Cali chante Ferré : "Les chansons de Ferré ce sont des portes à pousser"

Publié le 26/10/2018 à 18H05
Cali au studio Pigalle 

Cali au studio Pigalle 

© Christophe Airaud

La rencontre avec Cali a lieu au studio Pigalle. Une évidence pour parler de Ferré. Ici, dans le bas du 18e arrondissement, il y a soixante ans, le jeune Léo pénètre dans cette petite cour, descend trois marches pour découvrir ce studio et y enregistrer ses premières chansons. Il n'y avait donc pas de meilleur lieu pour parler du poète Ferré avec le chanteur Cali.

Première fois avec Léo 

L'admiration de Cali pour Léo date de la plus tendre enfance. "Je me souviens, je suis vraiment gamin, et mon père passe un vinyle de Léo Ferré. J'écoute, et ce qui vraiment me trouble c’est mon père. Avec son physique de Lino Ventura, le genre à cacher ses émotions, je le voyais pleurer pour la premiere fois. Il pleurait en écoutant "Les Anarchistes" de Ferré. Je ne voyais jamais mon père ému, et j’ai ce souvenir là. Il me racontait aussi avoir vu Léo Ferré en concert qui se faisait cracher dessus pendant une chanson et à la suivante les gens applaudissaient à tout rompre.

Pour moi Ferré, c’est cela. Cette folie, ce Ferré de la colère, c'est troublant. Quand il chante "Les Anarchistes", après chaque refrain le public applaudit à tout rompre. Ensuite, mon frère m’a offert "Richard". " Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit" dit la chanson. J'ai cette histoire politique et familliale avec Ferré."

S'attaquer au monument Ferré

Ferré, c'est un interprète hors du commun, comment s'y confronter?
"Je viens d'avoir 50 ans. Je pense que je n’aurais pas pu le chanter avant. Ca a macéré, j’avais ces chansons en moi. Là, nous sommes au studio Pigalle où Léo a enregistré ses premiers 78 tours. J'y suis entré avec Steve Nieve, sublime pianiste, depuis toujours complice d’Elvis Costello. Steve Nieve c’est, entre autre, David Bowie, Mick Jagger, Lou Reed, Sting, Bono, Alain Chamfort et à la guitare, François Poggio (Etienne Daho, Lou Doillon…), je leur ai dit, je ne sais pas comment j’allais chanter Ferré et c'était vrai.

Si on parle des anarchistes, c’est une chanson très poussée par Ferré, moi je la chante très doucement. Si on faisait une comparaison cinématographique, on pourrait se dire Ferré est face à la caméra, il hurle ces mots, ces mots qu’il revendique alors que moi je la chante comme si j’étais  allongé sur un lit, je ferme les yeux et je les chante tout doucement. C’est réalisé en une prise. C’est moi qui veut le chanter Ferré, alors je l’amène chez moi, Ferré.
Cali chante Ferré - pochette de l'album

Léo, un enfant blessé

Cali défend tout particulierement une chanson de cet album: L'enfance. Elle a été interprétée par Ferré en 1965.

"Maintenant que je connais l’histoire de Ferré,  que je me réveille avec ces paroles, une chanson me marque énormement, c'est  "L'enfance" que je connais depuis toujours. Pour sa mélodie et ses mots sublimes et maintenant que je connais la vie de Ferré enfermé dans le pensionnat de curé à 8 ans, en Italie sous Mussolini, et abusé par des curés, cela résonne encore plus.

Dans cette chanson il y a des mots forts... Quand il dit l’enfance, c’est déjà cela de passé, donc il vaut la mettre de côté. Et quand il dit souviens toi des silences au fond de ces corridors et ce halètement divin, il raconte le souffle de cet enfant abusé par des curés. Cela me traverse.

Cela a été un cailloux dans sa chaussure toute sa vie et ça a dicté sa colère et tout ce qui arrive après, ça a dicté son insoumission, sa volonté de liberté. Il nous donne la définition de la liberté.  

La carrière à Léo

Une carrière à la Ferré serait-elle encore possible aujourd'hui ?
Cali : Le mot carrière ne veut rien dire pour lui. Il faisait des choses sur l’instant, sur le moment, il a envie d’écrire "Et basta" ( 1973)  une chanson de 35 minutes, il le fait, il a envie d’écrire un album muet sans parole ("Ferré muet", 1975), il le fait , il écrit un opéra, ("L’opéra du pauvre", 1983), il a envie d’écrire un livre, il le fait.

Quand on pense qu’il a failli chanter avec Hendrix, cela ne s’est pas fait car il était malade, mais il a vraiment failli chanter avec Jimi.
Aujourd’hui il travaillerait avec Dr Dre, il ferait des expériences avec des rappeurs. Mais nous, les chanteurs aujourd’hui inconsciemment, on sait qu’il faut écrire une chanson de 3 minutes pour passer à la radio. Lui aurait mis en avant son dégoût de toute ces castes et toutes ces chapelles !!
Cali au studio Pigalle 

Cali au studio Pigalle 

© Christophe Airaud

La poésie de Ferré

En tant qu'auteur de chansons, comment abordez-vous l'écriture de Ferré ?
Cali : Ça se mérite les mots de Ferré. C’est pas juste une chanson qui passe à la radio, on l’écoute, on tend l’oreille. Les chansons de Ferré, ce sont des portes à pousser, et encore des portes à pousser, c’est l’ouverture du cœur et de l’esprit. Quand on écoute, ce sont des images qui t'en font découvrir une autre et une autre on ne peut plus revenir en arrière.

Moi je sais que même si ma vie est longue, ce que j’espère, je n’aurai pas toutes les clés de Ferré. C’est la définition d’une chanson immortelle, elle t'offre des images des souvenirs. Ferré disait toujours à propos de "La mémoire et la mer": les gens l’aiment alors qu’il n'y a que moi qui sait ce qu’elle raconte." Et justement, tu l'écoutes le matin, tu as des images le soir d’autres histoires. J’ai un livre de Ferré à côté de mon lit, cela me rassure sur la beauté de le lire. Posez ces mots à côté du lit de vos mômes. Quand il reprend les poètes, Rimbaud ou Baudelaire, qui étaient sous la poussière, peu les lisent hélas, lui a écrit la musique pour amener les poètes chez les gens. 

L'onde de Ferré est toujours vivace aujourd'hui

Léo Ferré, est-ce que ce n'est pas un peu démodé ?
Cali : Ferré a jeté des pavés tellement énormes dans la mare que l'onde sur l'eau est encore vivace, je n'ai pas peur que l'on oublie Ferré. Si tu prends "Les étrangers", elle est tellement d’actualité cette chanson. Ce sont la même souffrance, les même solidarités et le même accueil terrible que nous faisons aux migrants. Je suis persuadé que dans 300 ans, un auteur écrira sur la poésie et ira de Beethoven à Ferré. Il y a des Higelin,Thiefaine ou Lavilliers qui m'ont dit "écoute Ferré". Je l'ai donc écouté, et moi je le dis aussi écoutez Ferré, quand les jeunes spectateurs me disent: c"est de la folie, ces mots de Ferré, maintenant on va aller croquer ses mots. Je me dis: pour moi, c'est merveilleux."

Cali pourrait parler, disserter, s'amuser, se mettre en colère avec Ferré jusqu'au bout de la nuit. Il mâche les mots comme devait aimer le faire Léo. L'album raconte cette fraternité, cette histoire de famille qui existe entre les chanteurs , celle de cette curieuse bande qui en musique raconte des histoires et des poèmes.

Cali est l'invité ce vendredi 26 octobre de "Foule sentimentale", l'émission de Didier Varrod sur France Inter

Cali poursuit sa tournée dans toute la France jusqu'en décembre, avec une halte le 16 novembre au Théâtre Dejazet à Paris.