La mort du trompettiste de jazz Roy Hargrove

Mis à jour le 04/11/2018 à 16H28, publié le 03/11/2018 à 17H14
Roy Hargrove sur scène au festival Jazz à Sète (16 juillet 2015)

Roy Hargrove sur scène au festival Jazz à Sète (16 juillet 2015)

© Vincent Damourette / Sipa

La nouvelle a choqué le monde du jazz en ce samedi de novembre. Le trompettiste américain Roy Hargrove s'est éteint dans la nuit de vendredi à samedi à New York. Il avait 49 ans, a annoncé sa page Facebook, confirmant les informations relayées par de nombreux musiciens consternés sur les réseaux sociaux. Roy Hargrove était l'un des jazzmen les plus brillants de sa génération.

Le trompettiste a succombé à un arrêt cardiaque, a indiqué son agent de longue date Larry Clothier, selon le site NPR. Roy Hargrove avait été hospitalisé pour des problèmes rénaux. Il était en dialyse depuis plusieurs années.

D'abord relayée par plusieurs musiciens sur les réseaux sociaux, la triste nouvelle a été confirmée, avec les circonstances de la mort du trompettiste, par la page Facebook de Roy Hargrove : "C'est le cœur lourd que nous annonçons le décès du grand Roy Anthony Hargrove, à 49 ans, à New York la nuit dernière, d'un arrêt cardiaque consécutif à des complications dans son combat courageux contre une maladie des reins."
Né le 16 octobre 1969 à Waco, au Texas, musicien surdoué et précoce, Roy Hargrove s'était démarqué dès la fin des années 80. Il a enregistré ses premiers disques en 1988 en tant que sideman (accompagnateur) et en 1990 en tant que leader. Il a remporté deux Grammy Awards. Mais avant tout, il a incarné la charnière entre la tradition du jazz, le bebop, et des genres très variés comme le hip-hop, le R'nB et les musiques du monde.

Côté jazz, il a travaillé très tôt avec de nombreux artistes de premier plan tels que Herbie Hancock, Sonny Rollins, Oscar Peterson, Roy Haynes, Shirley Horn, Steve Coleman, Christian McBride et le trompettiste Wynton Marsalis qui l'avait découvert.

Roy Hargrove s'aventurait volontiers dans d'autres champs - chants - musicaux, auprès d'Angelique Kidjo (sur l'album "Oyö", 2010) , Erykah Badu (sur "Worldwide Underground", 2003), D'Angelo (sur "Voodoo" en 2000, "Black Messiah" en 2014) ou le rappeur Common (sur "Like Water for Chocolate", 2000). En guise de laboratoire de ses rapprochements entre jazz, hip-hop, funk, soul ou gospel, il animait un groupe baptisé The RH Factor.

Wynton Marsalis, son mentor

À 18 ans, alors lycéen inscrit à la Booker T. Washington High School For Performing Arts, à Dallas, Roy Hargrove avait été remarqué par le trompettiste Wynton Marsalis. Ce dernier l'avait présenté à des musiciens et à Larry Clothier qui allait devenir son manager pour les trente années à venir. Après une année passée au fameux Berklee College of Music de Boston, Roy Hargrove s'est installé à New York où il a fini ses études musicales et a très vite pris son envol.

À 25 ans, il a signé sur le fameux label Verve, où son premier projet, "With the Tenors of our Time" (1994) rendait hommage à la tradition du jazz, invitant pour l'occasion de prestigieux saxophonistes, avant de célébrer Charlie Parker dans un autre projet l'année suivante.
Roy Hargrove Quintet (avec Joe Henderson) : "Shade of Jade" (Henderson) - Verve, 1994

Deux Grammy Awards dans deux catégories différentes

Les Grammy Awards l'avaient distingué à deux reprises, dans deux genres musicaux distincts. D'abord, en 1998 au titre de la "Meilleure performance en musique latine" pour son album "Habana" (1997), un projet afro-cubain enregistré à La Havane. C'est une rencontre avec le pianiste Chucho Valdés qui avait suscité son engouement pour la musique cubaine. Puis, en 2003 au titre du "Meilleur album de jazz instrumental" pour "Directions in Music" (2002), un disque live enregistré à Toronto avec le pianiste Herbie Hancock et le saxophoniste Michael Brecker.

Malgré ses ennuis de santé, Roy Hargrove arpentait les festivals et les clubs de jazz. Il était apparu fatigué, las, lors de ses derniers concerts, selon certains témoignages relevés sur les réseaux sociaux, dans le monde du jazz ou de ses passionnés. Probablement miné par la maladie.

Le 15 octobre dernier, il s'était produit au New Morning, à Paris, temple du jazz où il revenait très régulièrement, une salle située dans le quartier de Strasbourg-Saint-Denis qu'il célébrait dans un morceau éponyme considéré comme l'"hymne" de l'établissement...
Le Roy Hargrove Quintet joue "Strasbourg Saint-Denis" au New Morning en 2007. Le morceau est sorti en 2008 dans l'album "Earfood".

Réactions et hommages dans le monde du jazz

Hommage sur TSF Jazz - qui salue "un ami" de la radio et "un immense musicien" - samedi à 20H avec la diffusion d'un concert que Roy Hargrove avait donné en big band au festival Jazz à Juan en 2009.

Hommage sur la radio France Musique dimanche à 19h dans l'émission "Repassez-moi le standard" avec Laurent Valero et Alex Dutilh.
Le saxophoniste Sonny Rollins a écrit sur Twitter : "Ayant eu la chance de jouer avec les superstars de la trompette, j'avais trouvé inconcevable que ce petit nouveau puisse être de ce niveau, puisse être aussi bon. Il l'était. Il l'est, et le sera toujours."

Le saxophoniste Joshua Redman a salué sur Twitter "l'un des musiciens au jeu le plus expressif et naturel de notre génération jazz (ou d'ailleurs, de toutes les autres) : joie irrépressible, swing sans effort, polyvalence sans limite, beauté inimitable... Je demeure, toujours et à jamais, redevable et admiratif à son égard. Repose en paix, héros."

Le contrebassiste Christian McBride a exprimé samedi son émotion sur Twitter : "Je n'ai pas de mots sur la perte de mon cher frère depuis 31 ans. Nous avons joué ensemble sur de nombreuses sessions, parcouru beaucoup de kilomètres, beaucoup ri, on s'est disputé à l'occasion - et je ne changerais notre relation pour rien au monde. Sois béni, Roy Hargrove.

Un peu plus tard, Christian McBride a posté une ancienne photo de 1991 de lui et Roy Hargrove, prise au Blue Note de New York. Il se souvenait avoir cassé une corde de mi, alors que Roy et Antonio Hart criaient "Sol, bon sang !"

Le New Morning a posté une lettre d'"adieu" à Roy Hargrove, "un ami fidèle et silencieux, un musicien instatiable malgré [ses] reins hors service et irremplaçables" (...) Tu avais un home ici : car c'est sur cette scène que Ray Brown et Art Farmer t'avaient passé le flambeau, tout jeune..."
Et le "New" de poster un extrait live d'un passage du trompettiste dans ses murs...
Le saxophoniste français Jacques Schwarz-Bart, qui vit à New York, a été parmi les premiers à rendre hommage à Roy Hargrove sur Facebook samedi après-midi : "Repose en paix Roy Hargrove. Merci pour l'héritage que tu as établi, et pour tout ce que tu m'as enseigné sur scène à propos de ta vision et ton jeu...!"
Le trompettiste américain Ambrose Akinmusire a écrit sur Twitter : "Roy Hargrove était vraiment et totalement DÉDIÉ À ÇA. Je ne crois pas que je serais vivant si je ne l'avais pas rencontré au moment où je l'ai rencontré. Je suis extrêmement reconnaissant d'avoir pu lui dire en face : merci, et je t'aime."

Le cornettiste et trompettiste français lui a rendu hommage à sa manière tout en poésie sur Facebook :
Stéphane Kochoyan, directeur artistique du Nîmes Métropole Jazz Festival, s'est souvenu avec émotion, sur sa page Facebook, du dernier passage de Roy Hargrove, le 13 octobre dernier :

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