La chanteuse Fatoumata Diawara se raconte a travers sept disques qui ont marqué sa vie

Par @Nijikid
Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 25/05/2018 à 13H40, publié le 23/05/2018 à 16H19
La chanteuse malienne Fatoumata Diawara en 2018.

La chanteuse malienne Fatoumata Diawara en 2018.

© Aida Muluneh

Grande voix de l'Afrique, mais aussi comédienne, compositrice et musicienne, Fatoumata Diawara publie vendredi son second album, "Fenfo". Un disque engagé et moderne, irrigué de toutes les récentes collaborations de la chanteuse malienne, de Damon Albarn à Matthieu Chedid. A 36 ans, celle qui a déjà vécu plusieurs vies évoque pour nous son riche parcours parfois méconnu, via les chansons.

1.
Amadou et Mariam "Dobe Mangan"
En tant qu'enfant, je me souviens d'avoir été marquée par une chanson dAmadou et Mariam "Dobe Mangan", et d'avoir beaucoup pleuré dessus. J'avais 8-10 ans. Je pense que c'était leur premier album (sorti en cassette uniquement et réédité en 2005 dans le coffret "1990-1995 : l'intégrale des années maliennes") parce qu'alors ils s'exprimaient en tant qu'aveugles et faisaient face à leur handicap. Ils chantaient en bambara et disaient "Qu'est-ce que j'ai fait à Dieu ?". A cette période je venais de perdre ma grande sœur et je ne comprenais pas pourquoi, cela me paraissait injuste. J'aimais l'idée de chanter ses problèmes. J'habitais alors à Abidjan en Côte d'Ivoire. Mon père, qui était organisateur d'évènements et avait une petite compagnie de danse malienne, les soutenait. Je les observais de loin lorsqu'ils venaient à la maison. Ils ont trouvé plus tard la joie et le succès.

Le titre "Dobe Mangan" étant introuvable sur les plateformes, voici le dernier clip de Amadou & Mariam
2.
Salif Keita "Sina (Sambouya)"
Peu après la mort de ma sœur, parce que j'étais traumatisée on m'a envoyé chez ma tanti paternelle à Bamako au Mali pour me retrouver. Elle était comédienne. Là bas, j'écoutais "Sina" de Salif Keita, une chanson qui est un cri très puissant et très émouvant pour son père. J'aimais beaucoup ces voix. Ces gens chantaient leur douleur avec beaucoup d'espoir. Pour moi c'est du blues et c'est ça la musique. Parce que la musique n'est pas faite pour se plaindre, elle est faite pour chanter ses pleurs, pour transmuter la douleur en espoir. J'aime quand on se bat et qu'on se dit qu'on va s'en sortir en musique. J'ai toujours chanté pour moi-même, pour pouvoir déclencher les larmes parce que je n'arrivais pas à pleurer. Je ne voulais pas m'endurcir ni tout garder pour moi. Les pleurs m'ont aidé à pardonner et ont redonné de la douceur à mon âme. Les gens voient les pleurs comme un signe de faiblesse, mais moi je les vois comme une force. C'est la clé de l'espoir pour moi : une fois que tu as pleuré tu peux te relever et passer à autre chose.
3.
Francis Cabrel "Je l'aime à mourir"
A 18 ans, j'étais déjà comédienne, j'avais fait des films qui ont très bien marché au Mali. Là bas on m'appelle "Sia" et non pas Fatoumata, du nom du personnage que je jouais dans le film du même nom ("Sia, the dream of the python"). C'est alors que j'ai été repérée par la Compagnie de théâtre de rue Royal de Luxe. Ils cherchaient une comédienne africaine et le réalisateur a eu le coup de foudre quand il m'a vue. Mais ma famille refusait mon départ du Mali car j'étais à l'âge du mariage. Alors je me suis enfuie pour les rejoindre. Ensuite je n'ai pas donné de nouvelles pendant quatre ans. J'ai débarqué à Nantes, en France, un gros choc. Je ne connaissais pas la musique occidentale. A part Michael Jackson et Bob Marley. Ici j'ai découvert Francis Cabrel, "Je l'aime à mourir" (elle fredonne). Il est incroyable. Ensuite c'est le directeur de Royal de Luxe, Jean-Luc Courcoult, l'un de mes deux pères spirituels (avec Jean-Louis Sagot-Duvauroux, le metteur en scène d’Antigone qu'elle joua aux Bouffes du Nord), qui m'a poussée à chanter et à composer pour la compagnie. Je suis restée six ans avec eux, à parcourir le monde à chanter, jouer et danser. Ce qui me touchait c'est que les gens venaient souvent après le spectacle et disaient que je me transformais lorsque je chantais. C'est le public qui a vraiment été le déclic : il m'a donné la confiance de partager ma voix.
4.
Nina Simone "Sinnerman"
Mais à force de chanter, et avec le choc ressenti en m'enfuyant, je plaçais mal l'émotion sur ma voix. J'ai eu des nodules (tumeurs bénignes) sur les cordes vocales. J'ai réappris à chanter en écoutant Nina Simone. Parce qu'elle avait la voix grave et surtout le même timbre que moi. Je ne pouvais chanter haut à l'époque. J'avais trop de choses à dire, trop de choses à exprimer. C'était un passage. La voix est un chemin. J'aborde des thèmes qui font écho à ma vie. Une expérience que je traverse, une porte que j'ouvre, j'en fais une chanson. Cela peut être l'excision, le mariage forcé, la dépigmentation. Les thèmes que j'aborde sont souvent chargés mais les mélodies sont simples et positives pour mieux toucher un public large. Quand je chante "Sinnerman" de Nina Simone sur scène on me dit mais pourquoi reprendre cette chanson, c'est une des plus difficiles ? Mais pour moi c'est la plus facile parce qu'elle vient du blues.
5.
Jimi Hendrix "Hey Joe"
Je me suis mis à la guitare électrique (elle en joue nonchalamment devant nous et avec sa tenue rock afro qui marie perfecto en cuir noir, perles et foulards colorés, elle a de faux airs de Jimi). Parce que je voulais passer le cap de m'accompagner sur scène. Sur le continent africain, je ne connais encore aucune chanteuse africaine qui fait des solos en concert. Alors j'ai été obligée de me pencher sur Jimi Hendrix. Avant, je l'écoutais pour son charisme, son style et sa folie. Il s'est créé lui-même et j'aime son originalité, y compris vestimentaire. Comme lui, j'aime être libre et m'habiller comme je veux. Mais musicalement, il me semblait encore un peu loin de ma culture.  Alors je me suis d'abord plongée dans Ali Farka Touré qui est à l'origine de tout ça et dont je me sens proche tant au niveau énergétique, que des ancêtres et du langage. Maintenant je tente d'évoluer en observant le travail de Jimi. Mon morceau favori de lui c'est "Hey Joe", une chanson très sensuelle je trouve. J'essaye de rejouer le morceau, de m'en approcher, tout en gardant la tradition malienne. Je cherche ainsi à trouver mon style. A terme, je voudrais qu'on reconnaisse mon jeu de guitare comme on reconnaît ma voix.
6.
The Beatles "Don't Let Me Down"
J'ai eu le coup de foudre pour cette chanson (composée par John Lennon) des Beatles. Ce n'est pas la plus connue, ni la plus facile. Mais il y a une gamme blues dedans qui m'est familière : la gamme pentatonique. Je suis en train d'apprendre à la jouer. Je vais essayer de l'interpréter, d'en faire une reprise à ma façon. On a tous des mentors et on apprend d'eux. Mais au bout d'un moment on aimerait pouvoir exister seul, être à même d'exprimer notre propre personnalité.  Je chante, j'écris et je compose toutes mes chansons. Maintenant je veux aussi maîtriser les solos. C'est important en tant que femme car j'ai à cœur de montrer l'exemple. Il y a dix ans, quand j'ai commencé la musique et que je ne savais pas jouer de la guitare, j'en ai beaucoup bavé parce qu'à chaque fois que j'allais vers un musicien il voulait m'imposer son style. Les jeunes, que ce soit en Afrique ou même aux Etats-Unis où j'étais récemment en tournée, ont rarement l'occasion de voir une femme comme moi jouer de la guitare électrique et chanter sur scène. Je me dis qu'il y a quelque chose à faire, qu'on peut changer la mentalité des futures générations. Il faut montrer l'exemple, qu'ils voient qu'on se bat sur scène.
7.
Fatoumata Diawara son nouvel album "Fenfo"
Après mon premier album "Fatou" sorti en 2011, j'ai eu beaucoup de demandes de collaborations, comme Damon Albarn pour son projet Africa Express, Herbie Hancock, Bobby Womack, Muluku Astatke ou Matthieu Chedid sur le projet Lamomali. Ces projets m'ont tous appris et inspirée et ils infusent sur ce nouvel album qui est très différent du précédent. Le premier était une introduction. Celui-ci proclame : "Après sept ans, regardez ce que Fatoumata est devenue." Ceux qui connaissent le premier verront que j'ai beaucoup travaillé, exploré d'autres styles de musiques et évolué. Cet album me représente parce que j'ai tout fait dessus, même les chœurs et les solos avec mon "frère" Matthieu (Chedid) qui a co-produit l'album. Il a été très respectueux, très à l'écoute, et il m'a beaucoup guidée. Dans les textes j'évoque les migrants, leur humanité et leur vie qui n'est pas plus banale que celle de tout un chacun ("Nterini"), je m'adresse à la jeunesse africaine pour la retenir et mettre en valeur les beautés du continent ("Kokoro"), je loue la richesse du Mali qui compte plusieurs rythmes et plusieurs ethnies ("Takamba") et je parle de la nécessité absolue du respect entre humains, car l'autre est une partie de moi ("Bogna"). J'ai choisi de chanter en bambara parce que cette singularité m'a valu d'être réclamée partout, en Amérique, en Angleterre et en France. Cette voix malienne que les autres n'ont pas est une richesse. Le monde en a besoin.

L'album "Fenfo" de Fatoumata Diawara (Wagram Music) sort vendredi 25 mai 2018
Fatoumata Diawara est en tournée cet été : le 3 Juin à Lyon (Nuits de Fourvière), le 8 Juin à Saint Denis de Pile (33), le 28 Juin à Wolfisheim (67), le 1er Juillet à Bruxelles, le 11 Juillet à La Rochelle (Francofolies), le 22 Juillet à Meze (Escales Musicales dans le 34), le 8 août à Marciac (Jazz in Marciac), 24 août à Bréal sous Montfort (Festival du Roi Arthur dans le 35)...