Le pianiste Laurent de Wilde nous invite «Over the clouds»

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 06/06/2012 à 07H20
Laurent de Wilde sur un petit nuage ?

Laurent de Wilde sur un petit nuage ?

© Sylvain Gripoix 2012

Six ans après l'album «The Present», après un grand détour du côté de l’électro, Laurent de Wilde vient de sortir un nouveau disque de jazz, «Over the clouds» (au-delà des nuages), dans lequel il renoue avec une formule qui lui est chère : le trio piano, contrebasse, batterie. Il l'a présenté le mercredi 6 juin dans le cadre du festival Jazz à Roland-Garros (swing et émotion au menu), puis le jeudi 7 au Sunside, à Paris. Dimanche 10 juin, il s'est produit au Parc Floral de Vincennes avec le comédien Jacques Gamblin (un grand moment). Nous l’avons rencontré avant ces échéances.

Le monde du jazz pensait-il avoir perdu Laurent de Wilde ? Le natif de Washington (un 19 décembre 1960), établi à Paris depuis vingt ans, touche-à-tout surdoué, s’était-il définitivement dispersé, égaré dans les arcanes de la musique électronique, happé par moult aventures à mille lieues de ses bases ? On aurait pu le penser. Il n’en est rien.

Pianiste, compositeur, homme de télévision, écrivain, sideman-arrangeur pour Abd Al Malik (de 2006 à 2008), chef de projet jazz pour un hommage de Diane Tell à Boris Vian (en 2009), complice de Jacques Gamblin -et compositeur- dans une lecture-concert en perpétuel mouvement (depuis 2011), aventurier de la matière sonore sur des projets réalisés avec un ingé-son (Otisto 23), des DJ (DJ Ben, DJ Aléa) ou un vidéaste (Nico Ticot), Laurent de Wilde a cumulé les casquettes et les tournées ces derniers temps. Mais si l’électro le passionne depuis douze ans, il demeure avant tout un jazzman.
 

"Over the Clouds" (Wilde), avec un clavier sonorisé... à la patafix

 

Il le prouve de manière irréfutable dans un nouveau disque, tantôt joyeux et électrisant, ponctué de clins d'oeil à l'Afrique, tantôt poétique et éthéré, invitant au voyage, comme la chanson-titre de l'album... Pour «Over the clouds», enregistré à Paris en janvier, au lendemain de deux soirées de rodage au Duc des Lombards, Laurent de Wilde a fait appel à un vieux complice de (presque) 30 ans, le bassiste Ira Coleman, rencontré en 1984 à New York, à l’université de Long Island, et au percussionniste et batteur Clarence Penn. Il y invite également, sur l'une des deux seules reprises du disque (un morceau de Fela Kuti, l'autre reprise étant signée Duke Ellington), deux de ses fidèles collaborateurs dans l'Hexagone, le contrebassiste Jérôme Regard et le batteur Laurent Robin.

"Over the clouds" (Gazebo)

"Over the clouds" (Gazebo)

© Sylvain Gripoix 2012

La rencontre
Nous avons rendu visite à Laurent de Wilde lundi après-midi dans son studio de l’Est parisien. Une petite surprise nous y attendait : Ira Coleman, le fidèle complice, était également présent. Le pianiste français, souriant et exubérant, et le contrebassiste américano-suédois (qui a grandi en France), discret et chaleureux, forment de toute évidence un tandem aussi complémentaire au niveau humain qu’artistique.

- Culturebox : Ces dernières années, en dehors d’un album de jazz acoustique en 2006, vous avez multiplié les expériences musicales dans différents domaines…
- Laurent de Wilde : J'ai fait de la musique électro à partir de 2000, avec l’album «Time for change». J'ai fait une cassure nette dans ma carrière. De l'acoustique, celle-ci est tout d'un coup devenue électronique. C’est monté en puissance avec le groupe Organics (2004, ndlr). Puis, en duo avec l'ingé-son Otisto 23, il y a eu les albums «PC Pieces» en 2007, «Fly» en 2009. On a joué au pied des volcans de La Réunion, à la Cité interdite, dans des endroits merveilleux… En France, la moitié des gens se sont pincé le nez, d'autres ont été intéressés, de nouveaux publics ont été attirés par le projet… Cela a été l'occasion de rencontrer un tas d'artistes comme Laurent Garnier. Ce n'est que récemment que les choses ont commencé à s'équilibrer un peu, à ne plus s'exclure l'une l'autre. C'est difficile. Je sais que les Français sont des gens ouverts, intéressés au métissage, mais jusqu'à un certain point ! Ma façon de faire a certainement heurté quelques aficionados classiques, mais je pense que dix ans après, la pilule a fini par passer...

- Ce cloisonnement des genres est-il vraiment particulier à la France ?
- Pas vraiment. Aux Etats-Unis, les tubes sont beaucoup plus calibrés et c'est beaucoup plus difficile de faire des choses hors normes. Mais le jazz est un milieu où il y a toujours eu des luttes entre les anciens et les modernes... En France, il faut se souvenir des «raisins aigres» opposés aux «figues moisies» dans les années 1950, partisans contre opposants au bebop... Il y avait de véritables bagarres ! Personnellement, j'ai traversé les anneaux de feu, ça m'a un peu brûlé les fesses, ça sentait le poil roussi pendant un moment ! Mais je suis toujours vivant, donc tout va bien !

- Et vous voilà de retour dans le jazz avec votre formule de prédilection, le trio piano-contrebasse-batterie. Vous l'avez d’ailleurs mis en vedette de la programmation de la saison Sorano-Jazz, à Vincennes, dont vous êtes le directeur artistique. Pourquoi un tel attachement à cette structure ?
- Le trio, c'est un triangle, la seule forme géométrique où les points se touchent les uns les autres. Le trio, c'est le tabouret, la stabilité absolue, une sorte de formule magique qui permet d'être à la fois très libre et très rigoureux. Pour un pianiste, c'est une invention relativement tardive dans l'histoire du jazz. Son plein essor se situe dans les années 50. C'est une formule dans laquelle je me sens très à l'aise, qui implique une proximité constante des intentions musicales. Quand il y a un quatrième élément, par exemple un saxophoniste ou un trompettiste, on devient une section rythmique soudée et on accompagne l'autre. Le trio est une sorte d'usine à musique qui fonctionne très bien pour accompagner d'autres musiciens, mais qui, à mon avis, possède son langage interne, beaucoup plus compréhensible quand on n'est que trois. On voit beaucoup mieux l'énergie circuler, la musique se créer.

Laurent de Wilde

Laurent de Wilde

© Sylvain Gripoix 2012
- Pour ce trio, vous avez fait appel à votre vieux complice Ira Coleman, ainsi qu'à Clarence Penn.
- Avec Ira, on se connaît depuis près de 30 ans. On a beaucoup travaillé ensemble à un moment. Ca a toujours été une association paisible et fructueuse, pour la bonne raison que nous sommes des contraires absolus. Ira est méthodique, sérieux et organisé. Et moi, je suis intuitif, bordélique, et... bordélique (rires) !

- Ira Coleman (calme olympien, manipulant sa basse) : Cela marche très bien, parce que ma mère était du même signe, Capricorne, comme toi.

- Laurent de Wilde : Non, moi je suis sagittaire (Ira se souviendra par la suite que sa mère était sagittaire, donc bel et bien du même signe que son ami, ndlr) ! J'arrive avec une idée grandiose, mais... pleine de trous ! Et Ira me dit : «Oui, mais là, qu'est-ce qu'on fait ? Un sol ou un fa dièse ?» Et je réponds : «Oh, tu m'embêtes avec tes questions !» C'est Ira qui me ramène à terre et qui fait que la musique soit possible, les pylônes bien plantés, et qu'à partir de là, tout le monde se sente à l'aise, que ce ne soit pas une espèce de flou artistique qui est le propre de mon travail ! Quant à Clarence Penn, c'était le nouveau dans l'affaire. Il a immédiatement compris ce qu'on attendait de lui, il a donné sans rechigner, en bonne intelligence. Donc mission accomplie.

- Comment se sont passées les sessions d'enregistrement ?
- Laurent de Wilde : Nous avions bouclé trois jours dans un studio parisien. Puis, patatra, nous avons appris qu'Ira devrait rejoindre Sting le troisième jour. Il ne nous restait que deux jours pour enregistrer tout le répertoire en trio, plus la reprise de Fela avec le renfort de la section rythmique française (le contrebassiste Jérôme Regard et le batteur Laurent Robin)... Le premier jour, on a travaillé dur, mais je suis rentré furieux parce qu'il n'y avait absolument rien de bon dans ce qu'on avait enregistré. En réalité, on a enregistré le disque en une seule journée. A l'exception d'un titre que je joue en solo et que j'ai enregistré le troisième jour, après le départ d'Ira.
Ira Coleman le 6 juin 2012 à Paris, après le concert donné dans le cadre du festival "Jazz à Roland-Garros"

Ira Coleman le 6 juin 2012 à Paris, après le concert donné dans le cadre du festival "Jazz à Roland-Garros"

© Annie Yanbékian
- Ira Coleman : Le premier jour il n'y avait pas l'alchimie. Souvent, quand on commence à jouer avec quelqu'un de nouveau, on prend un risque, on ne sait pas si ça va marcher, on ne peut pas forcer les choses. Il a fallu deux, trois jours, dont les soirées au Duc des Lombards, pour se sentir à l'aise dans un décor aussi aseptisé que le studio, sans feedback. Il faut un temps pour s'habituer.

- Laurent de Wilde : Pour un groupe qui n'existe pas encore, c'est vrai que cela relevait un peu du délire de faire tout cela en deux jours, avec un nouveau répertoire qui n'avait pas encore été testé en live, juste les deux soirs précédents. Pour Ira, c'est facile parce qu'on se connaît depuis longtemps, il entend ce que je n'exprime pas, il entend où on veut que la musique aille. Pour Clarence, c'était plus difficile, il débarquait à peine. C'est un super professionnel, mais il faut un petit temps d'adaptation. Il a fallu une première journée pour trouver nos marques au studio, jusqu'à ce que Clarence comprenne où voulait aller la musique, puis le deuxième jour, ziouh, tout s'est bien passé !

- Ira Coleman : Au final, je trouve que le résultat est très bien sorti. Entre nous trois, je suis peut-être celui qui fait le lien entre Clarence et Laurent. En général, c'est plutôt moi qui suis très posé. Mais dans ce cas, c'est Clarence qui joue très clean, qui est un peu plus discret, alors que Laurent amène le feu d'artifice, qui prend les risques aussi. Je trouve bien que l'on entende un trio qui ne soit pas tout à fait léché. Sinon, on peut s'ennuyer !

Laurent de Wilde

Laurent de Wilde

© Sylvain Gripoix 2012
- Le disque propose un savant dosage entre musiques très énergiques et phases extrêmement sereines, aériennes...
- Laurent de Wilde : Avant, ce que je jouais était super speed, maintenant, c'est toujours speed, avec quelques temps de respiration. J'ai eu l'impression d'avoir moins peur du calme, moins peur des grands espaces, de jouer dans le son. C'est ça que m'a appris la musique électronique. On se pose quand on se pose. En musique, j'ai découvert ce sentiment de quand le moment est juste. Créer quelque chose qui flotte, qui va bien.

- L'exemple le plus marquant est le titre «Le bon médicament». Lors du concert au Duc des Lombards, le 19 janvier dernier, au moment de le présenter, vous expliquiez qu'il vous faisait «un bien fou»...
- C'est pour cela que je l'ai appelé comme ça. Je n'ai pas de méthode de composition. Cela peut partir d'une idée, rythmique ou mélodique, ou même théorique. Et, là, pouf ! Le morceau qui tombe sous les doigts ! Cela ne m'arrive quasiment jamais ! C'est arrivé à un moment où j'étais très contrarié, énervé... Je me suis assis au piano, j'ai pris une grande respiration, et ce morceau est sorti, comme ça. Heureusement, j'ai eu le réflexe d'appuyer sur «record» en me disant : «J'y reviendrai, il y a un bon feeling là-dedans.» Le fait de le jouer me faisait vraiment du bien. Par la suite, j'ai voulu rajouter des trucs, changer des choses, et finalement, ça ne marchait pas aussi bien qu'au début. Je me suis dit alors : «Et si je retournais à l'émotion première qui a fait jaillir ce morceau ?» Je l'ai débarrassé de certaines choses et je suis resté juste sur cette émotion et ce sentiment de bien-être qu'il me procurait, à cause du balancement qui vous oblige à vous mettre dans une espèce de respiration à la fois ouverte et très calme. Au final, je l'ai gravé dans le marbre quasiment tel que je l'avais sorti la première fois. Aujourd'hui encore, il continue de m'apaiser. Je l'utilise régulièrement, je me fais de l'auto-prescription !

Laurent de Wilde après son "Jazz à Roland-Garros" (6 juin 2012)

Laurent de Wilde après son "Jazz à Roland-Garros" (6 juin 2012)

© Annie Yanbékian
- Hormis les concerts à venir, avez-vous des projets sur le feu, en matière de télévision ou de livres ?
- Laurent de Wilde : Côté télé, je vais peut-être réaliser des programmes petits formats sur des standards de jazz, comestibles et digérables... Je vais également participer à la réalisation des prochaines Victoires du Jazz, dont ce sera le dixième anniversaire. Enfin, l'idée d'un bouquin commence à germer du fond de mon cerveau... Je vous en parle parce que je sens que je vais quand même l'écrire, je ne sais pas quand, mais ça vient... Il serait consacré aux inventeurs de clavier au XXe siècle. Harold Rhodes, Bob Moog... Ils sont à la fois ingénieurs, humanistes, musiciens, des personnalités incroyables, très généreuses, spéculatives du monde. Il y a un beau livre à écrire. C'est dans la seconde moitié du XXe siècle que les instruments ont été réinventés...

Propos recueillis par A.Y.


"Over the clouds", album sorti le 23 avril 2012 (label Gazebo)


En concert à Jazz à Roland-Garros
Mercredi 6 juin 2012, 21H
Avec Ira Coleman (contrebasse), Laurent Robin (batterie)
Musée de la fédération française de Tennis
Stade Roland-Garros
Avenue Gordon-Bennett
75016 Paris
Accès :  Tente accueil & accréditation des Mousquetaires – Porte A

En concert au Sunside
Jeudi 7 juin 2012, 21H
Avec Ira Coleman (contrebasse), Laurent Robin (batterie)
60, rue des Lombards
75001 Paris

Réservations pour les dates ci-dessus : site du Sunside/Sunset, 01 40 26 46 60 ou par les billetteries habituelles

En lecture-concert avec Jacques Gamblin au Paris Jazz Festival
Parc floral de Vincennes
Dimanche 10 juin, Grande scène, 21H
Avec Alex Tassel (trompette), Guillaume Naturel (saxophone), Jérôme Regard (contrebasse, basse), Donald Kontomanou (batterie, percussion), DJ ALEA (platines, mixage)
Les musiques sont signées Laurent de Wilde
Esplanade Saint-Louis devant le Château de Vincennes
Autre entrée Avenue de la Pyramide
Tarif : celui de l'accès au parc


Variations autour de "Edward K" (Wilde) -un morceau réenregistré pour l'album "Over the clouds"- lors d'un concert le 6 janvier 2011 au Sunside, à Paris, avec Donald Kontomanou à la batterie et Jérôme Regard à la contrebasse