Victoires du Jazz : Laurent de Wilde et Cécile McLorin Salvant en haut de l'affiche, les femmes de retour au palmarès

Mis à jour le 26/10/2018 à 07H13, publié le 26/10/2018 à 06H58
De gauche à droite, en plein dans le champ du projecteur des Victoires : Bastien Ballaz et Fred Nardin (du Amazing Keystone Big Band), Cécile McLorin Salvant, David Enhco (à la fois primé en solo et en tant que membre du Keystone Big Band), Raphaël Imbert, Laurent de Wilde, parmi les lauréats des Victoires 2018, le 26 octobre 2018 à Neuilly-sur-Seine, au siège de la Sacem

De gauche à droite, en plein dans le champ du projecteur des Victoires : Bastien Ballaz et Fred Nardin (du Amazing Keystone Big Band), Cécile McLorin Salvant, David Enhco (à la fois primé en solo et en tant que membre du Keystone Big Band), Raphaël Imbert, Laurent de Wilde, parmi les lauréats des Victoires 2018, le 26 octobre 2018 à Neuilly-sur-Seine, au siège de la Sacem

© Annie Yanbékian / Culturebox

La chanteuse Cécile McLorin Salvant, les pianistes Laurent de Wilde et Roberto Negro, le trompettiste David Enhco, l'Amazing Keystone Big Band et le saxophoniste Raphaël Imbert ont été distingués aux Victoires du Jazz 2018, jeudi soir à Neuilly-sur-Seine, près de Paris. Plusieurs femmes ont été primées dans les catégories réservées aux professionnels du jazz, un an après un palmarès 100% masculin.

Avant tout, un survol du palmarès musical s'impose. Un lumineux documentaire consacré aux artistes lauréats, réalisé par Yan Pröfrock (qui avait déjà officié pour les Victoires 2017) a été projeté durant la cérémonie ouverte aux professionnels du secteur. France 3 le diffusera le 1er décembre à 0h35. Culturebox en présentera de longues séquences dès les prochains jours.

Laurent de Wilde, une deuxième Victoire vingt ans plus tard

Le pianiste Laurent de Wilde, 57 ans, a été élu artiste de l'année 2018, vingt ans après avoir remporté le trophée de la Révélation Jazz. Cette Victoire couronne une activité effervescente dans le monde du jazz et des musiques improvisées. L'artiste français né à Washington défend différents projets sur scène. Il y a son impeccable "New Monk Trio" (sacré Disque français de l'année 2017 par l'Académie du Jazz) pour marquer le centenaire de Thelonious Monk, dont Wilde demeure le plus célèbre biographe français. Il y a aussi le savoureux "Riddles" en duo avec Ray Lema, sorti en 2016. Récemment, Laurent de Wilde a réalisé l'album "Thanks a Million" du trompettiste Éric Le Lann et du pianiste Paul Lay. Et il y a son livre, "Les fous du son" (Grasset, 2016), sur l'histoire des instruments électroniques.

"L'avantage quand on vieillit, c'est que les plaisirs durent plus longtemps", a lancé Laurent de Wilde après une série de remerciements. Dans le documentaire de Yan Pröfrock, il en dit plus sur son sentiment : "Artiste de l'année... c'est très gratifiant pour un artiste d'être reconnu pour son travail. Pas pour un disque, mais pour l'ensemble de son travail, c'est du moins comme ça que je le prends. Parfois on rame dans le métier. Il y a des matins gris, des moments où il n'y a pas de sous, où les choses ne marchent pas, où tout le monde dit non et où on se demande pourquoi on fait autant d'efforts. Un petit objet comme celui-ci [ndlr : son trophée] est là pour rappeler que ça vaut le coup !"

Cécile McLorin Salvant, la reine du jazz vocal

La chanteuse franco-américaine Cécile McLorin Salvant a été sacrée Voix de l'année 2018. Il s'agit de la première Victoire du jazz pour la chanteuse de 29 ans, également songwriter, qui a sorti fin août un splendide album, "The Window". Cette distinction s'ajoute à une collection déjà étoffée où figurent deux Grammy Awards (pour deux précédents disques) et, côté français, le prix Django Reinhardt 2017 de l'Académie du Jazz. De par sa double culture, la vocaliste, virtuose époustouflante, est aussi à l'aise quand elle se réapproprie des grands standards, des pépites oubliées de Broadway ou des perles de la chanson réaliste française.
Cécile McLorin Salvant et sa Victoire du Jazz, le 25 octobre 2018 à Neuilly-sur-Seine

Cécile McLorin Salvant et sa Victoire du Jazz, le 25 octobre 2018 à Neuilly-sur-Seine

© Annie Yanbékian / Culturebox
"Je suis trop contente, très étonnée. Je suis venue à cette cérémonie avec ma mère, c'est le jour de son anniversaire. Je pense qu'elle est fière et je suis ravie de partager ce moment avec elle. La France, c'est le pays où j'ai commencé la musique. D'avoir cette forme de reconnaissance ici, ça veut vraiment dire beaucoup pour moi. C'est énorme", a confié Cécile McLorin Salvant, New-Yorkaise depuis plusieurs années.

Double distinction pour David Enhco, en solo et en big band

Le trompettiste David Enhco aura connu jeudi une soirée riche en émotions. D'abord, il a été distingué à deux reprises. Il a reçu la Victoire de l'Artiste qui monte (le prix Frank Ténot), l'équivalent en quelque sorte d'une Révélation. Cofondateur de label (Nome), leader de beaux projets jazz (parmi lesquels son quartet avec lequel il a sorti en 2017 l'album "Horizons"), cofondateur du Amazing Keystone Big Band, tout en gardant un lien avec la musique classique (auprès de sa mère soprano Caroline Casadesus et de son frère cadet Thomas Enhco, pianiste, lui aussi partagé entre jazz et classique), le musicien de 32 ans fait définitivement partie des artistes à suivre de près.
Un double sacre pour David Enhco aux Victoires du Jazz, le 25 octobre 2018 à Neuilly

Un double sacre pour David Enhco aux Victoires du Jazz, le 25 octobre 2018 à Neuilly

© Annie Yanbékian / Culturebox
David Enhco est co-lauréat d'une autre Victoire du Jazz, celle du Groupe de l'année, décernée jeudi soir au big band Amazing Keystone. La formation, que le trompettiste codirige avec Bastien Ballaz (trombone), Fred Nardin (piano) et Jon Boutellier (saxophone), reprend et réarrange pour les 17 musiciens du groupe des répertoires tantôt issus du jazz (les succès d'Ella Fitzgerald pour le dernier programme en date, Django Reinhardt pour le précédent), tantôt du classique ("Le Carnaval des Animaux" de Saint-Saëns, "Pierre et le Loup" de Prokofiev revisités en version jazz avec un comédien récitant). Leurs projets consacrés à Django Reinhardt et Ella Fitzgerald ont été réalisés en deux versions, l'une strictement musicale pour les adultes et l'autre enregistrée sous forme de conte avec récitant, à destination des enfants.

À propos de Didier Lockwood : "Je lui dois tout", dit David Enhco

Le trompettiste a été très touché au moment où les Victoires ont rendu hommage, en diffusant un montage d'archives d'anciennes cérémonies, à celui qui fut son beau-père pendant 17 ans, Didier Lockwood, qui a été emporté par une attaque en février dernier. "Ces Victoires ce soir, c'est un grand honneur. Mais j'ai surtout envie de faire des millions de clins d'œil à Didier. J'aurais adoré partager ce plaisir avec lui. C'est lui qui m'a mis à la trompette, au jazz, c'est lui qui m'a mis des coups de pied aux fesses pour que je travaille. Je lui dois tout. J'étais très ému en pensant à lui et en voyant l'hommage qui lui a été rendu. Les images qui ont été diffusées, c'est toute mon enfance, j'y étais."

"Dadada" de Roberto Negro, album sensation

Deux albums ont été distingués jeudi soir. "Dadada" (Label Bleu / L'Autre Distribution), du pianiste italien Roberto Negro, 37 ans, audacieux explorateur de l'espace sonore établi en France, a été enregistré avec son compatriote batteur et percussionniste Michele Rabbia et le saxophoniste Émile Parisien. Une très belle réussite et des moments de magie lorsque ces trois artistes-poètes ont joué ce répertoire sur scène, comme c'était le cas à Europa Jazz, au Mans, au printemps 2017.
Une demi-heure du concert "Dadada" de Roberto Negro, Émile Parisien et Michele Rabia sur la scène de l'abbaye de l'Épau, au Mans - Culturebox

"Music is my Hope", de Raphaël Imbert, album inclassable

Sorti chez Jazz Village/Pias, l'album "Music is my Hope" du saxophoniste Raphaël Imbert, 44 ans, a reçu, lui, le trophée de l'album "inclassable" de l'année 2018. Présenté comme un manifeste sur l'engagement, porté par plusieurs belles voix, ce disque empreint de lyrisme et de spiritualité embrasse les registres du blues, du gospel ou de la protest song et échappe à sa manière, en effet, aux cloisonnements.
Raphaël Imbert, radieux, et sa Victoire (25 octobre 2018)

Raphaël Imbert, radieux, et sa Victoire (25 octobre 2018)

© Annie Yanbékian / Culturebox
Raphaël Imbert, très enroué, a souhaité "remercier tous les gens nommés dans cette catégorie 'inclassable'. Je ne sais pas comment ils l'ont pris. Moi, j'ai beaucoup réfléchi et je me suis dit : finalement, je le prends bien. Les autres nommés, Emmanuel Bex et Claudia Solal, méritaient ce trophée tout autant, car ils ont aussi mené des projets sur le thème de l'engagement. Je ne vais pas garder ce bel objet [ndlr : le trophée] mais je vais le donner à mon papa. Sans lui, je n'aurais rien fait."

Les femmes font leur retour au palmarès

En 2018, les femmes ont fait leur retour au palmarès des Victoires du Jazz : l'an passé, il n'y en avait aucune parmi les treize lauréats. Leur absence avait provoqué une polémique. Cette année, au palmarès artistique, Cécile McLorin Salvant (Voix de l'année) et la grande Rhoda Scott (Victoire d'honneur) sont certes minoritaires. Mais on ne peut que souhaiter qu'au fil des ans, de plus en plus de femmes instrumentistes s'imposent et finissent par remporter quelques premières places aux votes des Victoires, à l'instar de la batteuse Anne Paceo (Artiste de l'année 2016), de la trompettiste Airelle Besson (Révélation 2015) ou de la saxophoniste Géraldine Laurent (Révélation 2008).

Au palmarès des professionnels du jazz, les femmes sont très présentes puisqu'elles ont été distinguées dans trois catégories sur quatre : programmateur (Pierrette Devineau), producteur de spectacles/tourneur (Marion Piras d'Inclinaisons) et personnalité des médias (Nathalie Piolé de France Musique). Côté programmateur, la Victoire du Jazz 2018 pouvait difficilement échapper à Pierrette Devineau qui a quitté les rênes du Paris Jazz Festival en juillet 2018 après dix belles années en tandem avec Sébastian Danchin. "Le chiffre de 20% de femmes parmi les nommés a été atteint", a-t-elle déclaré au début d'un discours engagé. "Je me suis souvent interrogée. Est-ce des places qu'elles ne voulaient ou ne pouvaient pas prendre ? Ou des places qu'on ne leur a pas laissé prendre, dans cette société au patriarcat omnipotent ? Qu'avons-nous fait, ou laissé faire, pour en arriver en 2018 à ces débats trop souvent caricaturaux sur la parité ?"

Enfin, la Victoire de la personnalité des médias met à nouveau France Musique à l'honneur. L'an passé, le producteur-animateur Alex Dutilh, voix experte et bienveillante de l'émission "Open Jazz", avait été sacré Plume 2017. Nathalie Piolé, qui lui succède chaque soir à l'antenne dans l'émission "Banzzaï", lui succède également au palmarès des Victoires du Jazz.

Rhoda Scott en live avec son Lady Quartet

La célèbre organiste et chanteuse américaine Rhoda Scott, qui a fêté ses 80 ans le 3 juillet dernier et dont le parcours, tant musical que personnel, est étroitement lié à la France, a reçu une Victoire d'honneur pour l'ensemble de sa carrière. Elle a joué trois morceaux à l'orgue Hammond avec les membres de son Lady Quartet : Sophie Alour et Lisa Cat-Berro (saxophones), Julie Saury (batterie), scellant définitivement la revanche des femmes sur la cérémonie 2017 !
Rhoda Scott (à droite) et son Lady Quartet, juste après avoir joué trois morceaux de leur répertoire : les saxophonistes Sophie Alour et Lisa Cat-Berro, la batteuse Julie Saury (25 octobre 2018)

Rhoda Scott (à droite) et son Lady Quartet, juste après avoir joué trois morceaux de leur répertoire : les saxophonistes Sophie Alour et Lisa Cat-Berro, la batteuse Julie Saury (25 octobre 2018)

© Annie Yanbékian / Culturebox
Au moment de recevoir son trophée, Rhoda Scott a raconté : "J'ai été interviewée par un jeune journaliste qui m'a demandé : 'Quel est votre message ?' Ça m'a interpellée. J'ai répondu : 'Je n'ai aucun message. C'est la musique. Pour moi, c'est toujours la musique.'"

Par ailleurs, les Victoires ont saisi l'opportunité de l'édition 2018 pour remettre une distinction à la célèbre maison Selmer, fondée en 1885 et mondialement réputée pour ses saxophones et clarinettes. Pour lui rendre hommage, une vidéo a été projetée avec les témoignages - et parfois quelques notes de musique - d'une brochette impressionnante de saxophonistes (Benny Golson, Steve Coleman, Kenny Garrett, Pierrick Pédron, Guillaume Perret...).

Pour la deuxième année consécutive, les organisateurs des Victoires avaient opté pour une cérémonie englobant la remise des trophées et un documentaire dans lequel les lauréats prenaient le temps de s'exprimer sur leur art. Pour ces derniers et pour l'ensemble des nommés, le soir de la cérémonie, il n'y avait donc pas de suspense. Mais quel régal que ce film signé Yan Pröfrock, qui avait déjà réalisé celui de l'an passé ! Beaucoup de musique, beaucoup d'authenticité dans les confidences... et l'humour ravageur de Roberto Negro. Outre les prochaines diffusions du documentaire sur Culturebox et France 3, Fip propose à partir de vendredi 26 octobre six soirées spéciales Victoires du Jazz.

La soirée était présentée par la dynamique Sandra Nkaké, chanteuse qui s'est improvisée chauffeuse de salle et qui avait pour l'occasion un double statut d'animatrice et nommée, et Sébastian Danchin, président des Victoires du Jazz.

Le palmarès des Victoires du Jazz 2018

Artiste de l'année : Laurent de Wilde
Étaient également nommés : Tony Allen, Sophie Alour

Artiste qui monte (Prix Frank Ténot)
David Enhco
Étaient également nommés : Naïssam Jalal, Fred Nardin

Voix de l'année
Cécile McLorin Salvant
Étaient également nommés : Camille Bertault, Sandra Nkaké

Groupe de l'année
Amazing Keystone Big Band
Étaient également nommés : Fox (direction : Nicolas Moreaux et Pierre Perchaud), le Sacre du Tympan (dir. Fred Pallem)

Album sensation de l'année
"Dadada" de Roberto Negro (Label Bleu/L’Autre distribution)
Étaient également nommés : "Interplay" de François Moutin et Kavita Shah, "Tribute to Charlie Haden" de Diego Imbert, André Ceccarelli et Enrico Pieranunzi

Album inclassable de l'année
"Music is my Hope" de Raphaël Imbert (Jazz Village/Pias)
Étaient également nommés : "Butter in my brain" de Claudia Solal et Benjamin Moussay, "La Chose commune" de La Chose commune (direction : Emmanuel Bex)

Victoire d’Honneur
Rhoda Scott

Prix spécial du comité
Selmer (leader mondial du saxophone)

VICTOIRES DE LA PROFESSION JAZZ 2018

Programmateur de l’année
Pierrette Devineau (Paris Jazz Festival, Belle-Île en Jazz)
Étaient également nommés : Vincent Anglade, Xavier Lemettre

Producteur de spectacles/tourneur de l’année
Marion Piras (Inclinaisons)
Étaient également nommés : Jean-Noël Ginibre, Pascal Pilorget

Ingénieur du son de l’année
Philippe Teissier du Cros (PTDC Music, Studio Boxon)
Étaient également nommés : Tristan Devaux, Philippe Gaillot

Homme/Femme de médias de l’année
Nathalie Piolé (France Musique)
Étaient également nommés : Jacques Denis, Francis Marmande

Label de l’année
La Buissonne
Étaient également nommés : Label Bleu, Laborie Jazz
 

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