour Santigold.
... et se fourvoie à mi-parcours
Puis vient la pièce maîtresse de l’album à notre sens, « Lighters Up » (à voir plus haut), un hymne reggae-hip-hop extrêmement entêtant qui est aussi un appel à l’unité ponctué des interventions nerveuses des deux terreurs du dancehall Mavado et Popcaan. Suit un reggae de facture classique et rétro, « So Long », en duo avec Angela Hunte. Jusqu'ici, tout va bien, très bien même.

Et là badaboum ! Juste quand on commençait à se convaincre gentiment de la sincérité possible de cette conversion survient « Get Away », un titre commercial boursouflé que l’on croirait échappé de la cuisse de Will i.a.m. et qui gâche tout.

Dès lors, le charme est rompu et rien n’arrivera à nous réconcilier totalement avec ce disque qui ne respecte pas assez son parti pris de départ et se clôt sur une chanson dominée par Miley Cyrus, «Ashtrays and Heartbreaks», futur tube casse-pieds assuré dont on ne perçoit que trop bien les ficelles.
 
"Dans la lumière" du Lion de Juda
Dommage car restent encore deux-trois perles à se mettre sous la dent. Notamment «No Guns Allowed» (ci-dessus), contre la prolifération des armes à feu avec Drake et la propre fille de Snoop (Cori B) ainsi que «Smoke the weed », réactualisation d’un hit reggae de 1984 («Don’t smoke the seeds») où Snoop tricote ses rimes en créole de pacotille avec une aisance telle qu’il en fait un sommet jubilatoire du disque.
 
Et Snoop Dogg dans tout ça ? Puisque Diplo promet que «Reincarnated» n’est que le premier album d’une longue lignée à venir, on suppose le Dogg rayé de la carte. «Je suis toujours Snoop Dogg jusqu’à ma mort mais lorsque je fais mon reggae, je suis dans la lumière de Snoop Lion», répond l'interessé. Le gangsta-rappeur n'est donc pas encore mort, toujours prêt à renaître de ses cendres derrière le noble Lion de Juda.  En attendant, «Jah Bless, wisdom, guidance and protection».

"Reincarnated" de Snoop Lion (Jive Epic) est sorti le 22 avril 2013

Snoop Lion est en concert à Paris (Zénith) le 4 juillet, à Landerneau (Fête du bruit dans Landerneau) le 9 août et à Colmar (Foire aux vins) le 14 août.