Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller au festival "Tempo Latino" : "On a inventé une nouvelle forme de tango"

Mis à jour le 30/07/2018 à 17H49, publié le 26/07/2018 à 18H11
Plaza Francia Orchestra, à gauche Christoph H Müller, à droite Eduardo Makaroff

Plaza Francia Orchestra, à gauche Christoph H Müller, à droite Eduardo Makaroff

© Guillaume Doubet

Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller sont à l'origine de Gotan Project, le groupe phare de tango revu avec un audacieux twist électro. C'est avec leur projet musical Plaza Francia Orchestra qu'ils seront sur la scène de Tempo Latino le 28 juillet. Nous les avons rencontrés à Paris, où ils vivent et composent, pour évoquer la genèse du tango et le souffle de modernité qu'ils lui ont apporté.

Eduardo Makaroff à la guitare et Christoph H. Müller au clavier et aux percussions électroniques font une perfomance samedi 28 juillet au festival Tempo Latino, dans le Gers, avec quatre autres musiciens : Maria Sol Muliterno au chant, Pablo Gignoli au bandonéon, Sébastien Volco au piano et Lucas Eubel Frontini à la contrebasse. Pour notre plus grand plaisir, ils interpréteront leurs tubes, plus ou moins réçents, sur une mise en scène de l'artiste Jérémie Lippman. Avant cela, les deux brillants musiciens ont accepté de revenir, lors d'un caniculaire après-midi parisien, sur les origines de cette musique, le tango qui nourrit leur vie et agrémente celle de leurs très nombeux fans à travers le monde entier !

Culturebox : Vous vous produisez dans un festival réunissant surtout des aficionados de la salsa dite cubaine. Mais le tango y a aussi sa place : quel est le dénominateur commun de toutes les musiques latines ?  

 

Christoph H. Müller: Il y a des racines communes, c’est un peu le même métissage. Dans le tango, ce qui est un peu oublié - alors qu’on le voit de façon plus évidente dans la salsa ou la musique brésilienne - c’est l’influence africaine. Le tango puise ses origines dans les créations des afro-descendants qui étaient à Buenos Aires il y a 150 ans. C’était un important port lors de la tragique déportation des esclaves. Beaucoup y sont restés. Ils se sont mélangés avec une énorme vague d’immigration venue d’Europe vers la fin du XIXe siècle et avec des gauchos (des paysans, à l'origine des Créoles, des Amérindiens, souvent nés de la rencontre entre les autochtones et les premiers colonisateurs). C’est une histoire longtemps niée en Argentine, les origines noires et créoles du tango. C’est un mouvement parallèle au jazz aux États-Unis. Ce qui diffère, c’est qu’en Argentine, ensuite, l’influence européenne est devenue très très forte : la politique d’immigration était très eurocentriste (en majorité des Italiens, Allemands, Anglais, Français, juifs d’Europe de l’est…). Tous les instruments viennent de ces régions, le violon de l’Europe de l’est, le bandonéon d’Allemagne (via des matelots).

Quant à la danse... à la base, c’était souvent une imitation, une moquerie des danses de salon du colonisateur. Un autre groove leur a ainsi été donné. Quand on pratique le tango, il faut respecter beaucoup de codes. Et l’abrazo (ndlr : la façon dont les deux danseurs se tiennent ou plutôt s’enlaçent avant de démarrer leur danse) se fait par le haut et pas du tout par le bassin comme en salsa. Ça ne se passe pas au même endroit. Il y a un jeu de jambes et une certaine tenue. La salsa, elle, est née à New York en réalité. Une invention des Portoricains qui ont pioché dans diverses influences. Il y a des similitudes. 

Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller à Paris en 2012

Eduardo Makaroff et Christoph H. Müller à Paris en 2012

© BENHAMOU LAURENT/SIPA

Autre point commun à la salsa et au tango et aux musiques latines en général :  elles reviennent  sur le devant de la scène depuis une bonne quinzaine d'années. Comment expliquez-vous ce fort regain d'intêret ?


Christoph H. Müller : Nous, on pense que c’est une forme de résistance. Le tango, c’est très addictif. Moi, ça fait vingt ans que j'y consacre une partie de mon temps ! En Argentine, il y a  un moment où la jeunesse a redécouvert le tango comme quelque chose de potentiellement cool. Parce que pendant longtemps, c'était supposé être un peu ringard. Mais la génération née autour des années 80, comme Victoria Vieyra, a redécouvert ce patrimoine autour des années 2000 et a recommencé à le sublimer. 

Eduardo Makaroff : Cet engouement est mondial. Le tango est une des grandes musiques du XXe siècle, il a environ 120 ans d’existence. Dans les années 1920/30, il était déjà à la mode en Europe, puis dans les films américains… Jusqu’à la venue en Argentine du rock anglo-saxon, où là, il a connu une chute de popularité. Le tango est devenu une musique emblématique, très importante mais la création n’a pas été développée durant plusieurs décénnies. Les milongas (bal où l'on danse le tango) se répandent. Avec Gotan Project, on a joué dans énormément d’endroits. Par exemple en Chine, il y avait des milongas déjà en 2005. Et beaucoup de très bons musiciens accompagnent tous ces danseurs. Pas besoin d'être en Argentine ni d'être un exilé argentin pour être bon en tango !  Moi je suis argentin mais Christoph, lui, est suisse. 

Et c'est aussi grâce à vous qu'il est devenu si populaire : vous avez su le faire évoluer et le faire entrer complètement dans le XXIe siècle avec Gotan Project. De l'électro et du tango, c'était du jamais vu. Quel a été votre point de départ ?

Eduardo Makaroff : C'est dur de résumer une proposition musicale en un mot. Avec Gotan Project, on a réuni la musique électronique - qui ne s’appelait pas comme telle à l’époque - avec le tango argentin, le vrai tango.
Christoph H. Müller : Il ne faut pas être trop modeste : ça n’existait pas avant, on a inventé une nouvelle forme de tango. Gotan Project, c’était destiné au dance-floor. Aujourd'hui, la musique électro est mainstream, avant il n’y avait même pas de nom générique, c’était de la house, de la techno, etc. L’idée était d’insuffler autre chose dans la musique électronique… Bon ça y est, c’est fait ! On ne peut pas tout réinventer chaque fois. Notre premier album avec Plaza Francia [ndlr : leur groupe cofondé en 2013 avec Catherine Ringer] s'appelle "A new tango song book", on s’inscrit plutôt dans une évolution musicale du tango argentin que dans la musique électro. 
Plaza Francia Orchestra, aux Francofolies de la Rochelle en 2014

Plaza Francia Orchestra, aux Francofolies de la Rochelle en 2014

© XAVIER LEOTY / AFP

 

Justement, vous avez démarré Gotan Project en 1998, puis Plaza Francia en 2013 et maintenant Plaza Francia Orchestra, depuis août 2017. Comment passez-vous d'un projet à l'autre ?

Christoph H. Müller : Alors même qu’on était dans Gotan Project, on faisait d’autres choses à côté, comme des musiques de films. C’était un projet annexe, on avait envie de pousser le côté chanson. Dans le tango il y a beaucoup de formes instrumentales mais il y a aussi de la chanson, à laquelle Carlos Gardel  a contribué. On a composé des chansons inspirées du tango argentin, puis on s’est demandé : "Qui pourrait les interpréter ?". On a contacté Catherine Ringer pour deux chansons et finalement, elle a fait tout l’album avec nous. Ce disque, plus rock que le reste, lui est dédié. Et là est né un peu l’histoire de Plaza Francia. Ce nom vient d'une place de Buenos Aires, en hommage à l’amitié franco-argentine. C’est un peu notre symbole, parce que nous vivons en France et le lien de ces deux villes est très important. Dans Plaza Francia Orchestra, notre dernier album, Catherine est présente aussi mais uniquement sur deux morceaux. Mais il y a d’autres chanteuses, comme Lura la Capverdienne ou Maria qui tourne avec nous. Mais il y’a aussi beaucoup d’instrumentaux. Quand on se produit maintenant, il y des gens dans le public qui dansent le tango.
Eduardo Makaroff : L’invité spécial de Plaza Francia Orchestra (notre album éponyme) c’est un orchestre de tango, un orquesta típica. Une fois nos morceaux créés et arrangés à notre sauce, on a pensé qu’il fallait un orchestre. C'est Pablo Gignoli, notre bandéoniste -  également le chef de son orchestre acoustique (TAXI) – qui le mène. On brouille les pistes en changeant de noms… On joue notre musique, on joue notre répertoire, peu importe avec quelle formation il a été initialement connu.