DVD: "Le Cabinet du Dr. Caligari" ou le nazisme annoncé dans le cinéma allemand

Par @Culturebox Journaliste, responsable de la rubrique Cinéma de Culturebox
Mis à jour le 27/12/2017 à 21H45, publié le 26/12/2017 à 16H57
Werner Krauss dans "Le Cabinet du Dr. Caligari" de Robert Wienne (1920)

Werner Krauss dans "Le Cabinet du Dr. Caligari" de Robert Wienne (1920)

© Potemkine / MK2

"Le Cabinet du Dr. Caligari" du réalisateur allemand Robert Wiene en 1920 marque une date du cinéma. Il inaugure l'expressionnisme dans le 7e art, et est identifié au prototype du film fantastique gothique. Cette magnifique sortie DVD, version 4K, teintée d’époque, est accompagnée du documentaire "De Caligari à Hitler" qui décrypte les prémices du nazisme dans le cinéma allemand de 1920 à 1932.

La note Culturebox

5
5/5

Le Cabinet du Docteur Caligari

Quand apparaît "Le Cabinet du Dr. Caligari" sur les écrans, c’est un choc esthétique. Le réalisateur Robert Wiene rompt avec les conventions réalistes identifiées à ce que doit être l’image cinématographique. Son film visualise des décors biscornus, irréalistes, évoquant un village allemand, tout en biais, parcouru de diagonales, de pans en noir et blanc contrastés, qu’atténue à peine la teinture du film, courante à l’époque mais pas systématique, en bleu (nuit), jaune (jour), vert (intérieur).
"le Cabinet du Docteur Caligari" : bande annonce
Un tel parti-pris plastique repose sur la volonté de visualiser un univers mental. Celui que raconte le pensionnaire d’un asile d’aliénés à un congénère pour lui expliquer sa présence en ce lieu. D’où la déformation du réalisme de convention. Une approche en phase avec les théories freudiennes encore balbutiantes de l’époque. Il raconte l’arrivée d’un mystérieux Docteur Caligari dans sa ville, à la tête d’une attraction foraine : Cesare, un somnambule qui prédit l’avenir. Il n’est en fait que l’instrument entre ses mains de plusieurs meurtres. Son enquête révèlera que Caligari est au final le directeur de l’asile dont le narrateur est le pensionnaire. Mais son histoire est-elle vraie ou l’expression de sa folie ?...

"Le Cabinet du Dr. Caligari" révèle dans le rôle de Cesare un des plus grands acteurs allemands qui occupera les écrans longtemps jusqu’à Hollywood : Conrad Veidt ("L’Homme qui rit", "Le Voleur de Bagdad", "Casablanca"…) Il incarne au passage, tout vêtu de noir, le premier personnage léthargique dormant le jour dans une boîte oblongue, un cercueil, pour se réveiller la nuit en meurtrier, à l’image des futurs vampires de cinéma.
"Le Cabinet du Docteur Caligari (1920) de Robert Wiene

"Le Cabinet du Docteur Caligari (1920) de Robert Wiene

© Films sans Frontières
Les décors irréalistes, déformés dans "Caligari" auront une influence profonde sur le cinéma allemand, avec l’expansion du style expressionniste ("Nosferatu", "Faust" de Murnau, "Docteur Mabuse, le joueur", "Métropolis" de Fritz Lang, "Le Golem" de Paul Wegener…) Son influence, suivi de l’exil de nombre de cinéastes allemands à Hollywood, est à l’origine de l’âge d’or du cinéma fantastique hollywoodien des années 30, inauguré par "Dracula" de Tod Browning en 1931, suivi de "Frankenstein" de James Whale la même année, puis de leurs succédanés jusque dans les années 40. Tant et si bien qu’il fut inconcevable jusqu’en 1956 de réaliser un film fantastique en couleur, le noir et blanc "caligaresque" convenant si bien au genre. Beau et indispensable aux amateurs, avec une musique originale Indus de In the Nusrury : historique !
"Le Cabinet du Docteur Caligari (1920) de Robert Wiene

"Le Cabinet du Docteur Caligari (1920) de Robert Wiene

© Les Films sans Frontières

De Caligari à Hitler

Avant d’être un documentaire de Rüdiger Suchsland, "De Caligari à Hitler" est un essai paru en 1947 de Siegfried Kracauer (1889-1966) sous-titré "Une histoire psychologique du cinéma allemand". Il décrypte les prémices de l’idéologie nazie détectables dans le cinéma allemand des années 1920, depuis la naissance du cinéma expressionniste, jusqu’à 1933 avec l’arrivée d’Hitler à la chancellerie. Il y révèle non pas une propagande en sa faveur, mais l’expression inconsciente d’un peuple et d’artistes en attente, ou dénonciateurs, d’un devenir en marche, par la narration et l’image : le cinéma.
Nosferatu, une symphonie de l'horreur" (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau

Nosferatu, une symphonie de l'horreur" (1922) de Friedrich Wilhelm Murnau

© Films sans Frontières
Etonnant de constater une telle vitalité et inventivité dans le cinéma allemand au sortir de la Première Guerre mondiale, alors que le pays est laminé par la défaite, un conflit aussi destructeur, qui le plonge dans la récession et une crise économique sans précédent. Le cinéma n’est pas le seul récipiendaire de cette tragédie. La République de Weimar (1918-1933) qui prend le relais de l’Empire, voit l’expansion d’une vie culturelle avant-gardiste avec Berthold Brecht ou la présence d'une scène homosexuelle à Berlin. Dans les arts plastiques, c’est l’école du Bauhaus, dont l'impact s'exerce toujours, promouvant un art total, jusque dans le spectacle vivant et l'architecture, avec Paul Klee, Kandinsky, Moholy-Nagy, Walter Gropius…
Bauhaus : affiche

Bauhaus : affiche

© DR
Au cinéma ce sont les figures cauchemardesques de Caligari, Nosferatu, Faust ou du Golem, qui prennent le pas. Ils sont comme des avatars de l’horreur et des destructions de la guerre dont on sort à peine. Ils sont l’expression d’un rappel à l’ordre, de reprise en main face au chaos qu’ils incarnent. "Métropolis" (1926), écrit par la compagne de Fritz Lang, Thea von Harbou, n’est pas dénué de national-socialisme, dont la scénariste sera un temps taxée. Mais Lang dans son "Mabuse" de 1922 montrait le magna du crime voulant prendre prise sur la ville, image de la nation et du monde, tel le dictateur à venir. Etrange prémonition. Et Lang refusera d’être le "serviteur" d’Hitler, à la demande de Goebbels, fuyant l’Allemagne pour la France, puis Hollywood.
"Docteur Mabuse, le joueur" (1922) de Fritz Lang

"Docteur Mabuse, le joueur" (1922) de Fritz Lang

© DR
Face à ces films "fantastiques", les films de Pabst ("La Rue sans joie", "Loulou"…) visualisent un Berlin voué à la débauche, aux excès et aux passions destructrices, dans un style réaliste, mais avec compassion. Sternberg révèle Marlene Dietrich dans "L’Ange bleu" (1930) où un illustre professeur se fourvoie sous l’influence d’une meneuse de revue. "Loulou" (1929) fixe une icône de la femme libérée et "dangereuse" en Louise Brooks, qu'il faut maîtriser... Mais c’est aussi une foule de films oubliés, peu sortis des frontières allemandes, qui véhiculent des idéaux en latence. Telle l’exaltation du travail pour la nation, du rapport à la nature, du sport, de la jeunesse, récupérée par le nazisme, qui participe d’un inconscient collectif en marche vers un idéal qui se concrétisera dans l’horreur.
Marlene Dietricht dans "L'Ange bleu' de Josef von Sternberg

Marlene Dietricht dans "L'Ange bleu' de Josef von Sternberg

© DR
Dans son ouvrage de 1947 Siegfried Kracauer voyait  juste. Le documentaire de Rüdiger Suchsland l’étaye de nombreux extraits de films, souvent rares. Le parfait complément de la figure inaugurale que constitue "Le Cabinet du Docteur Caligari".Cette sortie DVD  est également suivie d’un autre bonus de 52 minutes sur 'l’invention du film d’horreur" que ce figure mythique inaugure, de "Psychose" à "Massacre à la tronçonneuse", sur les "Psycho-killers", et bien d'autres avant et après. Les amateurs apprécieront. Les férus d'Histoire et de cinéma aussi.
"La Cabinet du Docteur Caligari" : jaquette du DVD

"La Cabinet du Docteur Caligari" : jaquette du DVD

© DR
Le Cabinet du Docteur Caligari
De Robert Wiene
Allemagne - 1920
Bonus : "De Caligari à Hitler" (documentaire (1h20) / "Caligari ou l'invention du film d'horreur" (52 mn), Présentation par Pacôme Thiellement / Bande son composé par In The Nursery
Editeur : Potemkin / MK2