La mort de Didier Lockwood, géant et ambassadeur du jazz français

Mis à jour le 26/02/2018 à 21H22, publié le 19/02/2018 à 00H12

https://videos.francetv.fr/video/NI_1188541@Culture

Le monde du jazz est sous le choc depuis dimanche soir. Le très célèbre violoniste Didier Lockwood est mort brutalement plus tôt dans la journée, emporté par une crise cardiaque, a annoncé son agent à l'AFP. Didier Lockwood, que son illustre aîné Stéphane Grappelli considérait comme son fils spirituel, avait fêté ses 62 ans le 11 février dernier.

"Son épouse, ses trois filles, sa famille, son agent, ses collaborateurs et sa maison de disque ont la douleur de faire part de la disparition brutale de Didier Lockwood dans sa 63e année", a indiqué ainsi le communiqué transmis dimanche soir à l'AFP. Depuis, les hommages affluent sur les réseaux sociaux, émanant du monde du jazz et au-delà (voir plus bas).

Didier Lockwood venait de participer à un concert samedi soir à Paris, au bal Blomet. Infatigable militant de la transmission, toujours désireux d'expliquer, de partager, il était un illustre ambassadeur du jazz français hors de nos frontières, fort d'une carrière ponctuée par près de 4.500 concerts et plus de 35 enregistrements. Il aura travaillé avec d'illustres artistes : Stéphane Grappelli, Dave Brubeck, Martial Solal, Michel Petrucciani, Miles Davis, Herbie Hancock, Claude Nougaro, Aldo Romano, Barbara, Jacques Higelin, Richard Galliano...

Quand Didier Lockwood reprenait "Nuages" de Django Reinhardt
Didier Lockwood joue "Nuages" (Reinhardt) lors d'un concert en hommage à Stéphane Grappelli. Avec Adrien Moignard (guitare) et Diego Imbert (contrebasse) - Festival Ça jazze à Brides (8 juillet 2017)

Né le 11 février 1956 à Calais, dans une famille franco-écossaise, fils d'un professeur de violon, Didier Lockwood commence l'apprentissage de son instrument à 7 ans. Dix ans plus tard, il fera ses débuts auprès du groupe de rock progressif français Magma, qu'il retrouvera à plusieurs reprises, et dernièrement en février 2017 à L'Olympia, pour les 45 ans de la formation de Christian Vander.

Didier Lockwood avec Magma en 1992

Très tôt, Didier Lockwood s'est intéressé à l'improvisation grâce à son frère aîné Francis, pianiste de jazz. "L’improvisation, c’est la première loi de l’évolution. Il faut s’adapter, pouvoir rapidement évaluer les choses", expliquait-il en 2015 dans une interview accordée à Culturebox à propos de son spectacle "Improvisible" diffusé un soir de février en direct sur France 2, il y a trois ans.

Une rencontre entre Stéphane Grappelli et Didier Lockwood en 1984
Stéphane Grappelli et Didier Lockwood dans l'émission "Le jeune homme au violon" (1984)

Un violoniste éclectique

En quelque 45 ans de carrière, le violoniste s'est illustré au travers d'innombrables projets et collaborations, dans divers styles musicaux : jazz-fusion électrique, jazz acoustique, jazz manouche, jazz, mais aussi dans les musiques de films et la musique classique. Il a créé ainsi deux opéras, deux concertos pour violon et orchestre, un concerto pour piano et orchestre, des poèmes lyriques...

Didier Lockwood en trio avec le guitariste Christian Escoudé et le bassiste Philip Catherine en 1984
Le trio Christian Escoudé, Didier Lockwood, Philip Catherine interprète "Tanganyka" le 3 novembre 1984
"Didier c'était monsieur 100.000 volts. Je n'arrive pas à réaliser", a confié son agent Christophe Deghelt à l'AFP. "Il était très humain. C'était un homme très élégant. Il aimait partager, enseigner. On avait énormément de projets en cours. Il venait d'enregistrer un disque avec son épouse (la soprano) Patricia Petibon", a ajouté Christophe Deghelt. Didier Lockwood et Patricia Petibon s'étaient mariés en 2015.

Didier Lockwood avait auparavant été l'époux de la chanteuse Caroline Casadesus avec qui il avait créé le spectacle "Le Jazz et la diva", à l'affiche dans la seconde moitié des années 2000. Il avait été le beau-père des enfants de Caroline Casadesus, David et Thomas Enhco, trompettiste et pianiste. Auprès du violoniste, les deux frères, partis pour faire carrière dans la musique classique comme leurs illustres ascendants Caroline (soprano) et Jean-Claude (chef d'orchestre), leur grand-père, avaient élargi avec succès leurs horizons et leur terrain de jeu au jazz.

Didier Lockwood, Caroline Casadesus et Thomas Enhco réunis en 2004 dans "Des Mots de Minuit"
Didier Lockwood, Caroline Casadesus et Thomas Enhco interprètent "Valse émoi" le 19 mai 2004 dans l'émission "Des Mots de minuit"

Très impliqué dans l'éducation

Didier Lockwood était très impliqué dans l'éducation à la musique. Il avait écrit une méthode d'apprentissage du violon jazz, "Cordes et âme", prix Sacem 2002. Il avait aussi fondé en 2001 le Centre des musiques Didier Lockwood à Dammarie-les-Lys, en Seine-et-Marne, une école dédiée à l'improvisation.

"Profondément généreux et communicatif, il va manquer à ses amis, à la musique, à tous les enfants qu'il avait envie d'éclairer avec sa passion", a déclaré la ministre de la Culture Françoise Nyssen à l'AFP, qui l'avait connu comme vice-président du Haut conseil de l'éducation artistique et culturelle. "Il voulait faire de la musique sans frontières et sans a priori."

Didier Lockwood, un soliste dans la foule au festival Jazz à Vienne
Commandeur de l'ordre national du mérite, Didier Lockwood avait remis en 2016 un rapport au gouvernement sur l'apprentissage de la musique. Il s'y inquiétait d'une enfance "formatée" par la technologie moderne et en "panne de sens" et prônait un apprentissage de la musique par plus d'oralité et moins de solfège.

Il était parti en tournée pour défendre un nouvel album

Didier Lockwood avait commencé une tournée pour présenter son dernier album "Open Doors", sorti en novembre 2017 et enregistré avec le batteur André Ceccarelli, le pianiste Antonio Farao et le bassiste Darryl Hall. Fin janvier, le quartet s'était produit au Duc des Lombards, à Paris.

La disparition de ce grand musicien très engagé dans la transmission de la musique laisse un grand vide qui dépasse largement les frontières françaises. Culturebox lui rend hommage en musique.

Les mots touchants et la gratitude de Thomas Enhco, postés vendredi après-midi sur Facebook, quelques heures après les obsèques à Paris de celui qui fut son beau-père
David Enhco, qui fut comme son frère cadet Thomas le beau-fils de Didier Lockwood durant des années, a annoncé lundi 26 février qu'un hommage serait rendu au violoniste le 10 mars à la Salle Pleyel, à Paris. Didier Lockwood aurait dû participer à ce spectacle de l'Amazing Keystone Big Band (dont David Enhco est l'un des leaders). La soirée est maintenue et se mue en hommage au jazzman disparu, avec pour invités certains de ses amis musiciens.
Les mots émouvants de Mathilde Lockwood, la fille du violoniste disparu et de Caroline Casadesus, lundi 19 février sur Facebook
L'hommage solaire de son frère Francis, pianiste de jazz, au soir du dimanche 18 février sur Facebook
Le message de remerciement de Christophe Deghelt, l'agent de Didier Lockwood, posté sur Facebook le lundi 25 février, deux jours après les obsèques du violoniste, accompagné du texte rédigé par le philosophe Étienne Klein pour la cérémonie et d'une photo de l'artiste disparu, prise en décembre dans le salon de Stéphane Grappelli
Avis aux amateurs de jazz, et à tous les amoureux de musique tristes dimanche soir, tout ce lundi 19 février, les radios TSF Jazz et France Musique rendent longuement hommage à Didier Lockwood. Fip aussi dans le Club Jazz à Fip.


Nombreux hommages sur les réseaux sociaux

Christian Vander, fondateur, batteur et âme de Magma, a rendu hommage lundi à Didier Lockwood, "compagnon de route depuis toujours, pour toujours" : "Tu es resté ce jeune adolescent que j’ai connu lorsque tu avais 17 ans. Ton archet incandescent déversait des lames de feu et de sensibilité. Avec le temps, ta joie, ton plaisir de jouer sont restés intacts."
L'ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, passionnée de jazz, a exprimé sa consternation dimanche soir sur Twitter : "Il fait soudain plus froid dans mon cœur que sur les flancs enneigés des côtes d'Ottawa."

Le producteur de France Musique Alex Dutilh, animateur de l'émission Open Jazz, a exprimé sa "stupeur" dimanche soir sur Facebook. "Nous serons nombreux à nous sentir orphelins de sa générosité tout azymuth et de sa passion de la transmission."
Le cornettiste et trompettiste Médéric Collignon s'est ému, sur sa page Facebook, de la disparition de Didier Lockwood qui "savait rire autour des notes, entre les rythmes et sur les phrases (...) Tu vas manquer au monde entier !"

L'accordéoniste Richard Galliano a confié à Laurent Hakim de France 2 / Culturebox : "C’était un musicien sans aucune barriere, il avait enregistré avec Nougaro, Barbara, et aussi dans le jazz, la musique classique ou contemporaine… Il avait une vraie personnalité dans son jeu, dans son phrasé, dans le choix des notes… Au mois d’août, nous avons joué le même soir à Marciac, il s’est lancé dans une improvisation, j’avais l’impression d’entendre John Coltrane jouer du violon… Je me suis dit : il ne va pas s’arreter, il va s’envoler ! Dans ses improvisations, il pouvait aller dans la musique classique, la musique contemporaine, il était dans la composition instantanée. Il jonglait sur les harmonies avec une aisance ! C'est très rare, des musiciens qui ont une telle connaissance de la musique. On faisait partie de la meme tribu."

Le batteur Aldo Romano a réagi sur TSF Jazz : "Didier Lockwood était vraiment fait pour jouer du violon. C'était une sorte de Paganini du jazz, doué dès l'enfance. Vous savez, les musiciens de jazz ne se comportent pas comme certaines stars de la pop, ils sont plus discrets, même si lui, il avait été mis en avant très vite parce qu'il a participé à des projets transversaux. Il n'était pas uniquement dans un créneau figé. C'était un esprit ouvert."

Renaud Capuçon, star française du violon classique, a rendu hommage à un musicien "incomparable" et lui a exprimé son "profond respect".

Le violoncelliste Gautier Capuçon, frère de Renaud Capuçon, a salué "la liberté artistique" de Didier Lockwood, qui constitue "une réelle source d'inspiration".

Le pianiste italien Antonio Farao, compagnon de route de Didier Lockwood, et qui a participé à son dernier disque "Open Doors", a salué sur Facebook "un vrai ami, un vrai maître".
Denis Le Bas, directeur artistique du festival Jazz sous les Pommiers, a salué la mémoire de Didier Lockwood, "amoureux du public", sur TSF Jazz : "Il avait un jazz extrêmement vivant, passionné, chaleureux. C'est ce que le public recevait à chaque concert qui a certainement aidé à sa notorité grandissante parce qu'il se passait des choses durant ses concerts. C'était quelqu'un qui était amoureux du public, qui était amoureux de cette musique-là et qui faisait tout pour partager cela. On ne ressortait pas neutre d'un concert de Didier Lockwood, c'était un grand ambassadeur."

Le pianiste Dominique Fillon, "abasourdi", s'est souvenu dimanche soir que Didier Lockwood avait "distribué sans hésiter (son) premier album 'Détours' quand c'était si difficile de trouver quelqu'un qui accepte de lancer un premier projet, quand d'autres maisons de disques s'inquiétaient d'abord de (son) nom de famille".
Outre sa déclaration à l'AFP, la ministre de la Culture Françoise Nyssen a également rendu hommage à Didier Lockwood sur Twitter :

L'"immense tristesse" du festival Jazz in Marciac :


Le président Emmanuel Macron a rendu lundi un "hommage ému" à Didier Lockwood, "ami et partenaire des plus grands, aussi soucieux de nouer le fil entre les cultures que de transmettre au plus grand nombre". "Son rayonnement, son ouverture d'esprit et son immense talent musical nous manqueront", écrit le chef de l'État.

Le journaliste de France Inter Vincent Josse a tweeté le lien d'un concert de Didier Lockwood donné le 9 juin 2017 à la Maison de la Radio, un "beau souvenir", ainsi qu'une photo émouvante :

L'hommage du journaliste Pierre Haski :