Il prend les rênes de l'ONJ en 2019 : Frédéric Maurin veut "faire bouger les lignes dans le jazz"

Par @annieyanbekian
Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox
Mis à jour le 17/08/2018 à 19H22, publié le 05/07/2018 à 10H32
Frédéric Maurin à la guitare, à la tête d'un concert de Ping Machine au Triton, aux Lilas, le 24 mars 2016. Au second plan, le vibraphoniste Stephan Caracci.

Frédéric Maurin à la guitare, à la tête d'un concert de Ping Machine au Triton, aux Lilas, le 24 mars 2016. Au second plan, le vibraphoniste Stephan Caracci.

© Catherine Ledrux

Guitariste, compositeur, fondateur de l'ensemble Ping Machine, Frédéric Maurin a été nommé le 29 juin directeur artistique de l'Orchestre national de jazz pour 4 ans. Il succédera à Olivier Benoit dont le mandat s'achève fin décembre. Début septembre, l'ONJ présentera ses premiers programmes et orientations. Frédéric Maurin nous donne en exclusivité quelques pistes.

Frédéric Maurin sera donc à la tête de l'ONJ, le célèbre orchestre créé en 1986 par Jack Lang, alors ministre de la Culture, une institution dans le jazz hexagonal. La nouvelle a été révélée lundi 2 juillet par "La Lettre du Musicien". Le lendemain, l'Orchestre national de jazz soulignait sur son site officiel que "le nouveau Directeur artistique (avait) imaginé un projet artistique et culturel ambitieux de grande ouverture pour l’orchestre, qui se devra de représenter (...) la diversité de la création musicale d’aujourd’hui, avec une attention particulière portée aux différentes générations et à la parité entre les femmes et les hommes (...), une ouverture à la pluridisciplinarité (...), un ancrage territorial fort". 

L'aventure ONJ commence, Ping Machine s'arrête

Né en 1976, originaire de Seine-Maritime, Frédéric Maurin, musicien imprégné autant de l'esprit de Zappa que par Steve Coleman, Ligeti, Stravinski, Meshuggah ou Mingus, a fondé en 2004 Ping Machine, big band (ou "large ensemble" selon une autre formule anglo-saxonne) au jazz audacieux et novateur, composé d'une quinzaine d'instrumentistes. Plus de quatorze ans, une demi-douzaine de disques et une nomination aux Victoires du Jazz (en 2014) plus tard, Frédéric Maurin, par ailleurs ancien président de l'association Grands Formats dédiée aux big bands, nous a annoncé qu'il s'apprêtait à tourner la page pour entamer cette nouvelle aventure, dont il parle déjà avec la plus grande passion.

Pour ceux qui n'ont jamais vu Ping Machine sur scène, il est encore temps. Le groupe se produit notamment le 2 septembre au Rendez-vous de l'Erdre à Nantes et le 6 septembre à Paris, dans le cadre du festival Jazz à la Villette.
Ping Machine en concert au Studio de l'Ermitage le 19 décembre 2014 pour les dix ans du groupe. De gauche à droite : Florent Dupuit (flûte), Fabien Debellefontaine (saxophone), Jean-Michel Couchet (saxophone), Paul Lay (piano), Julien Soro (saxophone), Frédéric Maurin (guitare), Guillaume Christophel (clarinette basse), Raphaël Schwab (contrebasse)

Ping Machine en concert au Studio de l'Ermitage le 19 décembre 2014 pour les dix ans du groupe. De gauche à droite : Florent Dupuit (flûte), Fabien Debellefontaine (saxophone), Jean-Michel Couchet (saxophone), Paul Lay (piano), Julien Soro (saxophone), Frédéric Maurin (guitare), Guillaume Christophel (clarinette basse), Raphaël Schwab (contrebasse)

© Catherine Ledrux
- Culturebox : Vous voilà le futur directeur artistique de l'Orchestre national de jazz, à compter de janvier 2019. Qu'avez-vous ressenti en apprenant la nouvelle ?
- Frédéric Maurin : Je suis évidemment très heureux. J'ai beaucoup de chance d'avoir été nommé. J'ai reçu énormément de messages de soutien et de félicitations de toute la profession, et même au-delà. Je prends cette mission avec le plus grand des sérieux. Je vais faire tout mon possible pour la mener à bien, en réalisant ce que je me suis engagé à faire et en me battant comme je l'ai toujours fait. Je me suis toujours battu pour des choses qui me semblaient légitimes, que ce soit quand je défendais ma musique avec mon orchestre ou quand je défendais l'intérêt de notre collectif avec Grands Formats. Je n'ai qu'une envie, c'est de m'y mettre ! D'ailleurs, j'ai déjà commencé à travailler...

Quand on est un arrangeur, un orchestrateur, un leader de grand ensemble, est-ce que ça représente un rêve de prendre un jour la direction musicale de l'ONJ ?
- Je ne poserais pas les choses dans ces termes. Évidemment, c'est un super outil et c'est la possibilité potentielle de faire plein de choses. Après, cela s'accompagne d'une grosse responsabilité. En tout cas, c'est une formidable opportunité de pouvoir faire entendre de la musique diverse, de représenter quelque chose d'un peu plus large. Ce qui est sûr, c'est que c'est une forme d'accomplissement d'une envie. Je prends cette nomination avec l'envie de faire en sorte que les lignes bougent un petit peu, l'envie de présenter un Orchestre national de jazz qui représente un peu plus la grande diversité de ces musiques dans lesquelles on se retrouve tous.

- Est-ce la première fois que vous postuliez à l'Orchestre national de jazz ?
- Absolument. J'ai beaucoup réfléchi avant d'y aller. J'ai postulé parce que le cahier des charges pour ce nouveau mandat me paraissait en adéquation avec ce que j'avais envie de défendre. C'est vraiment un poste de direction artistique, pas juste un poste de chef d'orchestre et directeur musical.

- Qu'avez-vous envie de défendre ?
- Dans ce que je propose, il y a des commandes à d'autres compositeurs, de la coécriture, des choses que je délègue à certains artistes que j'invite. Il y aura des programmes qui intègreront des dimensions débordant le cadre musical. Ça m'intéresse vraiment. C'est différent du travail que j'ai fait dans Ping Machine : c'était alors mon orchestre, dans lequel j'assouvissais tous mes fantasmes musicaux ! Ce nouveau travail va bien au-delà de mes envies de compositeur. Il est nécessaire que je propose une direction artistique beaucoup plus large que ce que je proposais habituellement au niveau de mon écriture musicale. Il faut que plusieurs esthétiques soient représentées. Ce sera aussi un orchestre à géométrie variable. Il y aura un noyau dur, et autour, il y aura des castings adaptés à chaque programme afin de représenter une diversité de formes un peu plus large. C'est intéressant de permettre à beaucoup plus de musiciens et de musiciennes de collaborer à cet orchestre sur l'ensemble d'une mandature. J'ai envie de cette ouverture, de faire en sorte que cet outil soit beaucoup plus partagé sur l'ensemble de la communauté musicale. Ce qui m'intéresse enfin, c'est de construire, avec l'Orchestre national de jazz, un outil pérenne, avec une vision sur le long terme.
Ping Machine en concert au Studio de l'Ermitage, à Paris, le 10 octobre 2016. De gauche à droite : Stephan Caracci (marimba), Paul Lay (piano), Frédéric Maurin (direction), Florent Dupuit (flûte traversière)

Ping Machine en concert au Studio de l'Ermitage, à Paris, le 10 octobre 2016. De gauche à droite : Stephan Caracci (marimba), Paul Lay (piano), Frédéric Maurin (direction), Florent Dupuit (flûte traversière)

© Catherine Ledrux
- Dans son communiqué, l'ONJ fournit quelques idées-forces : "pluridisciplinarité", recours aux "différentes générations", "ancrage territorial", mais aussi travail sur la "parité hommes-femmes". De gros chantiers en perspective !
- Oui, de très gros chantiers, avec une dimension politique très forte, et sur lesquels il y a une mission d'intérêt général. C'est aussi ce qui ce qui me plaît dans mes nouvelles fonctions : contribuer à construire un outil de service public. Au-delà des missions de création musicale, il y a des missions de représentation politique, avec entre autres, la question de la place des femmes dans nos musiques. En ce moment, ce sujet est évidemment au cœur de nombreuses réflexions. On proposera des choses très concrètes, non seulement par des programmes artistiques auxquels des collaboratrices seront associées, mais aussi par le fait de travailler à changer la représentation des femmes dans ce milieu, et pas seulement travailler sur leur présence. À l'époque où j'ai construit Ping Machine, quand j'étais au conservatoire, il n'y avait que des hommes autour de moi. En 15 ans, les choses ont un petit peu changé... mais en réalité, elles ont très peu changé sur le terrain.

Enfin, concernant la notion d'"ancrage territorial", en gros, la logique consistera à associer un programme, un lieu, un territoire. C'est important d'avoir un orchestre qui soit implanté dans tous les dispositifs culturels qui existent.

Un orchestre des jeunes de l'ONJ

Il y a aussi toute une dimension sur la question des générations. Ping Machine a toujours intégré plusieurs générations de musiciens, j'ai envie d'un ONJ qui fasse de même. Par ailleurs, en dehors des programmes de création de l'orchestre, on va monter aussi un orchestre des jeunes de l'ONJ. On va le mettre en place avec les structures de l'enseignement musical pour avoir un véritable outil de repérage des jeunes talents, un peu sur le modèle de ce qui se fait en Allemagne.

- Que va devenir Ping Machine ?
- Ping Machine va s'arrêter. Il n'est pas envisageable que je puisse diriger l'ONJ, et, à côté, un orchestre comme Ping Machine. Je sais que mon choix étonne beaucoup de monde. C'est évidemment une décision que je n'ai pas prise à la légère. Ce qui est important, c'est de penser à tout ce qu'on a réalisé. Collectivement, on est tous très fiers de ce qu'on a accompli avec cet orchestre. On l'a fait avec tout notre cœur, le mieux possible. Je pense que c'est le bon moment pour passer à autre chose, aller vers de nouvelles aventures musicales avec des gens passionnants, comme je l'ai toujours fait. Pour moi, c'est vraiment une nouvelle étape. L'ONJ, c'est un outil pour essayer de changer des choses par rapport à nos musiques. Si on a envie de changer les choses, à un moment, il faut y aller.