La mort de Randy Weston, géant du jazz : 4 morceaux emblématiques à découvrir

Par @annieyanbekian
Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 04/09/2018 à 23H41, publié le 04/09/2018 à 19H54
Randy Weston au gala de la Jazz Foundation of America, où une distinction lui avait été remise, le 16 avril 2016 à New York

Randy Weston au gala de la Jazz Foundation of America, où une distinction lui avait été remise, le 16 avril 2016 à New York

© DS7 / Wenn.com / Sipa

Le grand pianiste Randy Weston s'est éteint samedi à son domicile new-yorkais à l'âge de 92 ans. Littéralement géant du jazz (il mesurait 2 mètres de haut), casquette vissée sur la tête, cette figure de la musique du XXe siècle a œuvré pour le rapprochement entre le jazz et l'Afrique. Nous avons demandé à quatre érudits jazz de nous présenter un morceau de leur choix.

Né le 6 avril 1926 à Brooklyn, d'un père d'origine jamaïcaine, Randy Weston étudie d'abord le piano classique avant de devenir, plus tard, un musicien de bebop. Influencé tant par Thelonious Monk que par Duke Ellington, il amorce un virage décisif en se tournant très tôt vers le continent de ses ancêtres : l'Afrique. Au début des années 60, il voyage à deux reprises au Nigeria et se dévoue dès lors, inlassablement, à l'exploration de ses racines. En 1960 il sort l'album "Uhuru Afrika". Entre 1967 et 1972, il s'installe à Tanger. Par la suite, il se partagera entre le Maroc et Brooklyn. "Quand les anciens ancêtres vous touchent, vous tombez amoureux de la culture africaine", confiait Randy Weston au Boston Globe en 2013. Toute sa vie, il a œuvré avec passion à nourrir et cultiver cette rencontre entre le jazz et l'Afrique.

Voici quelques morceaux de Randy Weston à découvrir, choisis et présentés par des érudits jazz.
1
"Uhuru Kwanza" (1960), le choix d'Alex Dutilh (France Musique)

Mon Randy Weston : "Uhuru Kwanza", dans l'album "Uhuru Africa" de 1960, arrangé par Melba Liston [ndlr : tromboniste, compositrice, arrangeuse]. Le poème introductif de Langston Hughes, l'orgie de percussions (trois batteurs dont Max Roach, plus trois percussionnistes), le piano obsessionnel de Randy : la parfaite illustration de la ligne de vie que le père de Randy Weston lui avait confiée quand il était encore un gamin "Tu es un Africain né américain". 

L'intro s'enchaîne avec le morceau "Uhuru Kwansa" :
> Alex Dutilh, producteur sur France Musique, a rendu hommage à Randy Weston dans l'émission "Open Jazz" lundi soir.

2
“African Sunrise” (1991), le choix de Joe Farmer (RFI)

Lorsqu’en 1991, Randy Weston fait paraître le double album “The Spirits of our Ancestors”, il est évident que le label Verve veut honorer à sa juste valeur la maestria d’un personnage éminent de l’histoire du jazz. Randy Weston a alors 65 ans et n’a cessé, depuis les années 60, de vouloir faire jaillir la source africaine de son inspiration. Conscients de l’engagement sincère du pianiste dans cette quête identitaire, les producteurs Jean-Philippe Allard et Brian Bacchus décident de mettre les petits plats dans les grands et parviennent à réunir en studio les meilleurs improvisateurs dont l’esprit panafricain irradie ce disque légendaire. En compagnie de la tromboniste et compositrice Melba Liston, Randy Weston accueille de prestigieux partenaires en studio pour de longues envolées lyriques nourries de la sève des cultures et traditions africaines. Le titre "African Sunrise" est, à ce titre, exemplaire. Soutenu par les ornementations inspirées du trompettiste Dizzy Gillespie, Randy Weston se lance dans une lancinante composition de près de 20 minutes animé par cette transe afro-palpitante héritée de ses échanges répétés avec les gnawas du Maroc. Une œuvre exigeante mais tellement frissonnante !

> Samedi, Joe Farmer, producteur sur RFI, rend hommage à Randy Weston dans une émission spéciale de "L'Épopée des musiques noires".

3
"African Nite" (1975), le choix de Pascal Anquetil (Jazz Magazine)

À l’orée des années 60, Randy Weston fut un pionnier d’un retour du jazz aux sources grondantes de l’Afrique. Il fit à cette époque plusieurs séjours au Nigeria dans les années 60 et fonda un centre culturel à Tanger. J’aime sa musique parce qu’elle s'enracine dans la tradition du blues, dans les danses imaginaires de peuplades oubliées. Pianiste aux lignes de basse fermes et puissantes, Weston a su créer de mystérieux et pesants climats, inventer une musique dans laquelle les couleurs harmoniques d'Ellington rencontraient les dissonances de Thelonious Monk. Si je dois choisir aujourd’hui un disque dans sa copieuse discographie, c’est sans l’ombre d’une hésitation "African Nite", le premier album que Jean-Jacques Pussiau, alors âgé de 24 ans, enregistra en septembre 1975 pour son tout nouveau label OWL. Randy Weston avait accepté l’invitation de ce producteur novice en lui disant qu’il était heureux d’être le premier à enregistrer pour son futur label tout comme il avait été le premier à signer pour le label Riverside. Dans ce disque aujourd’hui culte, si je dois choisir une plage, c’est "Little Niles", une valse sublime qu’il joue ici pour la première fois en solo.

> Pascal Anquetil, ancien directeur du Centre d’information du jazz (IRMA), est journaliste et collaborateur au mensuel Jazz Magazine.

4
"Hi-Fly", le choix de Jacques Denis (Libération)

"Hi-Fly" est une des compositions les plus connues de Randy Weston. Elle date des années 50 et fait allusion à sa taille, car il mesurait pratiquement deux mètres. Il avait un talent énorme et une personnalité énorme dans tous les sens du terme. Certains vous diraient que c'est un "petit géant" du jazz. En fait, pour moi, c'est une des personnalités majeures de cette histoire, parce que plus que quiconque, il a établi le lien entre les Amériques et l'Afrique, un lien qu'il a éprouvé sur le terrain dès la fin des années 50. Depuis, il ne cessait de s'inventer un futur en repartant aux origines de cette vaste diaspora. C'est pourquoi j'ai choisi "Hi-Fly", composition devenue un standard et dont le titre pourrait aussi évoquer le Highlife ghanéen. Cette composition est extrêmement typique de l'écriture de Randy : joyeuse, rythmique et mélodique. Pour ma part, ma version préférée se trouve sur l'album "Tanjah" (1973), une version afro-latine.

> Jacques Denis, journaliste musical, rend hommage à Randy Weston dans "Libération".


Réactions à la disparition de Randy Weston

Alex Dutilh, producteur de l'émission Open Jazz sur France Musique, a rendu hommage ce week-end sur Facebook à Randy Weston qui possédait "la mémoire conjuguée de Monk et de l'Afrique dans les doigts". Il a posté le lien d'une interview du jazzman réalisée en 2014.

Randy Weston s'était produit à Paris à la fin du mois de mai 2018, au Duc des Lombards. À cette occasion, il avait également rendu visite à la radio TSF Jazz et s'était mis au piano... La radio a posté sur Twitter ce moment précieux.


L'hommage du bassiste Christian McBride sur Twitter : "Merci Monsieur Randy Weston pour avoir réellement compris notre connexion avec l'Afrique et pour avoir été un tel gourou auprès de tant d'entre nous. Un de mes plus grands frissons a été l'enregistrement avec M. Weston et le grand Billy Higgins sur l'album "Earth Birth" de 1995. Puissiez-vous R.I.P."

Le pianiste Eddie Palmieri a écrit sur Twitter : "À mon Cher Ami et Frère ; Repose en paix avec nos ancêtres que tu as défendus avec tant d'éloquence dans ta musique et tes enseignements. M. Randy Weston, vos histoires, votre humour et votre message musical vont me manquer.

Le saxophoniste Steve Lehman a écrit sur Instagram : "Randy Weston, repose dans la puissance. Un honneur, un cadeau, une bénédiction de t'avoir rencontré et d'avoir passé du temps avec toi."

Randy Weston, rest in power. An honor, a gift, and a blessing to meet you and spend time with you.

Une publication partagée par Steve Lehman (@thestevelehman) le

Les mots touchants de Jacques Denis dimanche sur Twitter :


Le New Morning, qui avait interviewé Randy Weston en 2016 via sa webradio (interview : Lionel Eskenazi), a posté un tweet d'hommage avec le lien de l'émission :