"Génération(s) éperdue(s)", un tribute à Yves Simon : "j'ai rassemblé des chanteurs élégants"

Mis à jour le 27/04/2018 à 20H55, publié le 24/04/2018 à 19H00
Un rendez-vous avec Yves Simon en avril 2018.

Un rendez-vous avec Yves Simon en avril 2018.

© Christophe Airaud/Culturebox

"Génération(s) éperdue(s)" (Because) est un album hommage à Yves Simon par la pop française d'aujourd'hui. Le titre renvoie à la génération perdue des écrivains américains. Celle d’un Hemingway, de son "Paris est une fête". Le disque pourrait s’appeler "les chansons sont des fêtes". Les chansons qui ont des histoires, les chansons qui parcourent le temps sans vieillir. Rencontre avec Yves Simon.

Dans l’histoire des "tributes", disques collectifs d'hommage, il y a souvent les inutiles. De ces albums promus par les labels recyclant le prestige d’une ancienne gloire par une écurie de la jeune génération.

Dix-huit perles écrites au cordeau

Et il y a "Génération(s) Éperdue(s)", ni hommage au passé du siècle dernier, ni pâle copie et imitation sans âme, mais un album vivant et moderne. Dix-huit perles écrites au cordeau par Yves Simon, il y a quelques temps déjà, et reprises par la fine fleur de la chanson de demain (ou déjà d’aujourd’hui). La jeunesse de 2018 inspirée par le regard d’Yves Simon. Il n’y a pas de nostalgie dans cette compilation car dans l'écriture d'Yves Simon, le présent est déjà dépassé. Les reprises de Christine and The Queen, Soko, Moodoïd, Woodkid et Louis Garell font voyager, de Paris 18e à Los Angeles. Retrouvailles avec le chanteur voyageur.

Rencontre à Saint-Germain

Nous avions rendez-vous avec le chanteur-auteur-compositeur-écrivain au carrefour de l’Odéon, là où Paris ressemble encore au quartier des écrivains. Il aime parler de Fitzgerald, de Gainsbourg, de Juliet Berto. Leurs ombres ou leurs fantômes parcourent encore ces quelques rues entre Saint-Germain et les allées du jardin du Luxembourg. Admirateur de Modiano, il arpente ce quartier depuis 40 ans. Retrouvailles dans le bar fétiche d’Yves Simon. Tout de noir vêtu, allure d’écrivain un peu maudit assis dans un grand fauteuil en cuir défraîchi, il est venu en voisin : chaque matin ou presque, il vient prendre son petit-déjeuner ici. C’est un voyageur et un homme d’habitudes. Ici, il a croisé Louis Garell qui lui a proposé un duo avec Woodkid. Ce sera "L’Aérogramme de Los Angeles" qui deviendra la bande son d’un film noir.
 
Un après-midi pour bavarder de cette jolie compilation qui remet les chansons d’Yves Simon au goût du jour. Pour discuter de choses et d’autres. Dès le premier échange, c’est sa voix qui revient en mémoire. Cette voix un peu traînante et ce rythme qui prouve la volonté de trouver le mot juste, le même soin des expressions choisies comme dans ses romans ou ses chansons. Yves Simon est tout simplement un homme de mots. Il le dit lui même : "Yves Simon est dans les hit-parades et dans les best-sellers". Tutoiement instauré, la conversation débute.

Culturebox : Quel est le secret de la qualité de ce tribute ?

Yves Simon : Ce qui réunit les artistes qui ont repris mes chansons, c’est l’élégance. J’en ai refusé, on a refusé beaucoup de propositions. On a mis un an à rassembler ces collaborations. Nous avons pris les meilleurs mais pas les plus connus. Je voulais des jeunes chanteurs en devenir. Quand on a choisi Juliette Armanet, elle était en développement, elle n'était pas aussi connue qu'aujourdhui. C’est pareil avec Radio Elvis ou Feu! Chatterton, ils sont très élégants dans l’écriture, mais aussi dans les références. Je suis un artiste qui aime les références. 

(NDLR : Ces chansons en sont emplies c’est vrai, de Juliet Berto à Zelda Fitzgerald, Yves Simon avant l'heure inventait le name dropping).

Trois chanteuses m’ont particulièrement surpris. Christine and the Queen, quand elle m’a envoyé "Amazoniaque", c’était son père qui lui a fait connaître. Quand j'ai écrit "Amazoniaque", elle n’était pas née. Soko, je l'ai connue sur YouTube, elle chantait seule à la guitare, "Diabolo Menthe". J’ai été touché. Et quand j’ai écouté Clou qui reprend "Les gauloises bleues", j'ai eu une petite larme. 45 ans plus tard, cela m’émeut. Cela me plaît que mes chansons passent le temps. Louis Garrel m'a proposé de reprendre "L'aerogramme de Los Angeles" avec Woodkid. Élégance toujours. 
Tu imaginais, avant de préparer cet album, que de jeunes artistes aimaient tes chansons? 
Comme deux ou trois chansons ("Diabolo Menthe", "Juliet" ou "Amazoniaque") tournent sur les radios, je savais que mes chansons n’étaient pas oubliées. La transmission se fait aussi par les parents. C’est ce qui me plaît, ce sont les parents qui ont fait aimer mes chansons. Cela me touche qu'ils les transmettent à leurs enfants. Je n’aurais jamais imaginé cela il y a 40 ans. Mes chansons ont traversé les ans. Je touche trois générations. La génération "Diabolo Menthe" qui avait 15 ans à l’époque, n’a pas oublié. Et puis dans les couples, si les maris ne connaissaient pas, ils m’ont découvert grâce à leurs femmes. Les épouses se sont chargées de parler de mes chansons. Souvent les maris me disent : "Ah !! Comme ma femme vous aimait !", avec une petite pointe d’énervement. 

(NDLR : Cela fait toujours sourire Yves Simon de plaire ainsi aux femmes. Eternel amoureux). 

Pourquoi les chansons d’Yves Simon ne sont pas démodées ?

Est-ce que c’est une qualité ? Je ne sais pas, mais mes chansons sont intemporelles. Je n’écris pas des chansons réalistes. J'ai écrit des chansons engagées, mais toujours je cherche à décaler mon récit. Je ne veux pas me donner des qualités (NDLR : un sourire accompagne le propos qui laisse entendre que si) mais je crois encore une fois à l’élégance de l’écriture et aux références. On écrit parfois sur moi en disant que je suis un élégant dandy. Le plus grand dandy que j’ai connu c’est Serge Gainsbourg. Il payait toujours en liquide comme un truand. (NDLR : Il y a pire comme référence en qualité d’écriture, vraiment Yves Simon sait choisir ses alliés).

Toi qui as vécu la "génération 68", comment vois-tu la jeune génération avec laquelle tu viens de travailler ?
J’en fréquente beaucoup de générations, car j’aime bien transmettre. Avec cette génération  il y a des points communs avec la nôtre. Premièrement, l’amour de la musique : je crois que cela s‘est même amplifié, alors que je croyais que nous avions tout vécu, tout vu, tout entendu. Les Bowie, Dylan, Gainsbourg, ou même Brassens avec qui j’ai chanté en première partie à Bobino, les Animals, les Beatles, on adorait la musique. Eux, ils ont accès à l’ensemble de ce patrimoine. Et ils n’ont pas abandonné la littérature, mais ils la découvrent plus tard. Non pas à 16-17 ans comme nous, mais à 22-24 ans. Cela ne s’est pas perdu et on a tort de croire que c’est perdu. Je ne suis vraiment pas un adepte du "c'était mieux avant". La différence : ils sont plus réalistes que nous. En 68, nous étions utopiques, nous étions une jeunesse de l’utopie. Ils sont plus réalistes aujourd’hui, c‘est une qualité. Ils sont plus forts avec la réalité. Mai 68, c'était une révolution utopique. En 73, j’écrivais déjà dans "Au pays des merveilles de Juliet, sur les vieux écrans de 68, vous étiez chinoise mangeuse de frites". Je voulais déjà me démarquer des vieux écrans de 68. Aujourd’hui, ils n’ont pas ce goût de l’utopie, on a nous a traité de rêveurs, mais pour eux, le rêve, c'est compliqué car le monde est plus difficile. Seul l’art peut rester dans le domaine de l’utopie, et la différence avec nous c’est qu’ils n’ont pas le temps, il faut aller vite.
Et il y a le progrès technique. Pour la chanson, c‘est plus facile pour eux avec les "home studios". Nous, on ne pouvait pas, sur un vieux magnéto cassette Philips, faire une chanson. 

Tu as quatorze albums studio et plus de trente ouvrages à ton actif. Comment écris-tu?
Pour les chansons, je travaille à la manière de Gainsbourg, à l’opposé de celle de Brassens. Brassens me disait : "Je peux mettre un an, si je vois que je suis coincé, je peux la finir un an après". Moi, jamais. C’est le contraire. Je les jette. Quand je vois que je suis coincé, très vite ou trop vite, je jette la chanson, je l’abandonne et je passe à une autre. Faut que ça vienne, paroles et musique d'un coup. Goldman écrit sur un cahier des tas de phrases, six mois après il relit, il colle et il écrit comme cela.
Jai toujours aimé être un buvard sur le monde dans lequel je vis. J’ai souvent dit que les témoins d’aujourd’hui dans vingt ans, ce ne sera ni la télévision, ni les films. Mais les romans et les chansons. On dit plus de choses sur la vie secrète des hommes dans les romans. C’est pour cela que j’aime les romans. Mais ce sont les chansons qui m’ont aidé à écrire de bons romans. Parce que la chanson est un genre court, ton texte est très serré, en deux ou trois minutes tu dois raconter ton histoire. Dans un roman, tu as 300 pages, pour écrire le monde secret, aller fouiller l’âme humaine.

Que dire de ton avenir proche ? Un nouvel album ? 
Oui, je vais refaire un disque. Mais avant, en janvier 2019, chez Flammarion sort mon autobiographie. Cela s’appelle "Une vie comme ça", titre d’une de mes chansons. J’écris mon autobiographie, je pense que cela pourrait faire un biopic intéressant. J’ai visité 50 pays, j’ai été journaliste, au Rwanda, j’ai chroniqué au journal Le Monde. A Actuel, avec Bizot. Puis après, je fais un disque en janvier 2020. Et viendra aussi un roman. J'ai 70 ans et je pense qu’être heureux ce n’est pas combattre des choses impossibles, je ne peux pas rêver d‘un monde que je n ‘ai pas connu. Je passe tous les matins sur le Pont Neuf, je me dis, j’habite une ville incroyable, de Notre Dame au Louvre. J’aime toujours ce périmètre du quartier des écrivains. Je suis tombé amoureux de trois lieux : de Los Angeles à 22 ans, de New York et du Japon. Mais je suis revenu ici.
Cover Générations éperdues

© ©Aline Zalko
Il était l'heure de se quitter. Yves salue les serveurs, quelques habitués en terrasse, nous faisons quelques pas vers le boulevard Saint-Germain. Ses chansons ont traversé le temps, lui repart écrire de nouvelles histoires.

 Album : Génération(s) Eperdue(s).  2018 Because Music

Track List
1/ Amazoniaque – Christine & The Queens
2/ L’Aérogramme de Los Angeles – Woodkid & Louis Garrel
3/ Les Gauloises Bleues – Clou
4/ Macadam à Quatre Voies – Flavien Berger
5/ Diabolo Menthe – Soko
6/ Au Pays des Merveilles de Juliet – Moodoïd
7/ Barcelone – Juliette Armanet
8/ Les Héros de Barbès – Juniore
9/ J’t’imagine – O
10/ Zelda – Feu ! Chatterton
11/ Amnésie Sur le Lac de Constance – Bon Voyage Organisation
12/ Une Pierre Qui Roule – François and The Atlas Mountains
13/ Petite Fille, P’tite Misère – Marc Desse
14/ Manhattan – Radio Elvis
15/ L’Abyssinie – Petit Fantôme
16/ Une Vie Comme Ca – Lilly Wood and The Prick
17/ Regarde-Moi (feat. Lescop) – Nicolas Comment
18/ Paris 75 – Forever Pavot
Et en bonus :
19/ Great Canyon – Yves Simon & Les Korrigans