Musique, le téléchargement condamne-t-il le CD ?

Par @Culturebox
Mis à jour le 06/12/2016 à 06H30, publié le 14/10/2012 à 12H58
Discographie de Bernd Kistenmacher

Discographie de Bernd Kistenmacher

© dr

Avec une progression de 15% en un an, le téléchargement légal taille des croupières au CD dont les ventes sont en chute libre depuis une dizaine d’années. De là à pronostiquer la disparition des supports physiques de la musique, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir.

2002. Il y a tout juste dix ans, les ventes de CD atteignent leur maximum, soit 150 millions d’unité et 95% des achats de musique. A partir de là, la descente aux enfers commence. En 2010, le CD n’occupe plus que 49% des parts de marché.

Cette année là, toutes les études menées par les acteurs économiques, aussi bien l’ADAMI que l’OCDE ou l’UFC-Que choisir aboutissent à la même conclusion : malgré les affirmations des organisations nationales ou internationales de l’édition phonographique mais aussi des instances gouvernementales, la chute des ventes ne doit rien au téléchargement illégal, le peer-to-peer (souvent désigné par son abréviation de P2P). Ces études concluent même que les accros du téléchargement pirate sont souvent les meilleurs acheteurs de musique sur support physique.

 

https://videos.francetv.fr/video/NI_133337@Culture

 

L’une des conséquences les plus visibles et, sur bien des plans, dramatiques de l’effondrement des ventes aura été la fermeture des magasins indépendants et la vente quasi exclusive des CD et DVD musicaux dans les grandes surfaces, spécialisées ou non. Mais dans les hypermarchés on ne s’embarrasse pas de nuances et on ne stocke pas. Si on est sûr d’y trouver 15 exemplaires du dernier Christophe Maé, il sera vain de chercher Gérard Manset, le solitaire en sera toujours absent. Même les Beatles y ont à peine droit de cité. Comme un serpent qui se mord la queue, cette absence de richesse, donc de choix, a eu pour conséquence de condamner les amateurs de musique à la fois passionnés et exigeants, à faire leurs recherches et leurs achats, physiques ou dématérialisés, sur Internet.

Une autre raison de la course vers l’absence de support physique se cache derrière la perte de valeur de l’objet musical. A l’époque révolue mais quasi miraculeusement renaissante du disque vinyle, une discothèque personnelle s’entretenait comme une collection d’incunables. Le disque se protégeait, on l’essuyait pour le nettoyer de ses poussières, on le tenait délicatement entre deux doits et les pochettes étaient souvent conservées sous des protections plastique.

Lors de l’arrivée du CD, le plaisir de posséder « l’objet-disque » a commencé à fondre. L’objet était plus froid. Et puis on entendait à l’époque, pas si lointaine finalement, les mêmes critiques à son égard que celle que l’on entend aujourd’hui à l’égard des formats numériques compressés comparés aux CD décriés hier.  La musique perd de la profondeur, le son est métallique, on perd dans les plus hautes fréquences.

Mais que valent ces critiques d’esthètes si elles s’adressent à une clientèle dont les capacités auditives ont été depuis des années dévastées par des habitudes d’écoute à haut niveau, au casque ou avec des écouteurs intra-auriculaires ?

La politique de fuite en avant des maisons d’édition qui a consisté à brader les fonds de catalogues discographiques pour s‘assurer un fonds de trésorerie a précipité la dévalorisation du CD. Cette paupérisation de l’objet, ajouté à la production de chanteurs « kleenex » au détriment du travail de fond sur la création de véritables artistes au sens noble du mot a contribué à transformer d’achat de musique. Il n’est plus, comme il n’y a pas encore si longtemps, un geste qui répondait à un besoin artistique de la part du public, un geste souvent enthousiaste qui marquait une adhésion au travail d’un artiste, voire un choix qui illustrait son engagement dans tel ou tel courant de la société. L’achat se résume aujourd’hui souvent à un geste consommateur qui n’engage rien de plus que la modique dépense qu’il suscite.

Dématérialisé, l’achat sur Internet participe de cette désocialisation du geste d’appropriation d’un morceau, d’un album ou d’une discographie. Le conseil du spécialiste qui dans le magasin oriente le choix d’un mélomane vers de nouvelles découvertes n’existe plus et se trouve remplacé par un autre type d’information, essentiellement publicitaire celui-là.

A l’inverse, on voit comment l’usage du P2P peut remplacer l’écoute gratuite qui existait dans les magasins des disquaires. La divagation dans les rayons devient virtuelle, mais il est facile de comprendre que ce n’est pas elle qui condamne le CD, s’il est condamné.