Brésil : une polémique oppose les stars et les biographes

Par @valerieoddos Journaliste, responsable de la rubrique Expositions de Culturebox
Publié le 18/10/2013 à 09H48
Milton Nascimento, Chico Buarque et Caetano Veloso (de gauche à droite)

Milton Nascimento, Chico Buarque et Caetano Veloso (de gauche à droite)

© Yasuyoshi Chiba, Lluis Gene, Philippe Merle / AFP

"Moi, censeur ? Jamais de la vie!", se défend Caetano Veloso, qui est au centre d’une polémique au Brésil, avec d’autres chanteurs comme Gilberto Gil et Chico Buarque qui s’opposent à la publication de biographies non autorisées.

"Ne sois pas un vieux colonel Caetano, reviens du côté des gentils !", le rappelle à l'ordre Benjamin Moser, auteur d'une biographie sur l'écrivaine brésilienne Clarice Lispector, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien journal Folha de Sao Paulo.
 
"Qu'arrive-t-il à Caetano, notre idole qui chantait ‘Il est interdit  d'interdire’", s'interroge  également un lecteur du journal. La star s’est exilée sous la dictature (1964-1985), comme de nombreux autres artistes brésiliens.
 
Les chanteurs-compositeurs Caetano Veloso, Chico Buarque, Gilberto Gil,  Djavan, Milton Nascimento et Roberto Carlos s'insurgent contre un recours présenté à la Cour suprême par l'Association des éditeurs de livres qui demande  à supprimer deux articles du code civil jugés inconstitutionnels. Ces articles prévoient la possibilité d’interdire la divulgation d’écrits et l’usage de l’image d’une personne si cela blesse son honneur ou si c’est réalisé à des fins commerciales.
Caetano Veloso chante "E proibido proibir" (il est interdit d'interdire)
 
Les éditeurs défendent le droit à l’histoire
"Nous ne luttons pas pour une cause corporative. Nous luttons pour le droit de la société de connaître son histoire et ses personnages", a déclaré Fernando Moraes, auteur célèbre de  biographies qui a apporté son  soutien à la cause des éditeurs.
 
Historiques défenseurs des libertés et poursuivis sous le régime militaire (1964-1985), les chanteurs clament sur la page Facebook de leur groupe "Cherchez à savoir", dirigé par Paula Lavigne, ex-femme de Caetano Veloso, qu'ils ne défendent pas  la "censure" mais une "alternative" qui rémunère les "personnes ‘biographées’ et ne viole pas leur vie privée".
 
"La liberté est belle mais pas infinie", écrit Caetano qui se revendique "libertaire" dans le seul commentaire public qu'il a fait dans le journal O Globo dimanche.
 
Gilberto Gil dénonce une dérive commerciale
Gilberto Gil, ex-ministre de la Culture du président Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2010), a critiqué mardi les biographies qui sont devenues des "actifs commerciaux" et "des spectacles médiatiques".
 
Quant à Chico Buarque de Hollanda, également auteur de romans à succès, il a critiqué mercredi les biographies écrites sans sources sûres. Même l'éditeur de celui-ci, un des plus importants du pays, Luiz Schwarz, s'est rebiffé et a accusé les chanteurs, jeudi dans O Globo, de se "tromper de cibles et d'offenser les professionnels du livre".
 
La polémique a gagné internet : "L'artiste est avant tout un être humain qui  a le droit de préserver son intimité", a posté une admiratrice tandis que pour une autre, "il est décourageant de voir que des légendes de la musique  brésilienne sont contre la liberté d'expression".
 
Le presse soutient les éditeurs
L'Association nationale des journaux (ANJ) est montée au créneau pour défendre les éditeurs : "Cela nous touche, si quelqu'un peut interdire à  l'avance une biographie pour protéger son intimité, cela peut aller jusqu'aux  médias", a déclaré à l'AFP Ricardo Pedreira, directeur de l'ANJ ajoutant qu'il espérait que la Cour suprême tranchera en faveur de "la liberté d'expression ample et sans limite".
 
La Cour suprême se réunira en novembre en audience publique pour débattre de la question. Son président, Joaquim Barbosa, s'est déjà déclaré pour "la liberté totale de publication", soulignant que celui qui cause des dommages est passible de poursuites.
 
Le ministre de la Justice, José Eduardo Cardozo, a affirmé pour sa part qu'il "n'est pas possible de censurer les publications dans un État démocratique de droit".
 
En attendant, le chanteur le plus populaire du Brésil, Roberto Carlos, a réussi depuis des années à interdire la publication d'une biographie non autorisée.