INTERVIEW. Roméo Elvis, le rappeur qui monte, nous parle humour, scène et succès

Par @Nijikid
Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 24/02/2018 à 11H46, publié le 21/02/2018 à 11H05
Roméo Elvis dans son clip "Nappeux".

Roméo Elvis dans son clip "Nappeux".

© Saisie écran

Avec son humour et sa liberté ravageuse, le rappeur belge Roméo Elvis rénove le rap d'ici et fait tourner les têtes. Grand frère de la jeune chanteuse Angèle, invité du tube de Thérapie Taxi "Hit sale", il est actuellement sur toutes les lèvres. Rencontre à l'occasion de la sortie de l'édition augmentée de son dernier album, "Morale 2luxe", et à la veille d'une grande tournée française.

Rap Révolution

Avec Lomepal et quelques autres, vous êtes en passe de ringardiser totalement le rap d’avant. En as-tu conscience ?
Roméo Elvis : J’ai conscience que le rap d’avant était représenté par des acteurs plus urbains, davantage issus de l’immigration ou de classes sociales qui en avaient bavé. Personnellement j’ai toujours été attiré par ceux qui interprétaient ou abordaient le rap de façon plus ironique ou légère. Comme le Belge James Deano, qui ironise sur les rappeurs voulant se donner un genre dangereux et "street". Ou comme le Français Fuzati du Klub des Loosers, qui développe un point de vue différent, à la fois introspectif et critique de la société. Mais je suis conscient qu’avec Lomepal ou d’autres acteurs du milieu on pousse à l’ouverture en faisant de la musique qui se rapproche parfois de la variété ou du rock.

Lomepal et toi avez beaucoup de choses en commun. Qui a contaminé l'autre ?
C'est lui qui m'a le plus contaminé. Il a commencé plus tôt que moi et m'a inspiré à mes débuts. J’étais un grand fan. Je lui ai même envoyé un message du genre (petite voix) "Salut, je fais du rap, est ce que tu pourrais écouter ce que je fais ?". À l'époque il n'avait pas répondu, j'étais vexé. Mais après je l'ai décomplexé dans le chant, je crois lui avoir donné envie. À l'heure qu'il est, c'est peut-être plus équilibré mais de base c'est plutôt lui qui m'a influencé.

Humour

L’humour est essentiel chez toi. Tu es un sketch permanent. On se dit même que tu aurais pu faire du stand-up.
Le stand-up c’est la deuxième chose que j’aurais le plus aimé faire après la musique, clairement. Je pense que c’est une nécessité de montrer au public que je ne me prends pas au sérieux. Dès mon arrivée dans le rap j'ai voulu faire comprendre que je ne venais pas pour jouer un rôle dans ce truc qui vient de la rue. Je voulais montrer que j’aimais cette musique et ceux qui la faisaient, bien que je ne leur ressemble pas. Et que du coup je ne venais pas prendre leur place. Ça m'est resté jusqu’à aujourd’hui. Si je me vante d'être disque d’or je vais forcément finir par une blague.

Quel genre d'enfant étais-tu ? Faisais-tu déjà marrer tes proches ?
Enfant j'étais un rigolo. Surtout à base d'imitations. J'ai toujours adoré imiter mes profs, mes camarades de classe. Mais j'étais aussi très rêveur quand j'étais petit. Très gentil. Jusqu'à un certain âge. Et puis je suis devenu un petit con. De mes 15 à mes 17 ans ça a été une période de merde, j'étais renvoyé des écoles, je harcelais les élèves de ma classe, je faisais chier tout le monde.
 
Au fond es-tu un humoriste refoulé ou juste la synthèse parfaite de tes parents ?
En tout cas je ne peux pas nier que c’est l’influence pure et dure de la famille. Puisque ma mère (Laurence Bibot) est comédienne et mon père (Marka) est chanteur, c’est de là que me vient cette envie du sketch et de l’humour. Je fais de la musique mais en fait je réunis un ensemble de passions. La musique est le pôle dominant mais il y a aussi la photo.

Parlons en justement, tu as fait des études de photo et tu dessines aussi.
J’ai fait des études de dessin et de photo reportage, c’est un bagage qui me sert dans mon travail. En règle générale je pré-dessine tout, les logos, les pochettes. À 18 ans, la photo a pris de l'importance quand j'ai réalisé que tout tourne autour de l’image, qu’un morceau ne peut pas se faire connaître sans pochette et sans clip. Aujourd'hui je constate que lorsque je poste une photo sur les réseaux sociaux, ça a un impact plus fort que lorsque je mets une vidéo.

Du Motel au Supermarché

Quel genre de tandem formes-tu avec ton partenaire et producteur Le Motel auquel tu rends souvent hommage dans tes paroles ? 
C’est un tandem équilibré. Moi je suis aux fourneaux, je fais la promotion, je suis en représentation permanente, j’ai constamment envie de faire des choses, je suis une force de proposition. De l'autre côté, Le Motel est discret, c’est l’homme de l’ombre. Il a un univers artistique atypique et hyper intéressant mais il écoute, il pèse le pour et le contre et il a toujours une parole de sagesse. Il n'a qu'un an de plus que moi mais c’est quelqu’un de très posé, qui agit toujours de la bonne manière. Je mets un point d’honneur à le mettre en avant parce que cela se fait de moins en moins. En fait, nous sommes totalement différents, à l’extrême opposé. Ce qui nous rapproche c’est l’envie de faire toujours mieux, d'aller plus loin et d'expérimenter. C’est l’amour de la création qui nous lie. 

Dans "Morale 2luxe" tu fais plusieurs fois allusion à tes jobs passés, notamment de caissier de supermarché. Qu'est-ce que cela t'a appris ?
J'ai travaillé à la caisse d'un Carrefour pendant six ans et j'ai vu défiler trente millions de personnes. J'ai appris à dresser une typologie sociologique des clients dans leur manière de consommer. Mais comme ce n'était pas un boulot fun ça m'a aussi apporté la motivation d'arrêter. J'ai quitté ce job au moment de "Bruxelles arrive", en 2016, quand j'ai senti que ça commençait à fonctionner pour moi. J'ai pris le risque. Pendant un an ça a été la galère et là depuis six mois je suis bien.


Le Cirque du Succès

Ta réputation commence à grimper en France. Tout ce cirque médiatique, que tu critiques déjà en filigrane sur "Morale 2luxe", comment t'apprêtes-tu à le gérer ?
Pour moi, une des manières de garder les pieds sur terre c'est d'en parler, c'est de le dire dans mes textes. Sous-entendre par exemple sur "Respirer" que je n'arrive plus à m'intéresser à ce qui se passe, c'est montrer aux gens que je suis lucide et que je n'ai pas envie d'entrer dans ce cirque. L'expérience de mes parents est préventive. Grâce à eux, je suis prévenu depuis le début. Ce milieu du show business, je l'aborde en étant totalement prêt à la désillusion. Même si je n'ai pas envie que ça arrive, je m'attends à tout, je suis lucide parce que j'ai vu des gens se casser la gueule.

Sur "Chanmax" tu dis "J'ai commencé le rap dans des salles pleines de rappeurs/Aujourd'hui, c'est des nanas de quinze ans et demi". Ça te chagrine ? Quelle était ta cible au départ ?
Ma cible n'a jamais été définie mais je pensais m'adresser à des gens comme moi, de mon âge (25 ans), qui aiment le rap, le foot, le graffiti – j’ai fait beaucoup de graff en vandale. Disons que je ne pensais pas m'adresser à ce public-là de jeunes filles. Aujourd'hui aux premiers rangs de mes concerts je vois surtout des petites meufs de 15-16 ans. Ce sont elles les 120.000 followers et les trois-quarts de mon public. Et elles sont investies de ouf, alors je ne vais quand même pas me plaindre. D'autant que ça flatte mon ego. (sourire)

Sur Scène, le But est de Mettre une Claque

Une longue tournée se profile. Que représente la scène pour toi ?
La scène c'est ma raison de vivre, tout tourne autour de ça. C'est le bonheur à l'état pur. Pourtant, sur le coup, je fais ce que j'ai à faire. Après le concert, je fume un pétard, je suis là torse nu, le stress de la journée est parti et je ressens l'amour que les gens m'ont donné en kilowatts - jusqu'à 15.000 personnes aux Ardentes à Liège qui était ma plus grosse scène. L’idée en concert c'est de mettre une claque au public, de faire bouger le plus de monde possible. J'adore les messages de fans qui me disent "j'ai des bleus, je me suis déboité un truc". Je n'aime pas du tout savoir que les gens sont blessés mais j'adore savoir qu'ils se sont fait un peu mal parce que l'ambiance était trop forte. L'objectif c'est vraiment d’impressionner les gens.

Et les acouphènes (sifflements auditifs indésirables) dont tu souffres, ça va ?
J’ai des acouphènes depuis trois-quatre ans mais j'ai toujours eu des problèmes d'oreilles donc j'étais préparé. Sur scène je me protège avec des bouchons spéciaux. Les acouphènes c'est compliqué, on pourrait faire une interview entière là-dessus. C'est lié au stress, à l'état mental. C'est problématique pour quelqu'un dans la musique mais je m'en ouvre dans les textes (notamment "Ma tête") parce que ça fait du bien d'en parler.

Peux-tu me dire deux mots sur ta petite sœur Angèle, prometteuse chanteuse ? Allez-vous essayer de collaborer à nouveau ou au contraire essayer de prendre vos distances ?
Angèle a travaillé dur dans la musique depuis toute petite, dans l'académique. Elle fait une musique différente de la mienne mais on se retrouve forcément dans l'amour du texte, l'amour de la composition, les arrangements… On va travailler ensemble à l'avenir, on va se donner de la force mutuellement. En ce moment j'écris un morceau pour elle et je l'aide à écrire, et elle m'aidera encore comme elle l'a fait sur Morale 2 avec les chœurs (sur "J'ai vu" notamment). À moins d'un clash, ça ne va pas s'arrêter je pense.

Vous n’avez pas prévu de tourner ensemble par exemple ?
Non, pas tout de suite en tout cas. Faire un album et une tournée avec quelqu’un c'est un gros challenge. Et on est quand même frère et sœur, on a nos limites quoi ! (rires)

Album "Morale 2luxe" 13 titres originaux + 10 nouveaux titres et un remix (Barclay) est sorti vendredi 16 février 2018

Roméo Elvis est en tournée dans toute la France à partir du 9 mars, avec un Bataclan (complet) le 3 mai et un Olympia pour conclure en beauté le 8 novembre.