Rencontre avec Ben Wendel, saxophoniste new-yorkais

Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 02/12/2012 à 10H22
Ben Wendel à Paris (31/10/2012)

Ben Wendel à Paris (31/10/2012)

© Annie Yanbékian

Ben Wendel, 36 ans, joueur de saxophone et de basson, est membre fondateur d'un excellent groupe de jazz de la scène nord-américaine, Kneebody (nommé aux Grammy Awards pour un disque sorti en 2009). Il mène aussi une carrière solo et se produit régulièrement en Europe. Récemment, il est venu présenter à Paris son deuxième album personnel, "Frame", sorti l'hiver dernier. Nous l'avons rencontré.

Ben Wendel, né à Vancouver, a grandi à Los Angeles avant de s'installer à New York. Ce musicien éclectique se partage entre deux nationalités, l'américaine et la canadienne, deux côtes, Ouest et Est, mais aussi deux cultures musicales, classique et jazz, que reflètent ses instruments de prédilection.

Il a composé son second disque dans la nostalgie des départs, juste avant son déménagement de Los Angeles à New York, opéré durant une quinzaine de jours entre la fin 2009 et le début 2010. "Frame", album mélodieux, porte ainsi un univers mélancolique et poétique, ponctué d'arrangements complexes et délicats, sans ostentation. Si le musicien a établi ses bases dans la "Big Apple", il conserve des liens avec la Californie, où réside sa famille et où il continue régulièrement de travailler.

Sa carrière ne le cantonne pas au jazz. Il compose aussi des musiques de films et possède une expérience de chef d'orchestre. Il a travaillé avec Kent Nagano, remporté un concours en musique de chambre. Pédagogue, il a enseigné le jazz en Californie, et continue de le faire à New York.

Ben Wendel à Paris (31 octobre 2012)

Ben Wendel à Paris (31 octobre 2012)

© Annie Yanbékian
La rencontre...
31 octobre, quartier de la Bastille. Ben Wendel aurait déjà dû être très loin, quelque part à Brooklyn. Mais la tempête Sandy en a décidé autrement. Plus aucun avion ne se pose à New York. Pour tuer le temps à Paris, il y a mille choses à faire. Rencontrer Culturebox en est une. Heureuse opportunité pour votre intervieweuse, qui découvre un jeune homme aussi brillant qu'adorable. Est-ce un effet secondaire de l'émotion ? Un jus d'orange pressé sera intégralement renversé sur la table du café... pour le plus grand amusement du musicien.

- Culturebox : D’où vous vient cette double culture, à la fois jazz et classique ?
- Ben Wendel : Cela vient de mon éducation. Ma mère était chanteuse d’opéra, ma grand-mère flûtiste dans un célèbre orchestre de jeunes à New York, sous la direction de Toscanini, ma grand-tante jouait du piano à la Julliard School, un conservatoire célèbre en Amérique. La musique classique a toujours été présente. Je suis le premier musicien de jazz de la famille.

- Du fait de votre entourage classique, comment cette musique s’est-elle imposée dans votre vie ?
- Je pense que c’est arrivé à cause de l’instrument que j’ai choisi. Quand j’avais dix ans, un professeur est venu dans notre école et nous a montré tous les instruments. Nous devions choisir. J'ai vu le saxophone. Je ne savais même pas comment il sonnait. C'était beau, doré et ça brillait ! J'ai dit : "Je veux jouer de celui-là !" J'ai commencé à en jouer et j'ai adoré le son qu'il produisait. Je ne savais pas que le saxophone n'était pas vraiment un instrument pour un orchestre classique. Quand je suis allé à la Eastman School of Music, à New York, mon professeur m'a dit : "Si tu veux travailler avec un saxophone, tu vas devoir apprendre le jazz." Si vous connaissez le jazz, alors vous pouvez jouer avec des artistes pop, évoluer dans plein d'univers différents, hors du classique.


"Frame", live at the Blue Whale, Los Angeles (février 2012)

Avec Tigran Hamasyan (piano), Adam Benjamin (Fender Rhodes), Larry Koonse (guitare), Nate Wood (batterie), Dave Robaire (contrebasse)


- Comment définiriez-vous le jazz auprès de gens qui connaissent mal cette musique ?
- Les noms que nous utilisons pour définir différents genres musicaux ne sont rien d’autre que des dénominations que nous avons créées pour nous aider à faire des catégories. Mais selon moi, toute musique est faite de notes, d’énergie et d’expression. Ma vision de la musique est différente parce que je suis musicien. Mais pour moi, que j’écoute Beethoven ou Serge Gainsbourg, tout cela fait partie de la même famille, il n’y a pas de séparation. Si c’est de la bonne musique, c’est de la bonne musique ! À l’intention des gens qui ne connaissent rien au jazz, pas de souci, faites juste un essai ! (rires)

- Si vous deviez vous présenter à des gens qui ne vous connaissent pas, que leur diriez-vous ?
- C’est une très bonne question… Il y a tant de choses… Je voudrais qu’ils sachent que pour moi, la musique est un moyen d’exprimer qui vous êtes, en tant qu’être humain. Je pense que vous n’êtes pas obligé d’être musicien pour expérimenter des connexions entre les gens. En d’autres termes, la beauté de la musique, c’est que vous n’avez pas besoin d’être musicien pour la comprendre. C’est un moyen, pour une personne, d’être vulnérable et de dévoiler qui l’on est à une autre, sans utiliser de mots. En tout cas, c’est ce que je fais. Je voudrais que les gens sachent que j’essaie juste d’écrire de la belle musique qui aide les gens à ressentir des choses et, peut-être, s’offrir une coupure par rapport au quotidien. Une chance de se retrouver dans un autre espace, méditatif, où cesser de ressentir toutes nos préoccupations.


"Backbou" (écrit pour Tigran Hamasyan), avec Ben Wendel au basson, live at Jazz Gallery, New York (février 2012)

Avec Tigran Hamasyan (piano), Adam Benjamin (claviers), Gilad Hekselman (guitare), Nate Wood (batterie), Ben Street (contrebasse)


- Un petit mot sur votre album solo "Frame", sorti cette année, et qui a reçu un accueil critique chaleureux. Un disque à forte dimension autobiographique qui évoque votre grand départ de la côte Ouest pour la côte Est. Il comporte aussi des pièces écrites pour les autres musiciens qui vous accompagnent, Tigran Hamasyan et Gerald Clayton...
- Oh oui, j'ai tellement de respect pour tous les musiciens avec qui je joue ! Quand les gens me demandent "Quels artistes vous ont influencé ?", je peux répondre bien sûr "tous les fameux musiciens de jazz disparus aujourd'hui"... Mais la vérité, c'est qu'au moins la moitié de mes influences provient juste des gens avec qui je travaille, ceux que je peux fréquenter, observer de près. J'apprends beaucoup d'eux.

- Outre vos amis musiciens, et certains événements marquants de votre vie, quelles sont vos autres sources d'inspiration ?
- Quand certains écrivent, ils sont inspirés par des choses spécifiques, un poème, une peinture... Cet album est le premier pour lequel j'ai vraiment écrit à partir de sentiments concrets, d'expériences "directes". Je pensais à ma grand-tante (ils étaient proches, elle est décédée à cette époque, ndlr), à ma famille à Los Angeles... Je me souviens de ce matin où je suis parti, où j'ai pris le volant pour traverser tout le pays. Mes proches étaient tous là... C'était un sentiment très particulier. Mais à part ce cas précis, la plupart du temps, la musique survient comme ça, à tout instant, sans crier gare. Elle vient du monde autour de moi, du trou noir dans l'univers, je ne sais pas ! (rire)


"Jean and Renata" (écrit pour un couple d'amis français, passionnés de musique), live at Jazz Gallery, New York (février 2012)

Avec Gilad Hekselman (guitare), Nate Wood (batterie), Ben Street (contrebasse)

- Pourquoi vous êtes-vous installé à New York ? Pour cette scène jazz très réputée, très dynamique ?
- Dans les six ou sept années qui ont précédé mon départ, j'avais de plus en plus d'engagements en Europe. J'y allais dix ou douze fois par an. Partant de Los Angeles, cela devenait très compliqué avec le jet-lag, les 12 heures de vol... C'est en partie pour ça que je suis parti. De plus, New York est une ville très créative, "vibrante", effervescente. J'avais envie d'y vivre. Cela semblait être le bon moment pour le faire.

- Quelles sont les différences entre les scènes jazz de New York et Los Angeles ?
- À New York, vous avez plein de monde sur un très petit périmètre. Vous avez un tas d’interactions spontanées, elles peuvent arriver à tout instant, rien qu'en passant une porte… À Los Angeles, il y a aussi beaucoup de monde, mais tout se fait dans un périmètre énorme. C’est plus isolé, et du coup, l’énergie est différente. Vous avez de l’espace et du temps pour développer, réfléchir à la musique, et ensuite, aller à la plage, regarder les vagues… C’est plus contemplatif. Mais il y a de formidables musiciens là-bas. Pour moi, si vous vivez à New York, il y a toujours une pression, des cerces d’influences, au milieu desquels vous devez résister, vous affirmer. D’une certaine façon, cela vous renforce. À Los Angeles, il n’arrive rien de tout cela, cela vous donne le temps et l’espace de réfléchir à la façon dont vous voulez vous mettre en valeur, par vous-même. Mais les deux villes sont fabuleuses.


"Con alma" (Dizzy Gillespie), live at Jazz Gallery, New York (février 2012)

Avec Gerald Clayton (piano)


- Que pensez-vous de la scène jazz parisienne, française ?
- Je pense qu’elle est formidable ! Comme je viens souvent, j’ai la chance de rencontrer beaucoup de musiciens français, comme Laurent Coq, stupéfiant pianiste, Thomas Enhco (jeune pianiste qui monte, ndlr), Olivier Bogé (saxophoniste)... Ils sont formidables. Pour moi, les Français sont de grands passionnés de jazz, plus que n’importe où ailleurs en Europe. Vous pouvez l’observer, l’entendre et le ressentir. En France, vous avez l’histoire de la musique manouche, Django Reinhardt, qui était l’un des plus grands. Je vois aussi un aspect culturel à cet attachement au jazz : cette musique parle au fondamental, à l’âme de la culture française. C’est quelque chose que la France et les Etats-Unis ont en commun, ce sentiment d’être indépendant, cette spontanéité. Le jazz reflète cette créativité et cette passion qui résonnent dans les deux cultures.

- Quels sont les musiciens, les compositeurs français que vous appréciez ?
- Debussy est incroyable… Quant à Ravel, il est peut-être le numéro un ! J’étais à Paris il y a quelques années et j’ai eu la chance d'entendre son Concerto pour piano en concert. Je classe le deuxième mouvement de ce Concerto en sol dans mon top 3 des musiques les plus fantastiques. Si je devais me retrouver sur une île avec quelques musiques à emporter, ce serait l’un de mes choix, avec beaucoup d'albums classiques, quelques albums de jazz, du Coltrane et du chocolat ! Dans leur musique, Ravel et Debussy ont utilisé des harmonies qui en font des précurseurs du jazz. Leurs harmonies sont totalement jazz, avant même que cette musique ne fleurisse...


"Chorale", live on Soundcheck (février 2012)

Avec Tigran Hamasyan (piano), Gilad Hekselman (guitare), Nate Wood (batterie), Ben Street (contrebasse)


- Quels sont vos prochains projets musicaux ?
- Il y a des choses qui arrivent pour l’année prochaine. Kneebody va sortir un album au printemps 2013. Ensuite, je vais jouer dans le prochain album de Tigran qui va sortir à l’automne 2013, je pense. J’ai aussi un projet de CD en duo avec le pianiste Dan Tepfer. Et je suis déjà en train d’écrire de la musique en vue de mon prochain projet en solo. On parlait de catégories musicales tout à l’heure. Celui-là tombera peut-être dans une catégorie qui n’existe pas encore… Il y aura du jazz, du classique, de l’électro, plein de choses différentes… Je ne suis même pas sûr de ce que sera le résultat final…

(propos recueillis par A.Y.)

Ben Wendel, "Frame", album sorti le 28 février 2012 chez Sunnyside Records

Ben Wendel, "Frame", album sorti le 28 février 2012 chez Sunnyside Records

© Dan Kitchens & Leah Chun
"Upwelling", avec Ben Wendel au basson, live at the Blue Whale, Los Angeles (février 2012)
Avec Tigran Hamasyan (piano), Adam Benjamin (Fender Rhodes), Larry Koonse (guitare), Nate Wood (batterie), Dave Robaire (contrebasse)