INTERVIEW. Victof Solf du groupe HER : "Avec Simon nous n'avons jamais triché, notre musique était comme une religion"

Par @Nijikid
Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 28/03/2018 à 18H07, publié le 27/03/2018 à 18H56
Victor Solf du groupe Her avec le profil découpé de Simon Carpentier, son partenaire disparu en août 2017. 

Victor Solf du groupe Her avec le profil découpé de Simon Carpentier, son partenaire disparu en août 2017. 

© Julot Bandit

Prometteur groupe rennais de soul pop, Her était un duo jusqu'à la disparition tragique de son cofondateur Simon Carpentier d'un cancer l'été dernier à l'âge de 27 ans. Victor Solf, l'autre moitié du duo, a terminé leur très attendu premier album seul et le défendra en tournée ces prochains mois. Rencontre avec un garçon lumineux déterminé à honorer la mémoire de son ami.

"Avec Her nous avons voulu assumer enfin nos influences soul"

Vous êtes originaires de Rennes, une ville très rock. Devez-vous quelque chose à cette ville et aux Trans Musicales ?
Victor Solf : Oui, cela a eu un grand rôle dans le dynamisme de notre projet. Avant Her, Simon et moi étions dans le groupe de lycéens les Popopopops. Jouer aux Trans Musicales, c'était un objectif, un rêve qu'on se donnait et qui a fini par arriver. Découvrir aux Trans Musicales des groupes à l'avant-garde, comme les Klaxons qui mélangeaient de l'électro dure avec du rock, en 2006 ou 2007, c'était très stimulant en tant qu'artistes.

Comment vous êtes-vous rencontrés toi et Simon ?
Il avait rejoint les Popopopops parce qu'il nous manquait un bassiste. Mais je ne l'ai vraiment connu intimement que deux ans après son arrivée dans le groupe lorsque nous avons passé une semaine à Londres tous les deux. C'est un moment que je n'oublierai jamais. Nous avons réalisé à ce moment-là à quel point nous étions complémentaires, aussi bien dans nos caractères que dans notre musique. 

Comment êtes-vous ensuite passés de la pop-rock des Popopopops à la soul de Her ?
Dans les Popopopops il n'y avait aucune limite d'influences. Nous écoutions de tout et pouvions aussi bien écrire une chanson pop que hip-hop. Avec Her, nous voulions faire quelque chose d'innovant mais nous nous sommes dit qu'il était temps de resserrer nos influences et de faire des choix. Nous avons voulu assumer enfin nos influences soul, voire jazz et blues, parce que c'est de là que Simon et moi venons. Nous avons suivi une formation classique – Simon le conservatoire en saxophone et guitare et moi une école de musique au piano – et avons eu la chance de rencontrer des professeurs de jazz et de blues qui nous ont initié à l'improvisation.

"Les hommes ont le devoir de se revendiquer clairement féministes"

Donc avec Her, vous resserrez les influences. Quelle était l'idée ?
On a vraiment pris le temps de faire mûrir le projet. On a réalisé aussi qu'entre la musique et les paroles qu'on écrivait, il pouvait y avoir un fil rouge très fort permettant de nous distinguer des autres groupes. Nous avions une approche très sensuelle mais épurée et nous évoquions beaucoup la féminité. C'est ainsi qu'on en est venus, à la fin du processus d'écriture, à s'appeler Her (Elle, en anglais).

Her se présente comme une ode à la féminité. Mais le groupe est-il aussi féministe ?
Avec Simon, ce qui nous plaisait, outre l'hommage à la féminité, c'était d'exprimer dans Her notre part féminine en tant qu'hommes. Je me considère féministe et Her l'est aussi. L'égalité hommes-femmes a l'air facile mais c'est un principe qui n'est toujours pas appliqué aujourd'hui en France et dans plein de domaines. Je considère dès lors comme un devoir des hommes de se revendiquer clairement féministes. Ayant été élevé par ma mère, ma grand-mère et ma tante (je n'ai connu mon père qu'à l'âge de 8 ans), et ayant de surcroit trois sœurs (et une épouse ndlr), j'ai une relation très personnelle avec les femmes. Je suis d'autant plus fier de m'appeler Her et heureux de faire partie de la campagne He for She de l'Onu Femmes.

L'esthétique de Her était dès le départ très pensée, des costumes tirés à quatre épingles sur scène aux pochettes et aux clips.
Nous avons toujours été très soucieux de notre image, de ce qu'elle pouvait véhiculer. Nous nous sommes énormément impliqués dans le choix de la pochette et dans l'écriture du premier clip. On voulait vraiment arriver avec un projet complet. Pour ce qui est des costumes, notre musique étant élégante et très léchée on ne s'imaginait pas débarquer sur scène en t-shirts comme avec les Popopopops. C'est aussi un clin d'œil à la soul et aux grands artistes comme Marvin Gaye, les Temptations ou James Brown, qui étaient extrêmement bien habillés sur scène.

Au plan sonore, quelle était la ligne directrice ?
La grande question qu'on n'a jamais arrêté de se poser avec Simon c'est où mettre la limite entre la musique électronique qu'on adore et avec laquelle on a grandi, et la musique organique qui nous influence aussi beaucoup. Nous composions sur ordinateur mais ensuite le challenge c'était de rejouer ces démos très électroniques avec nos musiciens en studio. Et là, si cette démo n'arrivait pas à sonner, à vivre à cinq, avec une batterie, une basse, deux guitares et une voix, eh bien ce n'était pas une bonne chanson.

"Her c'était presque comme une religion, nous mettions notre musique sur un piédestal"

Ta belle voix soul et ton aisance en anglais, les as-tu travaillées ?
Avec Simon on s'était promis de s'améliorer pour Her. J'ai suivi beaucoup de formations de chant, de soul, effectivement. On a essayé parallèlement de lire en anglais, de regarder des films et séries en version originale et, au-delà même de comprendre la langue, d'essayer de comprendre la culture américaine dans son ensemble.

Les textes de Her, en anglais, sont allusifs et subtils tout en étant assez engagés. Mais quelqu'un qui n'y prête pas attention peut facilement passer à côté du sens.
C'était important pour nous de ne pas avoir un ton autoritaire, de toujours laisser une part de mystère, de laisser l'auditeur s'identifier et imaginer ce qu'il a envie. C'est la raison pour laquelle nous n'avons pas montré nos visages pendant des mois. C'était important que la musique parle d'elle-même. Concernant les textes, c'est bizarre d'écrire dans une autre langue. Ce qui me plait c'est de pouvoir lire "Hamlet "de Shakespeare et passer ensuite directement à Eminem et Bob Dylan. La façon d'écrire de Dylan me parle beaucoup. Je trouve incroyable à quel point il est juste sans être trop compliqué, sans user de grandes métaphores. Avec Simon on a toujours veillé à rester simples, dans la musique comme dans les textes, sans faire pour autant quelque chose de facile.

Quel genre de tandem formiez-vous avec Simon ?
La quête de notre musique était comme une quête d'identité. Nous voulions nous trouver en tant qu'artistes. Ce rêve nous a soudés. J'admirais sa rigueur, sa vision et son engagement. Il admirait mon aisance, notamment sur scène. Cette admiration mutuelle nous a tirés vers le haut. Dans cette relation nous cultivions une parité totale, nous écrivions tout à quatre mains. Dès que l'un de nous s'envolait, par exemple quand Simon a écrit beaucoup plus que moi, il m'a dit on ne doit pas avancer comme ça et m'a demandé d'écrire davantage. Je lui ai demandé la même chose lorsque je me suis mis à composer plus. Mais évidemment, comme toute relation intense et exclusive, c'était aussi très conflictuel. Nous nous disputions souvent mais c'était toujours porteur de quelque chose de constructif, qui nous faisait réfléchir et progresser. Dans Her il nous a toujours été impossible de tricher, de ne pas être sincères. C'était presque comme une religion, nous mettions tellement notre musique sur un piédestal ! C'était une part de nous-mêmes et cela devait rester pur.

"C'est quand on renonce qu'il n'y a plus d'espoir. Et Simon n'a jamais renoncé."

Le cancer de Simon était déclaré lorsque vous avez monté Her. En quoi la maladie a-t-elle affecté votre projet ?
Notre point de vue avec Her a toujours été de développer quelque chose de positif, tourné autour de la vie et de l'espoir. Simon transmettait cet état d'esprit. Ça a été le cas par exemple avec "Swim", écrit en revenant d'une tournée américaine alors que Trump venait d'être élu. Ca évoque un peu Trump mais aussi le fait d'être face à un mur, désespéré, de se dire qu'il n'y a plus d'espoir. Mais en fait cette chanson dit "non, même si c'est dur, même si tu te sens isolé, continue, nage à contre-courant". Parce que c'est quand on renonce qu'il n'y a plus d'espoir. Et Simon n'a jamais renoncé. Aujourd'hui j'essaye moi aussi de ne pas renoncer, en gardant cet esprit intact.

Comment as-tu abordé la réalisation de cet album après la mort de Simon le 13 août 2017 et de quelle matière disposais-tu ?
Toute la matière était là. Il fallait juste soit que j'aille carrément la chercher sur l'ordinateur de Simon soit que je l'organise. L'album était devant mes yeux, tout avait été enregistré exceptés quatre titres, il a vraiment pu travailler jusqu'à la toute fin et dans une urgence qui devenait très intense. Sa dernière session studio, c'était en mars 2017. Un moment magique d'improvisation avec les musiciens d'où est tiré "Trying" avec lui au chant.

"J'ai vécu toute cette histoire comme un devoir de mémoire"

"We Choose", qui ouvre l'album, est une chanson qui semble vous résumer. Elle prend aux tripes…
C'est le premier titre que nous avons composé ensemble après les Popopopops, le soir même de la rupture, quand notre batteur nous a prévenus par Skype qu'il arrêtait. C'était vraiment à l'image de notre détermination à Simon et moi. Nous avions réalisé que tout dépend de nous et de personne d'autre, rien ne sert de blâmer les autres si ça ne marche pas. "We Choose" dit "Je crois que je peux tout faire" et "Nous choisissons la façon dont les gens vont se rappeler de nous." Cette première phrase de "We Choose" résume toute notre démarche. A l'époque nous évoquions notre ancien groupe mais aujourd'hui ça s'applique à ce que je vis. Je veux garder la main sur notre musique, rien ni personne ne pourra m'en empêcher. C'est vital pour moi après le sentiment d'injustice et d'impuissance ressenti concernant Simon. Il avait 27 ans, il s'est battu jusqu'au bout. Mon rôle dans tout ça c'est d'exposer notre travail commun. Je le ressens maintenant de façon très puissante, aussi bien sur scène qu'en studio. C'est très douloureux, très beau aussi.

Après cet album et la tournée, as-tu l'intention de continuer Her ?
Je ne sais pas. Je me suis engagé à porter ce projet jusqu'au bout, après on verra. Dans le futur je voudrais multiplier les collaborations, m'ouvrir, j'ai déjà travaillé avec quelques rappeurs en Angleterre. Ce qui m'a toujours motivé en tant qu'artiste c'est de sortir de ma zone de confort, de tenter des choses, comme le font Radiohead et Kanye West. Il y a quelque chose avec la musique et la création artistique en général qui dépasse nos propres vies d'hommes. J'ai vécu toute cette histoire comme un devoir de mémoire. Aujourd'hui, Simon n'est plus là donc ça ne dépend que de moi : ai-je la force de continuer ou pas ? En fait ça aurait été impossible, inimaginable, pour moi d'arrêter.

L'album "Her" (Barclay) sort vendredi 30 mars.
Her part en tournée à partir du 4 avril à Rennes et passera notamment par Grenoble, Nancy, Strasbourg, Nantes, avec une halte à l'Olympia le 25 avril et plusieurs dates en Europe et en Amérique du Nord (toutes les dates ici).