Tous les Bowie sont à "David Bowie Is" à la Philharmonie

Par @Nijikid Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox
Mis à jour le 07/03/2015 à 19H25, publié le 03/03/2015 à 12H42
David Bowie en clown blanc, époque "Scary Monsters". On peut admirer cette tenue signée Natasha Korniloff à la Philharmonie.

David Bowie en clown blanc, époque "Scary Monsters". On peut admirer cette tenue signée Natasha Korniloff à la Philharmonie.

© Photographie de Brian Duffy - Photo Duffy © Duffy Archive & The David Bowie Archive.

David Bowie est multiple. On connaissait le chanteur-musicien et ses différentes métamorphoses, on découvre dans la vaste exposition qui lui est consacrée à la Philharmonie à partir de mardi un artiste à la créativité phénoménale et pluridisciplinaire. Cette rétrospective donne aussi à voir un esprit libre, un maniaque de l'archivage et un obsessionnel du détail capable de s'en remettre au hasard.

"C'est un homme venu de nulle part, appelé David Jones, probablement le nom le plus commun que vous pourriez avoir en Angleterre, qui est devenu une superstar. Ses hauts et ses bas, la façon dont il a travaillé pour se développer sur le plan artistique, musical et personnel" : voilà ce que «David Bowie Is » cherche à montrer, explique Victoria Broackes, conservatrice au Victoria & Albert Museum et commissaire de cette rétrospective itinérante.

Cinq facettes de David Bowie ont particulièrement retenu notre attention lors de la visite en avant-première de ce parcours, dont nous vous livrons également le mode d'emploi en fin de page.

David Bowie is…

1. Un artiste total à la créativité protéiforme
David Bowie est connu avant tout pour ses chansons impérissables et ses looks extravagants. Mais Bowie est un artiste total et un travailleur acharné dont la créativité foisonnante touche à tous les champs artistiques, cette exposition en témoigne. Bowie est aussi mime, acteur, producteur, designer, scénographe, scénariste et co-réalisateur de clips, costumier, peintre, et surtout inventeur et réinventeur de lui-même. Même quand il fait exécuter ses idées par d'autres, ou quand il collabore, il sait exactement ce qu'il veut. On peut voir par exemple qu'il avait dessiné au feutre chaque plan du fameux clip d'Ashes to Ashes signé David Mallet. Et qu'il pensait la plupart de ses costumes, comme la magnifique tenue de Clown blanc de ce même clip signée Natasha Korniloff. Pour la tournée "Diamond Dogs", il avait imaginé à l'origine une scénographie inspirée de "1984" de George Orwell, dont on peut voir le storyboard dessiné de sa main. Autre surprise de cette vaste rétrospective, trois peintures – dont une magnifique "Tête de Mishima" (écrivain, acteur et réalisateur japonais) ainsi qu'un portrait bleu de Iggy Pop - qui se trouvent dans la pièce consacrée à son séjour berlinois, laissent entrevoir en Bowie un peintre plus qu'honorable.
"Head of Mishima" (tête de Mishima), une toile signée David Bowie exposée à la Philharmonie.

"Head of Mishima" (tête de Mishima), une toile signée David Bowie exposée à la Philharmonie.

© Miguel Medina / AFP
2. Un maniaque de l'archivage
Qui se doutait que Bowie était aussi conservateur ? C'est bien simple, il a tout gardé pendant quarante ans. Du costume dans lequel il est apparu à Top of The Pops le 6 juillet 1972 (et qui a révolutionné l'Angleterre) au moindre griffonnage sur un paquet de cigarettes et même à un mouchoir en papier avec du rouge à lèvres ou les clés de l'appartement berlinois qu'il occupait avec Iggy Pop, il a tout archivé consciencieusement. 75.000 objets sont ainsi stockés à New York dans un lieu à température constante. Les commissaires de l'exposition ont eu accès sans restriction à ce stock inouï, à cette véritable caverne d'Ali Baba, dont est issue la majorité des objets exposés. Grâce à cette profusion de documents manuscrits, partitions, notes, brouillons, croquis, maquettes, cette rétrospective propose une plongée vertigineuse dans le processus créatif de Bowie. Les manuscrits raturés des chansons telles que "Rock'n'Roll Suicide" écrit aux studios Trident à Londres, ou "Ziggy Stardust", consigné sur un cahier d'étudiant à spirales, sont particulièrement émouvants.
Le manuscrit de "Ziggy Stardust" écrit - d'un seul jet ? - sur un cahier à spirales.

Le manuscrit de "Ziggy Stardust" écrit - d'un seul jet ? - sur un cahier à spirales.

© © Courtesy of The David Bowie Archive Image © Victoria and Albert Museum
3. Une rock star aux looks inouïs
Les tenues de David Bowie pour la scène et les clips sont la grande affaire de cette exposition. On les a vues dans les vidéos mais "en vrai", elles paraissent encore plus incroyables. Ainsi l'invraisemblable combinaison en vinyle "Tokyo Pop" du couturier Kansai Yamamoto, au pantalon en forme de disque géant, vous accueille à l'exposition. Pour Bowie, les tenues de Yamamoto, dont huit sont visibles à l'expo, épousaient parfaitement sa musique. Elles étaient, dit-il,"extravagantes, provoquantes et incroyablement chaudes à porter sous les projecteurs." Une autre chose frappe : David Bowie est très mince. Des mannequins spéciaux, très fins, ont d'ailleurs dû être créés pour porter sa garde-robe à l'exposition. On peut y admirer également, devant une projection géante de son fameux passage à l'émission Top of the Pops, l'ensemble veste-pantalon molletonné porté pour la tournée Ziggy Stardust signé Freddie Buretti et inspiré à Bowie par le film "Orange Mécanique" de Kubrick. Deux tenues spectaculaires de Natasha Korniloff sont inratables : d'abord, le costume en résille lâche façon toile d'araignée, doté de deux fausses mains dorées enserrant la poitrine (une 3e main était prévue au niveau du sexe mais elle avait dû être abandonnée pour indécence) et ensuite le fameux costume féérique de "Clown bleu" porté dans le clip "Ashes to Ashes".
David Bowie joue "Starman" en Ziggy Stardust à Top of The Pops en 1972
4. Un fou de contrôle sachant aussi s'en remettre au hasard
Bowie contrôlait étroitement tous les aspects de son travail et ne laissait rien au hasard, cette exposition le montre clairement. Pourtant, il s'en remettait justement au hasard comme source de créativité. Inspiré de méthodes d'autres artistes comme celle des découpages que lui avait montré William Burroughs ou celle des fameuses cartes de "stratégies obliques" créées par Brian Eno, il élabore dans les années 70 sa propre technique de "cut-up", qui génère des paroles aléatoires, pour écrire ses chansons. Dans les années 90, il passe à la vitesse supérieure avec le Verbalizer, un programme informatique développé avec un copain à San Francisco, dont on peut voir le fonctionnement à la Philharmonie. Ce programme étonnant découpe et reconstitue les phrases et les mots et génère une myriade de sujets, de noms, de verbes et de thèmes qui se kaléidoscopent et donnent un nouvel élan à son inspiration. Au-delà des chansons, Bowie semble avoir alimenté constamment sa curiosité littéraire, cinématographique, musicale, picturale etc…pour nourrir son inspiration.
5. Un artiste dont le message libérateur se passe de mots
De quoi David Bowie est-il le nom ? Quel est son message, lui dont les paroles ont toujours évité les thèmes politiques frontaux ? "Soyez vous-mêmes, soyez qui vous voulez", est le message premier de son œuvre. Elle s'exprime principalement au travers de son look, très audacieux, extra-terrestre, qui efface les frontières entre fille et garçon. Ses tenues androgynes ou la robe qu'il porte sur la pochette de "The Man Who Sold The World", sont de véritables déclarations d'intention, qui se passent de mots. "Bowie ne laisse jamais les idées des autres ni les normes sociales interférer avec ce qu'il veut faire", souligne Victoria Broackes, commissaire de l'exposition et conservateur au Victoria and Albert Museum à Londres. "Bowie représente une  idée de liberté : être qui l'on veut, s'habiller en homme ou en femme, être homosexuel ou hétérosexuel, c'est un message extrêmement important et libérateur". Mais c'est encore Bowie qui le dit le mieux :  "Ce que la musique exprime peut être sérieux", déclarait-il en 1972, "mais en tant que média on ne devrait pas l'analyser ou la prendre trop au sérieux… Il faut interroger le clown, le media Pierrot. La musique est le masque que porte le message. La musique est Pierrot, et moi, le performer, je suis le message."
David Bowie en robe sur la pochette de l'album "The Man Who Sold The World" (1970).

David Bowie en robe sur la pochette de l'album "The Man Who Sold The World" (1970).

Comment se présente le parcours ?
L'exposition se présente sous forme d'une déambulation dans l'histoire de l'artiste né en janvier 1947 dans le quartier londonien défavorisé de Brixton (sud). La visite, plongée dans la pénombre, a été pensée pour une immersion dans l’œuvre de Bowie mais aussi un peu dans la tête de Davy Jones. Des casques sont distribués à l'entrée et la musique sert de fil rouge. Les visiteurs sont guidés par des tubes tels que "Space Oddity" ou "Heroes" distillés à votre passage d'une salle à l'autre. Plusieurs espaces proposent des projections sur différents thèmes – son enfance et ses débuts, Ziggy Stardust, la décennie MTV, Bowie acteur, etc –, et une salle est consacrée à ses années berlinoises. D'innombrables tenues, toutes plus fabuleuses les unes que les autres, ainsi que des centaines de documents, pochettes, flyers, partitions, magazines, croquis, lettres, jalonnent le parcours. En point d'orgue final, une fois les casques rendus, une vaste salle montre des  projections de vidéos live et de clips à 360 degrés sur tous les murs avec un son "live" mixé comme un concert et encore une dizaine de tenues extraordinaires.
Détail de la tenue toile d'araignée aux mains dorées signée Natasha Korniloff, visible à la Philharmonie.

Détail de la tenue toile d'araignée aux mains dorées signée Natasha Korniloff, visible à la Philharmonie.

© Niklas Hallen / MaxPPP
Une exposition adaptée pour Paris
L'exposition ressemble beaucoup à la version originale présentée à Londres en 2013, mais quelques éléments sur ses passages en France ou ses influences françaises ont été ajoutés. On y apprend par exemple que David Bowie a donné à Paris, au Golf Drouot, entre le 31 décembre 1965 et le 2 janvier 1966, ses tout premiers concerts hors d'Angleterre en compagnie de son groupe The Lower Third. On apprend aussi que le terme de "trilogie berlinoise" concernant Low, Heroes et Lodger, est abusive puisque "Low" (1976) fut enregistré principalement en France, au studio du château d'Hérouville dont on peut voir le livre d'or avec une dédicace de Bowie, ainsi que des photos. Bowie avait déjà enregistré "Pin Ups" dans le même studio français. L'exposition propose aussi des versions de pochettes françaises et la scénographie a dû être adaptée à la configuration des lieux à la Philharmonie.
 
Cette exposition itinérante ne faisant halte à Paris que durant trois mois, ne tardez pas à réserver vos billets : 20.000 ont déjà été vendus avant même l'ouverture et la Philharmonie en attend dix fois plus au total jusqu'au 31 mai. Ensuite, prévoyez 2 heures de visite, c'est le minimum pour voir, écouter et s'immerger totalement dans cette très belle rétrospective qui voyagera ensuite en Australie et aux Pays-bas. 

Reportage France 3 : D. Morel, I. Audin, K. Saidi, A. Desachy, Y. Zysman, V. Jonnet

https://videos.francetv.fr/video/NI_155767@Culture

"David Bowie Is" à la Philharmonie
Du 3 mars au 31 mai 2015
Ouvert tous les jours sauf les Lundis
Consultez les horaires
Plusieurs spectacles et projections sont prévus autour de l'exposition.

Reportage France 2 : C. Airaud, H. Pozzo, F. Goncalves, B. Dechaumet, J. Cohen-Olivieri

https://videos.francetv.fr/video/NI_155867@Culture